150px|vignette|Un clap aux couleurs du drapeau albanais. Longtemps confiné dans son isolement géopolitique, le cinéma albanais a fait de brèves apparitions (en Occident) dans quelques salles et festivals spécialisés tels le festival du film pour enfants de Giffoni ou les festivals du Cinéma méditerranéen de Bruxelles, Bastia ou Montpellier, mais n’a véritablement retenu l’attention des médias occidentaux qu’au début des années 2000, à l’occasion de la sortie de deux films phares, Slogans de Gjergj Xhuvani et Tirana, année zéro de Fatmir Koçi.
Les sources d’information en langue française restent peu nombreuses.
Historique
Le temps des pionniers Selon Natasha Lako, poète, romancière, chercheuse, directrice des Archives nationales du film à Tirana et épouse du réalisateur Mevlan Shanaj, les véritables débuts du cinéma en Albanie dateraient de 1897, soit deux ans seulement après la première projection publique des frères Lumière à Paris. À ce moment-là, le pays vit encore sous le joug de l’Empire ottoman, une culture coloniale très réticente à la représentation de l’homme. C’est dire que les débuts de la photographie et du cinéma vont se faire dans des conditions difficiles.
Deux frères photographes originaires de Macédoine, les frères ManákisDepuis 1979, un festival « Brana Manaki » (les frères Manaki) est organisé chaque année à Bitola en leur honneur, une manifestation qui a pris une envergure internationale en 1993 arpentent infatigablement les Balkans et s’installent à Bitola (Manastir) en 1905. S’étant procuré une caméra 300 à Londres, ils filment la vie quotidienne dans la région, et notamment le Congrès de Monastir, un important épisode de l’histoire de l’Albanie qui établit la standardisation de l’alphabet albanais en 1908 et qui se tient justement dans leur villeTheo Angelopoulos évoque ces pionniers du cinéma dans Le Regard d'Ulysse, un film de 1995..
De son côté, Kolë Idromeno, peintre, architecte et urbaniste, avait installé dans sa ville natale Shkodër dès 1883 un laboratoire de photographie, Driteshkronja Idromeno et entretenait une correspondance avec les frères Lumière. Il est le premier à organiser des projections publiques dans le centre culturel Gjuha Shqipe. En 1912 il signe aussi un contrat avec le représentant d’une société autrichienne, Josef Stauber, qui permettra aux Albanais de s’ouvrir aux cinémas étrangers.
En parallèle, d’autres séances ont lieu en 1911 dans le café Stema de Koritza (Korçë).
Dans ces quelques villes, puis d’autres, les Albanais découvrent donc le cinéma à peu près au moment où leur pays accède à l’indépendance (1912), même si une partie du territoire reste occupée.
L’embellie de l’indépendance Pendant les trente ans qui suivent la déclaration d’indépendance, aussi bien les sociétés de production européennes et américaines que les amateurs tournent principalement des actualités et des films documentairesDe multiples entreprises ont ainsi été recensées, telles que la société anglaise Charles Urban, mais aussi pour la France Albert Kahn, Pathé, Gaumont, Éclair ; pour l'Italie Aquila, Savoia, Comerio, Luce ; pour l'Autriche Sascha Film Fabrik, Wiener Autorenfilm ; pour l'Allemagne UFA, Kabinet Film, Olimpia Werber Film, Otima Film Gmbh ; pour la Suisse Ruch ; pour la Belgique Kurt Thorman Film ; pour les États-Unis The March of Time, Paramount Pictures, Fox MovietoneNews)..
Entre les deux guerres c’est donc l’influence étrangère qui domine, en particulier les cinéma américain, français et italien. Les Albanais apprécient Greta Garbo dans Mata-Hari, Ingrid Bergman dans Hantise, Laurence Olivier dans le Rebecca de Alfred Hitchcock, également Charlie Chaplin, Maurice Chevalier ou Fred Astaire.
Ils remarquent aussi la présence d’acteurs albanais auprès des stars dans ces films étrangers, par exemple le célèbre Alexander Moissi venu du théâtre, ou encore Kristaq Antoniu, Elena Qirici.
Les salles de cinéma se multiplient dans les années 1920 et un véritable réseau de distribution se met en place. Pourtant en 1926 les représentants de la première société cinématographique albanaise, Alqi Hobdari et Xhuf Koljan ne cachent pas que s’ils prennent de tels risques financiers, c’est uniquement par patriotisme, car ces capitaux leur rapporteraient certainement plus d’argent s’ils étaient investis dans le commerce ou l’industrie.
En 1928 l’Albanie redevient une monarchie, avec l’auto-proclamation de Zog . L’une des conséquences en est que l’attention des caméras étrangères se tourne désormais volontiers vers les parades, les exercices militaires et les tenues d’apparat. Comme il n’y a pas de maisons d’édition, ce sont souvent des peintres qui reproduisent les affiches, par exemple Stavri Madhi et bien d’autres.
L’emprise de l'État Le une partie de l’Albanie est occupée par l’Italie, et la distribution des films est gérée à Rome. En 1942, à l’initiative directe du comte Ciano et de Mussolini une société de production est créée, Tomorri Films, qui existe toujours. Pour la première fois un documentaire est tourné par un réalisateur albanais, mais la mainmise de l’État se fait de plus en plus pesante. De septembre 1943 à novembre 1944 les salles sont entièrement contrôlées par les nazis.
En 1944 les cinéastes amateurs constituent des témoins privilégiés, filmant le départ des nazis de Shkodër ou l’arrivée des troupes de libération dans la capitale.
Le une loi décrète la nationalisation de l’acquisition, de l’importation et de la distribution des films en Albanie. Deux jours plus tard l’Agence albanaise du cinéma est créée. Elle sera transformée en Société cinématographique nationale d’Albanie en 1947. Par ailleurs tous les cinémas privés sont nationalisés.
Le royaume albanais devient la République populaire d'Albanie le , et c’est Enver Hoxha qui va diriger le pays d’une main de fer pratiquement jusqu’à sa mort en 1985.
Au cinéma une nouvelle étape est franchie avec la création des premiers studios albanais, Shqipëria e Re ("Albanie Nouvelle") en 1952.
Dans un pays où le taux d’analphabétisme reste élevé dans les années 1940 et 1950, le gouvernement s’attache à accroître le nombre de salles et de projecteurs mobiles, ainsi que l’importation de films, principalement des pays de l’Est, de France et d’Italie.
Les débuts d’une production nationale Le premier long métrage est en réalité une coproduction albano-russe consacrée au héros national albanais, Skanderbeg. Cette fresque historique, L’Indomptable Skanderbeg (Skënderbeu), réalisée en 1953 par Sergueï Ioutkevitch fut primée au Festival de Cannes 1954 (Prix International et mention spéciale pour la réalisation).
Les premiers films entièrement réalisés par des Albanais sont Fëmijët e saj, un court métrage mélodramatique réalisé dans le cadre de sa formation par Hysen Hakani en 1957 et Tana de Kristaq Dhamo en 1958, d’après le roman de Fatmir Gjata, et qui peut être considéré comme le premier long métrage albanais.
Les années 1960 sont marquées par la production régulière d’un film par an en moyenne, avec une prédilection pour des thèmes liés à la résistance contre les occupants nazis et fascistes, ainsi qu’aux réformes mises en place immédiatement après la guerre. De jeunes réalisateurs, tels que Dhimitër Anagnosti, Viktor Gjika, Gëzim Erebara et Piro Milkani, font leur premier film à ce moment-là.
Au cours de la décennie suivante, le gouvernement mène dans le domaine de la culture une politique isolationniste qui conduit notamment à une réduction drastique des importations. La production de films nationaux s’accroît alors de manière significative, pour atteindre 5 à 6 longs métrages par an au début des années 1970, puis 8 à 10 et enfin 14 dans les années 1980.
Les genres se diversifient, et l’on voit apparaître notamment les premiers films pour enfants, un domaine dans lequel l’Albanie se distinguera à plusieurs reprises, notamment à travers la réalisatrice Xhanfize Keko, épouse du cinéaste Endri Keko. Après une dizaine d’autres films, son Beni ecën vetë est particulièrement remarqué en 1975 à l'occasion du Festival du film pour enfants de Giffoni (Italie). C’est l’histoire de Ben, un petit garçon surprotégé qui, grâce à un oncle qui l’emmène à la campagne, va s’affranchir petit à petit.
Quelques réalisateurs s’essayent aussi à la comédie de situations, tels que Fehmi Oshafi et Muharrem Fejzo. Dans Kapedani (1972), l’oncle Sulo, un peu misogyne, est contrarié parce que la coopérative du village est dirigée par une femme. Parti à Tirana pour défendre ses droits, il va de surprise en surprise.
Même si des films historiques et musicaux (par exemple Cuca e maleve de Dhimitër Anagnosti en 1974) sont également produits, le genre préféré des Albanais reste le film dramatique, voire mélodramatique et - il faut bien le dire - un rien moralisateur.
Pendant cette décennie une nouvelle génération de réalisateurs se fait connaître, tels que Rikard Ljarja, Saimir Kumbaro, Ibrahim Muço, Kristaq Mitro ou encore Esat Musliu. La Radio-Télévision albanaise se met aussi à produire des films, par exemple Udha e shkronjave et Kur hidleshin themelet, réalisés par Vladimir Prifti en 1978. Voici les propos de Claudio Gubitosi, le directeur du Festival de Giffoni : Article Le festival italien du film de Giffoni arrive en Albanie (Le Courrier des Balkans, 7 novembre 2005)..
À la fin de cette période, particulièrement dans les années 1980, les films albanais se tournent davantage vers des événements immédiatement contemporains, ou alors antérieurs à la Seconde Guerre mondiale. De nouveaux noms de réalisateurs émergent, à travers des films tels que Face à face (1979), de Kujtim Çashku et Piro Milkani ; La Main de l’homme (1983, Kujtim Çashku) ; Agimet e stinës së madhe (1981, Albert Minga), Kohë e largët (1983, Spartak Pecani) ; Tela për violinë (1987, Bujar Kapexhiu) et bien d'autres.
En ce qui concerne les films documentaires, leur production se stabilise autour de vingt à quarante films par an pendant les années 1970 et 1980. Des thèmes plutôt culturels sont désormais abordés, mais la propagande n’a pas disparu. C’est alors qu’apparaît aussi le cinéma d'animation albanais, avec le petit film de 7 minutes réalisé par Vlash Droboniku et Tomi Vaso en 1975, Zana dhe Miri. La production d'animations atteint alors environ 16 films par an.
À cette époque les studios Shqipëria et la Télévision albanaise — dans le cadre d’une organisation étatique centralisée — contrôlent pratiquement toute la production cinématographique du pays.
La mort du dictateur Enver Hoxha en 1985, puis la chute du mur de Berlin vont précipiter les événements et conduire à d’importants changements en Albanie. Vers 1990, la situation du cinéma est la suivante : on trouve dans le pays environ 450 salles permanentes ou mobiles, souvent vétustes, aux équipements obsolètes. Les films eux-mêmes sont assez conservateurs, la prise de risques étant de toute façon difficile, et de fait 80 longs métrages sur 200 sont des adaptations d’œuvres littéraires albanaises.
L’après-communisme De profondes réformes suivent ces bouleversements politiques. Le studio unique éclate en plusieurs unités et des films sont désormais produits par des entreprises privées, en coopération avec d’une part le Centre national de la cinématographie Qendra Kombëtare e Kinematografisë (QKK) fondé au milieu des années 1990 et d’autre part des producteurs étrangers. QKK se trouve désormais en position de force, ce qui n’est pas du goût de tous les professionnels du cinéma.
Dans les années 1950, réalisateurs et techniciens albanais avaient commencé à se former dans les pays de l’Est, à Prague ou à Moscou. Parmi les générations suivantes beaucoup suivent des formations à l’Académie des Beaux-Arts de Tirana ou au sein du studio lui-même.