ou ʾAbū Ḫālid Yazīd ibn ʿAbd Al-Malik (en ), né en 687 à Damas et mort en 724 à Irbid, est le neuvième calife omeyyade. Il succède à son cousin en 720. Il est le troisième fils de ʿAbd Al-Malik à devenir calife. Bien qu’il ne possède pas d’expérience administrative ou militaire, il tire son prestige de sa lignée, puisqu’il descend des deux branches régnantes de la dynastie omeyyade, les SoufyanidesVoir Muʿawiya Ier Abū ʿAbd Ar-Raḥmān Muʿāwiya ibn ʾAbī Sufyān., qui fondent le califat omeyyade en 661, et les Marwanides, qui leur succèdent en 684. Il est désigné par son demi-frère, le calife Sulayman ibn Abd al-Malik (715-717), comme deuxième dans l’ordre de succession après leur cousin Umar (717-720), dans le cadre d’un compromis avec les fils d’ʿAbd al-Malik (685-705).
Il revient sur les politiques réformistes d’Umar, principalement en rétablissant la jizya (impôt de capitation) sur les mawali (convertis musulmans non arabes) et en reprenant les campagnes militaires sur les frontières du califat, en particulier contre les Khazars dans le Caucase et contre l’Empire byzantin en Anatolie. Ces mesures répondent aux attentes du camp militariste arabe et de la dynastie omeyyade, mais ne résolvent pas la crise fiscale du califat : le produit du butin n’est plus suffisant et le rétablissement de la jizya se heurte à une forte résistance parmi les populations converties dans les grandes provinces du Khurasan et de l’Ifriqiya. Il promulgue un édit d’iconoclasme en vertu duquel les icônes chrétiennes sont détruites dans les églises à travers le califat, ce qui influence l’empereur byzantin Léon III (717-741) à adopter un édit similaire dans ses propres domaines.
Yazid réintroduit des troupes de Syrie pour imposer l’autorité omeyyade en Irak, où leur domination est depuis longtemps ressentie comme oppressive. L’un des premiers événements de son règne est la vaste révolte des Irakiens menée par Yazid ben al-Muhallab ; sa répression marque la fin des grandes insurrections anti-omeyyades dans cette province turbulente. Ibn al-Muhallab est un champion des , et la nomination par Yazid de partisans Qaysites au gouvernement de l’Irak exacerbe les tensions factionnelles, même si, ailleurs, Yazid s’efforce de ménager les intérêts des . L’écrasement sanglant des Muhallabides devient plus tard un cri de ralliement pour la vengeance lors de la Révolution abbasside, qui renverse les Omeyyades en 750.
Jeunesse
Yazid naît à Damas, capitale du califat omeyyade, vers 690/691. Il est le fils du calife ʿAbd al-Malik (685-705) et de son influente épouse Atika, fille du calife Yazid Ier (680-683), dont Yazid II porte le nom. Les sources le désignent parfois sous le nom d’« Ibn Atika ». Sa kunya (surnom patronymique) est Abû Khalid et il est surnommé al-Fatā (« le Jeune »). La généalogie de Yazid II associe la branche marwanide de la dynastie omeyyade, au pouvoir depuis 684, et la branche sufyanide de Yazid Ier et de son père Mu'awiya Ier (661-680), fondateur du califat omeyyade.
Yazid ne possède pas d’expérience militaire ou administrative avant son accession. Il quitte rarement la Syrie, à l’exception de quelques visites dans le Hedjaz (l’ouest de l’Arabie, où se trouvent les villes saintes de La Mecque et Médine), dont une pour accomplir le Hajj entre 715 et 717.
thumb|upright=1.4|Un bâtiment du complexe palatial d’al-Qastal (photographié en 2018), construit par Yazid
Il reçoit probablement de ʿAbd al-Malik le contrôle de la région d’Amman. Il y fait bâtir les châteaux du désert d’al-Qastal et d’al-Muwaqqar, tous deux situés dans les environs d’Amman. Ces palais sont généralement datés de son califat, bien que plusieurs archéologues estiment que Yazid commence leur construction avant 720.
Famille
Yazid noue des liens matrimoniaux avec la famille d’al-Hajjaj ben Yusef (mort en 714), puissant vice-roi d’Irak pour son père, le calife ʿAbd al-Malik, puis pour son frère al-Walid Ier. Il épouse la nièce d’al-Hajjaj, Umm al-Hajjaj, fille de Muhammad ibn Yusuf al-Thaqafi. Du vivant de son oncle, elle donne naissance aux fils de Yazid, al-Hajjaj, qui meurt jeune, et al-Walid II, futur calife en 743. Yazid épouse aussi Suʿda bint ʿAbd Allah ibn ʿAmr, arrière-petite-fille du calife Uthman, qui met au monde son fils et sa fille ʿAbd Allah et ʿAïcha. Selon le témoignage de l’historien du IXe siècle al-Ya'qubi, le cousin de Suʿda, Saʿid ibn Khalid ibn ʿAmr ibn Uthman, « exerce la plus grande influence sur Yazid ».
Yazid prend également pour concubines deux chanteuses, Sallama al-Qass et Habbaba. Au total, Yazid a six enfants de ses deux épouses et huit de ses concubines-esclaves. Ses autres fils sont al-Nuʿman, Yahya, Muhammad, al-Ghamr, Sulayman, ʿAbd al-Jabbar, Dawud, Abû Sulayman, al-Awwam et Hashim.
Califat
Accession
Par sa naissance, Yazid est un candidat naturel à la succession califale. Dans ce contexte de l’histoire du califat, une noble ascendance maternelle arabe a un poids politique important, et Yazid se montre fier de sa descendance sufyanide par sa mère, se jugeant supérieur à ses demi-frères paternels. Il est désigné par son demi-frère, le calife Sulayman, comme deuxième dans l’ordre de succession après leur cousin germain Umar, qui règne de 717 à 720. Yazid accède au califat à l’âge de vingt-neuf ans, après la mort d’Umar le . Pendant la majeure partie de son règne, il réside à Damas ou sur ses domaines dans le Jund al-Urdunn (district militaire de la Jordanie), centré sur Tibériade et correspondant approximativement à la province byzantine de la Palaestina Secunda.
Répression des Muhallabides
300px|thumb|right|Dirham d’argent au nom de Yazid II, frappé en 721/722
Peu avant ou immédiatement après l’accession de Yazid, le vétéran commandant et ancien gouverneur déchu de l’Irak et de la vaste province orientale du Khurasan, Yazid ibn al-Muhallab, s’évade de la forteresse d’Alep où Umar l’a fait incarcérer. Sous le règne de Sulayman, Ibn al-Muhallab, ennemi d’al-Hajjaj, est responsable de la torture et de la mort de membres de la famille de ce dernier, parents par alliance de Yazid, et il craint de subir à son tour des représailles lorsque l’accession de Yazid devient prévisible. Yazid nourrit depuis longtemps, attisées par al-Hajjaj, des suspicions à l’égard d’Ibn al-Muhallab et de l’influence et des ambitions de la famille muhallabide en Irak et dans l’Est du califat.
Échappant aux troupes lancées à sa poursuite par Umar ou par Yazid, Ibn al-Muhallab gagne Bassora, l’une des principales villes de garnison d’Irak et le centre de sa famille et de la tribu Azd ʿUmân. Sur l’ordre de Yazid, le gouverneur de Bassora, ʿAdî ibn Artat al-Fazari, fait arrêter plusieurs frères et cousins d’Ibn al-Muhallab avant l’arrivée de ce dernier en ville. Ibn Artat ne parvient pas à empêcher l’entrée d’Ibn al-Muhallab, qui, avec le soutien de ses alliés tribaux yamanis au sein de la garnison de Bassora, assiège le gouverneur dans la citadelle. Les factions qays–Mudar de la garnison, pourtant rivales traditionnelles des Yamanites et peu favorables à Ibn al-Muhallab, ne s’y opposent pas activement ni efficacement. Ibn al-Muhallab s’empare de la citadelle, capture le gouverneur et prend le contrôle de Bassora.
Yazid lui accorde d’abord le pardon, mais Ibn al-Muhallab poursuit son opposition et proclame le djihad (guerre sainte) contre le calife et les troupes syriennes garantes du pouvoir omeyyade en Irak. Umar a probablement retiré la plupart des Syriens de Wasit, leur principale garnison en Irak, de sorte qu’Ibn al-Muhallab s’empare facilement de la ville. La plupart des qurra (lecteurs pieux du Coran) et des mawali (convertis non arabes) de Bassora se rallient à Ibn al-Muhallab, à l’exception du célèbre théologien al-Hassan al-Basri. Les dépendances iraniennes de Bassora, notamment Ahwaz, le Fars et le Kerman, rejoignent la révolte, mais non le Khurasan, où les troupes qays–Mudar contrebalancent les Yamanites pro-Muhallabides dans les garnisons de la province.
thumb|upright=1.4|Carte de l’Irak au début du IXe siècle
Ibn al-Muhallab marche ensuite sur Kufa, l’autre grand centre de garnison d’Irak, où il attire des soutiens dans l’ensemble du spectre tribal et parmi de nombreuses grandes familles arabes. Entre-temps, Yazid dépêche ses parents, les commandants chevronnés Maslama ibn Abd al-Malik et al-Abbas ibn al-Walid, pour écraser la révolte. Ils tuent Ibn al-Muhallab et mettent son armée en déroute près de Kufa le . Yazid ordonne l’exécution des quelque deux cents prisonniers capturés dans le camp rebelle, tandis que le fils d’Ibn al-Muhallab, Muʿawiya, fait exécuter Ibn Artat et ses trente partisans incarcérés à Wasit. Par la suite, les autorités omeyyades pourchassent et tuent de nombreux Muhallabides, dont neuf à quatorze jeunes garçons envoyés à Yazid et exécutés sur son ordre. La répression de la révolte muhallabide marque la dernière des grandes insurrections anti-omeyyades en Irak.
Aggravation du conflit Qays–Yaman
La défaite des Muhallabides yamanites et les nominations successives par Yazid, à la tête de l’Irak, du pro-Qays Maslama ibn Abd al-Malik — rapidement destitué pour n’avoir pas reversé à temps les excédents fiscaux au trésor califal — puis de son lieutenant Umar ibn Hubayra al-Fazari, également qaysite, marquent un triomphe du camp qays–Mudar dans la province et ses dépendances orientales. Selon l’historien Julius Wellhausen, « la proscription de toute la puissante famille [muhallabide], mesure encore inédite dans l’histoire des Omeyyades, équivaut à une déclaration de guerre contre l’ensemble du [camp] yéménite ; son corollaire est que le gouvernement dégénère en un régime de parti qaysite ». Wellhausen rend le calife responsable de l’escalade factionnelle et attribue la nomination d’Ibn Hubayra à son désir personnel de vengeance à l’encontre des soutiens yamanites des Muhallabides. Les tribus yamanites du Khurasan vivent ces événements comme une humiliation, et, lors de la Révolution abbasside qui renverse les Omeyyades en 750, elles adoptent pour slogan « vengeance pour les Banû Muhallab [les Muhallabides] ».
L’orientaliste Henri Lammens juge cependant « injuste » la présentation de Yazid comme un « extrémiste pro-Mudar et anti-Yaman », estimant qu’il s’efforce au contraire de ménager les groupes rivaux, comme d’autres souverains omeyyades avant lui. Yazid ne privilégie pas systématiquement les Qays au détriment des Quda'a, composante majeure du camp yamanite en Syrie. Des membres de la principale tribu des Qudaʿa, les Banu Kalb, forment d’ailleurs le noyau de l’armée califale lors de la répression, de la poursuite et de l’élimination des Muhallabides. Il nomme des gouverneurs yamanites dans les grandes provinces de l’Ifriqiya (Afrique du Nord centrale) et de l’Al-Jazira (Haute Mésopotamie), ainsi que dans ses districts dépendants d’Adharbayjan et d’Arménie.
Politiques fiscales et militaires