vignette|Banderole à Bangkok, le pendant le coup d'État de 2014 en Thaïlande, informant le public qu'aimer ou partager une activité sur un réseau ou un média social peut les conduire en prison.
Un État policier est un gouvernement qui exerce son pouvoir de manière autoritaire et arbitraire, par le biais des forces policières. Les habitants d'un État policier évoluent dans un contexte autoritaire où leur liberté d'expression et leur liberté de circulation sont entravées, et peuvent être soumis à diverses pratiques de coercition, de torture, d'arrestations abusives, à de la propagande, de la manipulation mentale, ou encore à la surveillance de masse par l'État, sous la menace des forces de l'ordre.
Cette notion est théorisée par le juriste allemand Robert von Mohl, à l'origine sans connotation négative. Pour le juriste français Raymond Carré de Malberg, la notion d'État policier est à considérer par opposition à l'État de droit. Les analyses plus récentes, tant de juristes que de sociologues, proposent de la considérer en termes de gradations, des réformes ou évolutions successives pouvant transformer un État de droit en État policier, d'où la notion d'« État policier émergent » appliquée à des pays à constitution démocratique adoptant un tournant répressif et autoritaire. Toute réduction des libertés des citoyens, faisant l'objet d'une surveillance et d'une répression par les forces policières fonctionnant comme appareil d'État, est symptomatique d'un État policier.
Brian Chapman distingue trois types d'États policiers : les traditionnels, les modernes, et les totalitaires. La plupart des totalitarismes sont aussi des États policiers, les exemples historiques les plus souvent cités étant des régimes totalitaires du milieu du , en particulier le Troisième Reich et l'URSS sous Staline. D'autres régimes politiques plus modernes, tels que le Juche en Corée du Nord, l'Égypte depuis l'époque d'Hosni Moubarak jusqu'à nos jours, l'Ouzbékistan post-soviétique, la Chine depuis Jiang Zemin ou encore la Tunisie sous Habib Bourguiba et Zine el-Abidine Ben Ali, sont reconnus comme États policiers.
La loi américaine USA PATRIOT Act votée en 2001, puis les lois et exceptionnalités à l'État de droit adoptées en vertu de la lutte contre le terrorisme dans l'Union européenne depuis les années 2000, ainsi que la lutte contre la pandémie de Covid-19 en Europe de 2019 à 2022, entraînent des questionnements relatifs à l'évolution des démocraties occidentales vers des formes d'États policiers.
La thématique des États policiers est abondamment traitée dans la littérature et le cinéma de science-fiction. L'exemple typique, ayant influencé jusqu'à la définition de ce terme, reste le roman 1984 de l'écrivain britannique George Orwell, qui introduit le célèbre personnage de Big Brother.
Définition et usage L'État policier est un concept des sciences politiques. À l'origine, un État policier est un État régi par une administration civile. Dès l'Empire romain, la loi de l'Empereur (lex regia) s'applique aux citoyens, et des forces de maintien de l'ordre sont chargées de la faire respecter. Pour le philosophe français Michel Foucault, qui traite abondamment du rôle de la police dans son ouvrage Sécurité, Territoire, Population (1978-1979)Villani Tiziana, « 9 : Michel Foucault et le territoire : gouvernement et biopolitique », dans : Thierry Paquot éd., Le territoire des philosophes. Paris, La Découverte, « Recherches », 2009, p. 161-176. ., Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, cours au Collège de France. 1978-1979, Gallimard-Seuil, Paris, 2004, Leçon du 17 janvier 1979, p. 39.. Depuis le début du , l'expression a en décrivant un état de vie indésirable caractérisé par la présence dominante des autorités civiles, avec une nette augmentation de son usage à la suite de l'émergence du Troisième Reich. L'expression actuelle d'un « État policier » est donc dotée d'une connotation menaçante dans un grand nombre de langues (Police State en anglais ; Polizeistaat en allemand, etc.)., la signification originelle ayant été perdue. Le problème fondamental posé par l'État policier réside dans l'impossibilité, pour le citoyen d'un pays donné, de protéger ses propres intérêts face à ceux de l'État.
Les habitants d’un État policier peuvent être confrontés à des restrictions de leurs libertés d'expression, de déplacement, de diffusion d'opinions politiques ou autres, qui font l'objet d'une surveillance ou d'une répression policière. Le contrôle politique peut être exercé au moyen d'une force de police secrète opérant en dehors des limites normalement imposées par un État de droit.. Le professeur émérite de criminologie Jack R. Greene définit ainsi un État policier comme . Il ajoute que, par nature, un État policier est répressif et anti-démocratique, puisqu'il recourt à la suppression des opposants politiques, et la réduction ou l'élimination de libertés civiles. Michel Levine cite, en 1973, les quatre caractéristiques suivantes comme propres aux États policiers. : le policier a toujours raison et jouit de l'impunité ; la police a un pouvoir très grand, qui n'est pas un pouvoir de droit mais un pouvoir de fait ; la police tend à servir davantage le pouvoir politique que l'État ; tous les citoyens tendent à se transformer eux-mêmes en policiers.
En termes de fonctionnement, un État policier se rapproche d'un État sous loi martiale. Une démocratie peut ainsi revêtir le fonctionnement d'un État policier en réaction, par exemple, à une menace terroriste. D'après le professeur de droit public Jacques Chevallier, un État policier se soucie de l'efficacité de son appareil administratif, et développe par conséquent une ..
Opposition ou gradation entre les notions d'État de droit et d'État policier vignette|Robert von Mohl (1799 - 1875), qui a introduit la notion d'État de droit et celle d'État policier.
La notion d'« État de droit » n'est entrée dans le vocabulaire courant que durant les années 1930, par opposition aux régimes totalitaires.. Le juriste Robert von Mohl, qui a introduit pour la première fois cette notion dans la jurisprudence allemande, compare le Rechtsstaat (État « légal » ou « constitutionnel ») au Polizeistaat anti-aristocratique (État policier) sans les opposer.. Dans un Polizeistaat, aucun tribunal indépendant ne peut intervenir pour défendre les citoyens.
Pour le juriste français Raymond Carré de Malberg, ..
L'une des questions soulevées par la notion d'État policier, par comparaison à celles d'État de droit et de démocratie, est de savoir si ces notions doivent être considérées en opposition (de manière dichotomique), ou sous forme de gradations de l'une à l'autre : la manière dont la question est envisagée influence la recherche et la façon dont les données sont collectées et organisées.
Le juge argentin de la Cour interaméricaine des droits de l'homme estime que :
Pour le sociologue belge Jean-Claude Paye, la notion d'État policier doit être considérée et analysée en fonction de restructurations successives, une police qui fonctionne comme appareil d'État remettant alors en cause l'État de droit. D'après le chercheur américain Brian Chapman, toute loi qui a pour effet d'entraver la liberté est considérée comme allant vers un État policier, tandis que toute loi limitant le contrôle exercé par le gouvernement sur la population est considérée comme allant vers un État de droit.
Usage des nouvelles technologies Un État policier de l'information est un État dans lequel le gouvernement utilise de manière agressive les nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC) pour enregistrer, organiser, rechercher et distribuer des preuves médico-légales contre ses citoyens... Le fichage de militants par la police est une caractéristique constante de l'État policier, bien que des démocraties puissent recourir à ces mêmes pratiques, généralement sans que les citoyens en aient connaissance.. Les outils biométriques et la législation sur la protection des données sont par exemple méconnus en France en 2010, les citoyens ayant tendance à faire confiance à l'État pour assurer leur sécurité. Un même outil technologique (par exemple, un outil de prise et diffusion de vidéos) peut-être utilisé par la police pour obtenir une preuve légale contre un citoyen, ou bien par un citoyen pour obtenir une preuve légale contre un policier, comme le démontrent entre autres les affaires de brutalité policières contre les personnes noires aux États-Unis.. Les NTIC fournissent des outils potentiels aux États policiers, mais le recours aux NTIC en lui-même ne signifie pas obligatoirement une transformation vers l'État policier, l'adoption de lois relatives à la protection des données et de la vie privée visant à garantir les droits des citoyens..
La Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales du (Conv. EDH) traite, dans son article 8, du droit au respect de la vie privée, en stipulant dans le premier paragraphe que , et dans le second qu'..
Le , un arrêt est rendu après la saisine de cinq avocats allemands, qui dénoncent la législation permettant aux autorités de surveiller leur correspondance et leurs communications téléphoniques sans obligation de les informer ultérieurement des mesures prises contre eux. Cet arrêt souligne que, ..
Disparition ou démantèlement vignette|droite|Joseph Fouché, ministre français de la Police sous le Directoire, le Consulat et l'Empire.
Si un État policier peut émerger par l'adoption de lois donnant de plus en plus de pouvoirs à la police sous le contrôle du pouvoir politique en place, inversement, il peut aussi disparaître avec l'adoption de lois libérales, ou par un changement de régime politique et de personnalités en place. Le régime policier mis en place par Joseph Fouché après la Révolution française a ainsi été détruit lorsqu'Édouard Mounier fut nommé directeur général de la police en 1818..
D'après la professeure émérite de criminologie Maria Łoś, et le docteur en sociologie polonais , un État policier post-communiste peut disparaître par la privatisation des diverses ressources nécessaires à son fonctionnement. Ils citent en exemple la Pologne post-communiste, ce démantèlement étant permis par la privatisation . Ce type d'opérations étant hautement sensible, le processus ne peut vraisemblablement aboutir que grâce à une coopération entre acteurs cachés et personnalités éminentes, engagées dans ces activités en coulisses.
L'historien Jose Ramund Canoy examine la transformation de la Bavière après le régime nazi, entre 1945 et 1965. Initialement, l'organisation des forces de police est redevenue similaire à ce qu'elle était avant la guerre. Le démantèlement du régime policier correspond au passage de l'état de crise d'après-guerre à une société de consommation prospère ; si les traditions policières autoritaires ont perduré durant les années d'occupation américaine, les relations entre la société et les autorités de l'État évoluent drastiquement durant les années 1950, conduisant à la disparition du régime policier au milieu des années 1960, parallèlement à l'émergence d'une société post-agricole.
Étymologie L’Oxford English Dictionary retrace l'origine de l'expression Polizeistaat (en français : « État policier ») dès 1851, en référence au recours à une force de police nationale pour maintenir l'ordre en Autriche. Le terme allemand Polizeistaat est entré en usage en anglais durant les années 1930, en référence aux gouvernements totalitaires qui avaient commencé à émerger en Europe, ce qui influe nettement sur la connotation qu'il revêt. Il existe un usage adjectival en anglais, désignant la structure d'un État, sans rapport avec son idéologie politique dominante.
Régimes policiers historiques jusqu'à la fin du