Les Chagossiens ou Îlois sont un groupe ethnique créole, originaire de l'archipel des Chagos dans l'océan Indien. Métissage de population provenant de Madagascar, du Mozambique, d'Inde et de France, ils vécurent dans l'île de Diego Garcia et dans deux autres groupes d'îles de l'archipel des Chagos pendant près de deux siècles avant leur expulsion par le gouvernement britannique à la fin des années 1960 vers l'île Maurice et les Seychelles.
Histoire Origines vignette|redresse=1.2|Ruines d'une plantation sur Diego Garcia, en 1982.
À partir de 1784, l'archipel des Chagos jusque-là inhabité commence à être occupé de façon permanente. Pierre Marie Le Normand, un planteur français spécialisé dans le sucre et la noix de coco et basé à l'île de France, actuelle île Maurice, installe la première concession de noix de coco dans l'île de Diego Garcia.. Il emmène avec lui entre vingt-deux et soixante-dix-neuf esclaves originaires de Madagascar et du Mozambique ainsi que quelques « libres de couleur ». Plusieurs planteurs français de noix de coco venus de l'île de France le rejoignent ensuite avec leurs esclaves pour s'y implanter et exploiter l'huile de coco et le coprah : il s'agit de Didier, des frères Cayeux et de Lapotaire qui débarque en 1793.. En 1808, les archives montrent que Lapotaire possédait à lui seul une centaine d'esclaves sur Diego Garcia et en 1813, un nombre similaire pouvait être recensé sur Peros Banhos.
Entre 1780 et 1828, l'archipel est aussi utilisé par les Français et les Britanniques pour isoler et soigner les lépreux dans l'espoir que l'abondance de viande de tortues puisse être bénéfique à leur régime alimentaire.. Certains spécialistes pensent que des esclaves lépreux ont pu y être envoyés avant l'arrivée des premières concessions de coprah.. En 1826, on comptait , , de couleurs » et dans l'archipel. Au total, les Chagos étaient peuplées à cette période de dont la moitié vivaient à Diego Garcia.
Après la prise de possession des Mascareignes par les Britanniques et l'abolition de l'esclavage en 1834, les anciens esclaves continuent à exercer leurs activités de pêcheurs, fermiers ou travailleurs pour les plantations de cocotiers. En parallèle, des engagés indiens sont amenés dans l'archipel pour augmenter la main d'œuvre disponible. Ils se mettent en ménage avec les autres travailleurs d'origine africaine et adoptent les rites locaux. Par la suite, des travailleurs venus de l'île Maurice, des Seychelles, des îles Rodrigues et Agaléga arrivent régulièrement dans l'archipel et s'y installent de façon permanente en concubinage avec un Chagossien.
Vie dans l'archipel des Chagos jusqu'en 1973 vignette|redresse=1.2|Ruine d'une église envahie par la végétation, sur l'île Boddam.
Après l'abolition de l'esclavage, les Chagossiens travaillent majoritairement dans les cocoteraies de l'archipel des Chagos . .. Ils y récoltent les noix de coco qu'ils retraitent pour en tirer du coprah et de l'huile de noix de coco. Des activités économiques autour de l'exploitation du guano et de miel sont aussi présentes sur l'île.. Tous les travailleurs n'ont pas un emploi fixe : beaucoup se voient attribuer de nouvelles tâches chaque matin dans la cocoteraie ou l'entretien des infrastructures. Les travailleurs qui ont un emploi fixe sont employés comme domestiques par les administrateurs de l'île, forgerons, infirmiers, charpentiers ou moniteurs. La journée de travail s'achève à midi mais les travailleurs peuvent augmenter leurs revenus en revenant travailler l'après-midi. Pendant ce temps, les enfants sont à l'école, dans une classe commune et les plus petits à la crèche.. Les compagnies qui les emploient, notamment la société locale Chagos Agalega Limited, leur versent un petit salaire ainsi que des rations de riz, d'huile, de farine, de sel et de lentilles que les habitants complètent par la pêche côtière, la culture vivrière ou l'élevage de volailles. Les habitants reçoivent gratuitement des terres, des matériaux de construction, des soins médicaux, une retraite et une éducation pour leurs enfants en plus de transports gratuits vers l'île Maurice. Beaucoup ont des chiens ou des chats.
Durant leur temps libre, les habitants s'occupent de tâches quotidiennes : réparation des filets de pêche, tâches ménagères, jardinage, élevage. Ils passent leurs soirées entre voisins à se raconter des histoires et le samedi soir, un bal est organisé pour danser le séga. L'île est alimentée en électricité mais celle-ci est réservée aux maisons des administrateurs et à l'hôpital. La population vit donc en autarcie, selon un mode de vie ancien et avec assez peu de contacts extérieurs, un seul bateau venant deux fois par an de Port-Louis.
Des villages s'établissent dans quelques îles de l'archipel sous la forme de petites communautés comptant des habitations installées le long des routes, des commerces, des ateliers d'artisans, une église ou une chapelle, un cimetière, des espaces de récréation et le centre administratif de la plantation. L'eau est puisée dans des réservoirs. Au milieu du , des écoles et des crèches sont installées ainsi que des systèmes de gestion des ordures. Certaines îles comptent des cocoteraies mais pas d'habitations, ce qui oblige les Chagossiens à aller d'île en île pour leur travail.
Au milieu des années 1960, l'archipel reste peu peuplé. Sa population est estimée entre et réparties en 450 à Rapport Prosser, 1976. et regroupée sur trois îles ou groupe d'îles qui sont Diego Garcia, la plus peuplée, les îles Salomon (notamment l'île Boddam) et Peros Banhos.
Déportation vers Maurice et les Seychelles En plein cœur de la guerre froide, les Américains s'inquiètent de leur absence dans l'océan Indien et répèrent l'île de Diego Garcia dont l'isolement constitue un avantage en cas d'attaque. Au début des années 1960, ils débutent des négociations avec le gouvernement britannique qu'ils convainquent de détacher l'archipel des Chagos de l'ancienne colonie mauricienne pour le transformer en territoire britannique de l'océan Indien. Ainsi, les Chagos restent britanniques malgré l'indépendance de l'île Maurice. Le but de cette manœuvre est d'établir une base navale et aérienne pour l'armée américaine. Pour y parvenir, les Américains demandent que l'archipel soit « balayé » et « assaini », sous-entendant qu'il doit être vidé de sa population. Un accord secret est finalisé le et le gouvernement américain verse de dollars pour organiser la déportation des Chagossiens..
Dans les années suivantes, de 1968 à 1973, environ sont déportésLe terme employé diffère entre « rapatriement » et « déportation » en fonction des sources. par la force ou la ruse par le gouvernement britannique, d'abord sur l'île de Peros Banhos, puis en 1973 vers l'île Maurice et les Seychelles. À partir de 1968, les habitants qui ont quitté temporairement l'archipel pour se faire soigner ou aller en vacances se voient interdire le retour sur leur île.. En parallèle, le gouvernement britannique commence à restreindre l'approvisionnement en nourriture pour encourager encore plus de Chagossiens à quitter leurs îles. Parmi les autres techniques employées pour pousser les habitants à partir, les autorités britanniques et américaines s'en prennent aussi à leurs chiens. Après avoir essayé de tirer à balles réelles sur les animaux puis de les empoisonner, ils les attirent dans un hangar pour les tuer et les brûler, parfois vivants selon des témoignages...
À partir de 1971, les Américains commencent la construction de la base et exigent l'accélération de la procédure de déportation. Les Chagossiens encore présents sur l'île sont embarqués de force sur des cargos de 1971 à 1973 dans une ambiance de racisme du personnel britannique qui les désigne comme des « Tarzans » et des « Hommes Vendredis ». Les cargos destinés à leur transport, en particulier le Norveder, sont surpeuplés, le voyage dure cinq jours et les passagers doivent dormir dans la cale sur des cargaisons d'excréments d'oiseaux. À leur arrivée, l'urine, le vomi et les excréments recouvrent le sol et au moins une femme a fait une fausse couche. Par contraste, certains cargos transportaient aussi des chevaux de race qui ont été installés sur le pont.. Une fois arrivés à leur port de destination, les Chagossiens sont laissés sur les quais, sans argent, sans travail et sans assistance pour trouver un logement, ce qui pousse le Washington Post à affirmer dans un article de 1975 qu'ils vivent dans un état de « pauvreté abjecte ». En 1976, un officier du gouvernement reconnaît qu'ils vivent dans une « situation déplorable ».
À la fin des années 1990, le journaliste mauricien Henri Marimootoo consulte de nombreux documents britanniques déclassifiés et découvre que le gouvernement a volontairement menti à l'ONU afin d'empêcher les Chagossiens de pouvoir réclamer leurs droits. Les Britanniques avaient affirmé que les Chagossiens étaient de simples travailleurs saisonniers et qu'ils n'étaient pas originaires de l'archipel. En effet, en les présentant comme des ouvriers agricoles en transit, le gouvernement pouvait contourner le droit international qui exige qu'une population installée ne soit pas déplacée sans son accord. Entre mai et , Henri Marimootoo publie le résultat de ses recherches dans une série d'articles intitulé Diego Files parus dans l'hebdomadaire mauricien Weekend.. Le journaliste John Pilger décrit la déportation de la population chagossienne comme et accuse les ministres des Affaires étrangères britanniques d'avoir , le mot « fiction » ayant été effectivement utilisé par les ministres. Le déplacement d'une population entière n'avait encore jamais été réalisé. et l'ancien ministre des Affaires étrangères britannique Robin Cook aurait même déclaré qu'il s'agissait de ..
Mobilisation et recours en justice Dès leur arrivée à l'île Maurice, plusieurs Chagossiens, en particulier des femmes, se mobilisent pour défendre leurs droits. Parmi les figures marquantes du combat, on compte Lisette Talate, Charlesia Alexis ou Rita Elysée Bancoult qui organisent des grèves de la faim, des manifestations et sont même arrêtées par les autorités mauriciennes. Au début des années 1980, Alexis, Talate et Olivier Bancoult, le fils de Rita Elysée Bancoult, fondent le Groupe Réfugiés Chagos (GRC) pour défendre leur cause en cour de justice. En 1995, le Chagossien Fernand Mandarin fonde le Comité Social Chagossien (CSC).
1972-1982 : compensations En 1972, le gouvernement britannique verse livres sterling au gouvernement mauricien pour participer à l'installation des Chagossiens mais l'argent n'est pas redistribué. En 1977, des militants chagossiens, majoritairement des femmes, organisent un mouvement de protestation pour exiger le versement de l'argent, ce qu'elles obtiennent l'année suivante puisque le fonds du gouvernement britannique est réparti entre . Cependant, avec l'inflation, la somme est considérablement réduite et ne soulage pas vraiment les difficultés des Chagossiens.
En parallèle, le Chagossien Michel Ventacassen lance une procédure judiciaire devant la Haute Cour de Londres à titre privé, déclarant avoir été victime de plusieurs préjudices pendant son exil. Son cas est jugé en 1982 et les gouvernements britannique et mauricien décident d'ouvrir un fonds d'aide aux Chagossiens : d'entre eux reçoivent sterling chacun ainsi que quelques terres. En échange, les bénéficiaires doivent signer un document en anglais les engageant à ne pas entamer de nouvelles poursuites judiciaires.. De nombreux signataires, analphabètes, ne parlant que le créole et dans le besoin, ne réalisent pas qu'ils abandonnent le droit à toute nouvelle compensation et au retour dans leur archipel. Plusieurs familles refusent de recevoir la compensation et s'engagent dans des grèves de la faim pour protester contre la gestion de leur cas par les autorités britanniques.. Aux Seychelles, les exilés chagossiens n'ont toujours rien reçu.