Anne-Gédéon de La Fitte de PelleportOn trouve aussi Lafitte de Pellepore, Pelleporc, Pelleport, Belleport. né à Stenay le , mort à Liège le L'Intermédiaire des chercheurs et curieux, 1903, op. cit., est un libelliste, homme de lettres et aventurier français.
Après un bref passage dans les troupes coloniales, il mène en Europe une existence d'aventurier littéraire et de journaliste frondeur. Ses écrits témoignent d'une pensée libre et d'un épicurisme teinté de nihilisme qui l'affilie avant 1789 aux Lumières radicalesL'anticléricalisme de ses œuvres et certains faits semblent indiquer qu'il était athée. Ainsi son compagnon de détention s'en plaint comme d'un « disciple de Diagore qui, lorsqu'on lui parle de la cause première qui régit l'univers, vous répond par un sourire ironique et trace un zéro, qu'il appelle sa profession de foi. » Hippolyte Chamoran à de Crosne, Bibliothèque de l’Arsenal, ms. 12.454, f. 10.. Brissot, qui l'a connu et qui travailla à ses côtés à Neuchâtel et à Londres, en donne le portrait suivant dans ses Mémoires : « Homme d’esprit mais sans fixité dans les principes, aimant les plaisirs quoique dénué de la fortune qui les procure […] [il] avait de l’esprit, l’apparence de la bravoure, un goût effréné pour le plaisir, un mépris profond pour toute espèce de moralité. C’était une sorte d’AlcibiadeComparaison qui veut insister sur les prétendus vices et la plasticité du personnage. Cependant, la beauté d'Alcibiade rappelées dans les sources grecques et latines - beautés goutées entre autres par Socrate - font que le terme est également utilisé à la fin du comme synonyme de « mignon » ou d'homosexuel. qui se prêtait à tous les rôles qu’on voulait lui faire jouerMémoires de Brissot, op. cit. p. 303.. »
Durant la décennie révolutionnaire, il sert successivement plusieurs maîtres : agent diplomatique de la Convention (1791-1793), il effectue des missions secrètes entre Paris, Vienne et les Pays-Bas autrichiens. Arrêté sur ordre du prince de Cobourg en , il est incarcéré dix-huit mois avant d'être libéré en 1795. Émigré et déclaré hors-la-loi par la France révolutionnaire, il se fixe à Hambourg où il survit difficilement en exerçant diverses activités : agent commercial, fabricant de cire à cacheter, tout en se mettant au service de l'espionnage britannique. De retour dans la France consulaire en , il tente de relancer son entreprise artisanale mais sans succès, demeurant suspect aux yeux des autorités. Après un bref emprisonnement au Temple en 1802-1803, il obtient en la charge de vérificateur des cadastres du département de l'Ourthe, fonction qu'il occupe jusqu'à sa mort à Liège en 1807, à l'âge de cinquante-deux ans.
Marquée par de nombreuses incarcérations (Bastille 1786-1788, prisons autrichiennes 1793-1795, Temple 1802-1803) et par une mobilité constante à travers l'Europe, sa trajectoire illustre le destin de ces aventuriers des Lumières passés au service de la Révolution puis de la contre-révolution. Témoin privilégié de son époque, il évolue dans les sphères de la littérature clandestine, de la diplomatie secrète et de l'espionnage international.
Biographie Généalogie Pelleport est né, comme il le dit lui-même, au « hasard des garnisons » Les Bohémiens, op. cit., t. II, p. 13. Antoine-Abraham de La Fitte de Pellaport (1646 – 1723) fut le premier membre de cette famille des militaires originaire de la région de Toulouse à se fixer en Clermontois qui dépendait des princes de Condé. La plupart des membres de cette branche se sont illustrés dans la carrière des armes. Cette famille dont la devise est Fiscum animo sedes (« Je reste inébranlable ») a donné de nombreux officiers de cavalerie et d'infanterie. Antione-Abraham, nommé gouverneur de Mont-Louis le fit souche dans la région en épousant Marie Barbe Izarn de Villefort, fille de la marquise de Villefort, sous-gouvernante des enfants de France.
La famille Pelleport vignette|Gabrielle Joséphine de la Fite de Pelleport (1770-1837) , Louis Boilly, 1794. Son père, Gabriel-René (1724 - 1783), relativement pauvre, bénéficiait d'appuis à la Cour. Capitaine de cavalerie, il occupait la place d'écuyer et gentilhomme ordinaire de la maison du comte d'Artois et chevalier de Malte. Ce fils illégitime de Jean Anne-Gédéon de Joyeuse Grandpré prit pour première épouse Marie-Catherine de Geoffre de Chabrignac de CondéJean Baptiste de Courcelles, Histoire généalogique et héraldique des pairs de France, t. VI, 71 ; Jean François Louis Jeantin, Manuel de la Meuse histoire de Montmedy et des localités meusiennes de l'ancien comté de Chiny, 1863, 1976. De cette union devait naître neuf enfants. Anne-Gédéon en est l'aîné Archives départementales de la Meuse, État-civil, Cote 2 E 513 (6), f. 105.) Son parrain est le seigneur de Joyeuse Grandpré (mort en 1774), sa marraine, la marquise d'Izarn de Villefort de Montjeu.. On lui connaît deux sœurs, Marie-Scholastique (Stenay, – Salles, 1813) qui devait entrer dans les ordres et se faire élire abbesse d'un collège de chanoinesse du chapitre de Salles (Villefranche-sur-Saône) en 1783Moniteur judiciaire de Lyon, n° 34, p. 2, le 29 avril 1818. et Reine-Marguerite-Dieudonné (Stenay, - 1797), toutes deux élèves de la Maison Royale de Saint-Cyr. Deux de ses frères embrassèrent des carrières militaires, participèrent aux guerres révolutionnaires avant de connaître des périodes plus ou moins heureuses d’Émigration. Le , trois ans après le décès précoce de Marie-Catherine, Gabriel-René de Pelleport prit en secondes noces Marie Élisabeth de Givry (1732 - 1782) dont il eut cinq enfants. L'une d'elles, Gabrielle-Joséphine (1770 - 1837) émigra en Suisse avant de regagner Paris en 1791 où elle épousa Victor Marie du Pont (1767 - 1827), consul français aux États-Unis, fils de Pierre Samuel du Pont de Nemours et père de l'industriel américain Samuel Francis du Pont.
Formation scolaire et militaire Durant ses premières années, Anne Gédéon Laffite de Pelleport ne voit que très peu son père, partagé entre ses obligations à Versailles et les théâtres d'opérations de la guerre de Sept Ans. Il développe à Stenay un goût précoce pour la littérature, ce « funeste penchant » qui lui vient « en l'an de grâce 1759 », alors qu'il n'a que cinq ans. Une femme de chambre parisienne lui fait découvrir le Don Quichotte et les Fables de La FontaineIl rapporte ainsi comment une femme de chambre parisienne lui faisait lecture dès l'âge de cinq ans du Don Quichotte et des Fables de La Fontaine ; Les Bohémiens, t. II, 147.
Après la mort de sa mèreArchives départementales de la Meuse, sous-série 11 B, Successions – Inventaires après décès, 11 B 562, chevalier de Pelpore et Marie Catherine de Chabrignac de Condé, il est conduit au collège Henri IV de La FlècheArchives du Prytanée National Militaire, Fonds Raoul Digard, 211c, « Notices historiques sur le collège royal de la Flèche, avec un répertoire des élèves du Roy, élèves dans ce collège de 1764 à 1794 », où son jeune frère Agapithe sera élève de 1767 à 1773. Le Prytanée est fermé en 1761 puis sécularisé pour devenir l'École des Cadets en 1764.
Pelleport intègre l'École militaire du Champ-de-Mars en 1764, à l'âge de dix ans, et y reste jusqu'en 1770. Les autorités le décrivent comme « un des élèves les plus instruits qui soit sorti de l'école militaire »Personnel colonial ancien, Série E, 245, 1774-1776, f. 784-5, témoignant d'excellentes dispositions pour les mathématiques, l'allemand et l'équitationArchives Nationales, M 256 (dossier d'élèves – ).
Durant ces années formatrices, il bénéficie de l'enseignement de maîtres remarquables. Il y suit par ailleurs les leçons d'Edme Mentelle, capitaine d'infanterie, cartographe du roi et géographe qui enseigne histoire et géographie à l'École dès 1760. Ce dernier lui ouvre les portes de son cercle parisien ; Pelleport reste en contact avec la famille de Mentelle au moins jusqu'en , comme en témoignent les lettres trouvées sur lui par la police consulaire. Son assiduité au cours de Nicolas Beauzée, professeur de latin et grammairien de renom, lui permet d'acquérir de solides notions de métaphysique et développe son goût des langues. Beauzée note chez lui de « bonnes dispositions à la métaphysique »Léger Marie Deschamps, Henri-Camille de Colmont, Correspondance générale: établie à partir des Archives d'Argenson. Avec les Lettres sur l'esprit du siècle, 1769 et La voix de la raison contre la raison du temps, 1770, Paris, Champion, 2006.
Comme devaient le faire ses deux plus jeunes frères, Pelleport complète sa formation chez les Frères mineurs capucins de Pont-à-Mousson, où il reçoit des leçons de philosophie et de théologie, probablement entre 1772 et 1774Répertoire des procès-verbaux des preuves de la noblesse des jeunes gentilshommes admis aux écoles royales militaires, 1751-1792, dossier v. 9, PV 21, 64.
Premières errances et incarcérations Au printemps 1770, âgé de seize ans, Pelleport intègre le régiment de Berry-Cavalerie, alors stationné à Valenciennes sous le commandement du marquis Charles-Joseph de Lambert, réputé pour sa grande sévéritéArchives de la défense – 5Yc2 – 1er registre. En 1767, on notait déjà que « Lambert est redouté comme le grand prévôt qui prend les jeunes gens comme volontaire et les met sous main forte ».. Cette carrière militaire s'avère de courte durée. Quinze mois plus tard, en 1771, il déserte sans congé pour suivre en Hollande une comédienne, une « aventurière » qui lui donne un enfant et avec laquelle il projette de gagner la Pologne, « sans cependant qu'il ait fait dans le dit régiment aucune action qui blesse l'honneur ou les mœurs ».
Sa trajectoire rappelle celle de Mirabeau : même régiment, même aide-de-camp, des dettes, une fuite avec une femme, des lettres de cachetRevue de Paris, septembre 1851, t. 9, Bruxelles, 92. Mirabeau père au bailli de Mirabeau son frère, 1767..
Arrêté à Bruxelles en 1771, où il trouve la protection de Henri-Camille de Colmont, comte de Vaulgrenand – ancien militaire, homme des Lumières et « métaphysicien » alors en voyage à travers l'Europe –, Pelleport est reçu chez le baron de Bon, ministre plénipotentiaire à Bruxelles, avant le . Cette affaire provoque un scandale et un conflit entre le régiment et Colmont. Ce dernier écrit au père de Pelleport que son fils « a la plus grande répugnance pour rentrer dans ce corps, qui est bien le plus détestable que je connaisse, et que par conséquent M. votre fils serait trop exposé en l'y laissant trop longtemps ». La lettre passe de mains en mains jusqu'à arriver entre celles de Monteynard et du marquis de Lambert.
On enferme finalement Pelleport au château de Sedan, « d'où étant sorti pour cause de maladie et sous promesse d'une meilleure conduite »Personnel colonial ancien, ibidem, f. 786. Colmont raconte : « Le pauvre enfant se jette à mes genoux pour que je ne l'abandonne pas et que je l'accompagne jusqu'à la citadelle de Valenciennes pour le remettre entre les mains de son oncle, M. de Villefort, ancien gouverneur de cette citadelle [...] Je suis reçu à la citadelle comme devait l'être quelqu'un qui rendait un sujet à l'État, en même temps qu'un enfant à sa famille. J'ai bientôt fait sa paix avec son bonhomme d'oncle et ses chères cousines ».
S'étant aliéné toute sympathie au sein de l'École militaire et du régiment, Pelleport se destine à l'état ecclésiastique et regagne ses terres de Stenay. Mais répondant à l'appel des amours et des voyages, il s'éprend d'une femme de chambre de la maison. Les amants passent un temps à Lausanne – où « il prétend l'avoir épousée, il en a eu un enfant qui est mort et elle est grosse d'un autre » –, puis séjournent dans la paroisse de Stenay en , et enfin à Paris où on les trouve à la fin de l'année 1773 dans une « affreuse misère », logés rue Jean de Lépine, à l'Hôtel du Saint-EspritSecrétariat d'État à la Marine - Personnel colonial ancien, ibidem, f. 786-7.