La bataille de Pélagonia ou Pélagonie, ou bataille de KastoriaPar ex. ; ., a lieu au début de l’été ou à l’automne 1259 et oppose l’Empire de Nicée à une alliance anti-nicéenne regroupant le despotat d'Épire, le royaume de Sicile et la principauté d'Achaïe. Il s’agit d’un événement décisif dans l’histoire de la Méditerranée orientale, qui assure la future reconquête de Constantinople et la fin de l’Empire latin de Constantinople en 1261.
La montée en puissance de Nicée dans le sud des Balkans et les ambitions de son souverain, , de reprendre Constantinople entraînent la formation d’une coalition composée des Grecs d’Épire, sous , et des principaux dirigeants latins de l’époque, le prince d’Achaïe et . Les détails de la bataille — notamment sa date et son emplacement exacts — demeurent controversés, les sources primaires fournissant des informations contradictoires. Les chercheurs modernes la situent généralement en juillet ou en septembre, dans la plaine de la Pelagonie ou près de Kastoria. Il apparaît que les rivalités à peine dissimulées entre les Grecs d’Épire et leurs alliés latins s’exacerbent à l’approche de l’affrontement, peut-être attisées par des agents de Paléologue. En conséquence, les Épirotes abandonnent les Latins à la veille de la bataille, tandis que Jean Doukas, fils illégitime de , fait défection et passe dans le camp nicéen. Les Latins sont ensuite attaqués par les Nicéens et mis en déroute, et de nombreux nobles, dont Villehardouin, sont capturés.
La bataille écarte le dernier obstacle à la reconquête de Constantinople en 1261 et à la restauration de l’Empire byzantin sous les Paléologues. Elle entraîne également la brève conquête de l’Épire et de la Thessalie par les Nicéens, même si et ses fils parviennent rapidement à inverser ces gains. En 1262, Guillaume de Villehardouin est libéré en échange de trois forteresses situées à l’extrémité sud-est de la péninsule de la Morée. Ce point d’appui est progressivement étendu et forme, au cours du siècle suivant, le noyau du despotat de Morée.
Contexte
À la suite de la prise de l’Empire byzantin par la quatrième croisade en 1204, les deux principales entités gréco-byzantines revendiquant l’héritage impérial sont l’Empire de Nicée, en Asie Mineure occidentale, et le despotat d’Épire, en Grèce occidentale. Il en résulte une rivalité persistante entre ces deux États pour savoir lequel parviendra le premier à reprendre Constantinople. Nicée acquiert un avantage important après la conquête de la Macédoine par l’empereur nicéen . À la suite de ces conquêtes, la région de la Pelagonie, en Macédoine occidentale, devient une zone frontalière entre les domaines nicéens et épirotes.
À la mort de Vatatzès en 1254, le dirigeant de l’Épire, , soutient une révolte contre Nicée en Macédoine et envahit les territoires nicéens, s’emparant de la forteresse de Prilep et du gouverneur nicéen local — qui deviendra plus tard historien — Georges Akropolitès. L’avancée de vers Thessalonique est toutefois interrompue par le débarquement en Albanie du roi de Sicile , qui s’empare de la majeure partie du territoire ainsi que de Corfou. À l’image des précédents souverains normands de Sicile, Manfred nourrit ses propres ambitions dans les Balkans, incluant Constantinople ; la présence forcée à la cour nicéenne de sa demi-sœur Constance, veuve de Vatatzès, ne fait qu’exacerber son hostilité envers Nicée. Ainsi, lorsque propose de céder l’Albanie et Corfou comme dot de sa fille aînée, Hélène Ange Doukas (ou Helena), Manfred accepte.
constitue alors une alliance anti-nicéenne élargie en donnant sa seconde fille, Anne, au prince latin d’Achaïe, , qui est également suzerain des autres États latins du sud de la Grèce, le duché d’Athènes et les Triarques de Négrepont. obtient aussi l’appui du roi serbe , tandis que le successeur de Vatatzès, Théodore II Lascaris, cherche de son côté l’alliance de Constantin Tikh de Bulgarie, auquel il donne sa fille Irène en mariage. Avant de pouvoir mener campagne contre l’Épire, il meurt et laisse pour héritier son jeune fils Jean IV Lascaris. Très rapidement, le pouvoir est accaparé par l’ambitieux aristocrate Michel VIII Paléologue, d’abord comme régent puis comme co-empereur senior.
Expédition des Nicéens contre l'Empire
Michel Paléologue se trouve confronté à une coalition puissante qui, selon le byzantiniste Donald MacGillivray Nicol, « semble susceptible de menacer la possession non seulement de Thessalonique mais même de Constantinople elle-même ». Michel Paléologue ne tarde pas : dès l’automne 1258, son armée traverse en Europe sous le commandement de son frère Jean Paléologue, qui détient le rang quasi impérial de sébastokrator, et du megas domestikos (commandant en chef) Alexis Strategopoulos, et hiverne en Macédoine, où elle est rejointe par des levées locales. En parallèle, Michel Paléologue dépêche séparément des ambassades auprès de chacun des trois principaux alliés, espérant les diviser par la diplomatie. Ces efforts échouent, les trois alliés ayant beaucoup à gagner d’une offensive réussie contre Nicée.
Au printemps 1259, les Nicéens passent à l’offensive et progressent rapidement vers l’ouest le long de la via Egnatia. d’Épire, qui campe à Kastoria, est pris de court par la rapidité de leur avance, et lorsque les Nicéens franchissent le col de Vodena pour lui faire face, il est contraint de se retirer précipitamment avec ses troupes à travers les montagnes du Pinde jusqu’aux environs d’Avlona (aujourd’hui Vlorë), tenue par son allié Manfred. Là s’achèvent les négociations finales du mariage entre Manfred et Hélène : les noces ont lieu à Trani le . Durant cette retraite, qui se poursuit même de nuit, les Épirotes perdent, dit-on, de nombreux hommes dans les passages montagneux dangereux, tandis que les généraux nicéens s’emparent d’Ohrid, de Deavolis et d’autres cités.
Forces en présence
Le dirigeant épirote a perdu une grande partie de son territoire, mais ses alliés latins ne tardent pas à voler à son secours. Manfred, occupé par ses conflits contre les Guelfes dans le centre de l’Italie, ne vient pas en personne — bien que sa présence soit rapportée à tort par des sources quasi contemporaines comme Nicéphore Grégoras et Matteo Spinelli — mais envoie allemands superbement équipés, qui débarquent probablement à Avlona pour rejoindre les forces de . Guillaume de Villehardouin, en revanche, mène personnellement ses troupes. Les versions grecque et française de la Chronique de Morée mentionnent des contingents venus d’Achaïe, du duché d’Athènes, de la Triarchie de Négrepont et du duché de l’Archipel sous le commandement de Guillaume, ce qui implique une levée féodale générale des États francs de Grèce, vassaux du prince d’Achaïe. De nombreux nobles parmi les plus éminents de la Grèce franque participent également à l’expédition. L’armée achaïenne traverse le golfe de Corinthe à Naupacte et marche jusqu’à la capitale épirote, Arta, avant de franchir le Pinde et de rejoindre les forces des autres États francs à Thalassionon (peut-être Elassóna en Thessalie septentrionale). Michel d’Épire est accompagné de son fils aîné Nicéphore et reçoit le soutien de son fils illégitime Jean Doukas, qui amène avec lui de nombreux Valaques de la région de la Grande Valachie en Thessalie. La Chronique de Morée aragonaise donne des totaux de fantassins lourds et fantassins légers pour l’armée de Guillaume, incluant vingt ducs, comtes et barons, et de fantassins lourds et fantassins légers pour l’armée épirote. Ces chiffres sont universellement considérés comme très exagérés par les historiens modernes.
Du côté nicéen, l’armée comprend non seulement des contingents grecs originaires d’Asie, de Macédoine et de Thrace, mais aussi de nombreux mercenaires. Selon la Chronique de Morée, 300 chevaliers allemands « tous d’élite, tous triés sur le volet », Hongrois « excellents archers montés », serbes, eux aussi « excellents archers », ainsi que de la cavalerie bulgare, Turcs et Coumans. La Chronique mentionne que les Allemands sont commandés par le « duc de Karentana », généralement identifié à la Carinthie. Le duc à l’époque est Ulrich III, mais celui-ci règne encore de nombreuses années après 1259 et n’est probablement pas présent à la bataille, où la Chronique affirme qu’il est tué de la main de Geoffroi de Briel, le baron de Karytaina. L’éditeur moderne de la version grecque, , estime que ce « duc de Karantana » est un personnage fictif symbolisant un guerrier valeureux, son nom ayant peut-être été choisi par corruption du nom « Karytaina ». Il est également probable que des troupes latines combattent du côté nicéen, bien qu’elles ne soient pas explicitement mentionnées : elles constituent un élément important des armées nicéennes antérieures, et Michel Paléologue s’est appuyé sur leur soutien pour son usurpation. La taille totale de l’armée nicéenne n’est rapportée nulle part, sauf dans la version grecque de la Chronique qui indique qu’elle comprend 27 régiments (allagia). Toutefois, selon l’historien Deno John Geanakoplos, « les affirmations de la Chronique de Morée sont souvent exagérées » et « les sources donnent une impression claire selon laquelle les forces alliées surpassent en nombre celles de Nicée ».
Des sources discordantes
Les principales sources byzantines — Georges Akropolitès, Nicéphore Grégoras et Georges Pachymère — offrent des récits sensiblement divergents quant au déroulement exact des événements avant et pendant la bataille. Les sources occidentales, principalement les versions grecque et française de la Chronique de Morée ainsi que l’histoire du Vénitien Marino Sanudo Torcello, diffèrent à leur tour des sources byzantines et entre elles. Le récit de la Chronique est généralement considéré comme moins fiable, truffé d’erreurs et de confusions, mais il fournit souvent des détails absents ailleurs. Le récit de la Chronique ne met pas en avant le prince Guillaume de Villehardouin, mais son neveu Geoffroi de Briel, dont les exploits dans la bataille sont longuement présentés dans un style rappelant les poèmes épiques contemporains sur Achille ou Digénis Akritas, tandis que Guillaume n’est presque mentionné qu’incidemment. Briel est le seul petit-fils mâle du premier prince d’Achaïe, Geoffroi Ier de Villehardouin, et donc un prétendant potentiel à la principauté.
Akropolitès insiste sur l’usage de la stratégie par les Nicéens, et son récit décrit « une série d’escarmouches le long de la route plutôt qu’un affrontement de deux armées sur un champ de bataille », donnant l’impression que « la défaite des alliés face aux forces nicéennes survient rapidement et sans gloire ». La Chronique, au contraire, s’attache à présenter le combat comme un affrontement héroïque quoique voué à l’échec, exagère le nombre des troupes nicéennes, passe sous silence la présence du contingent sicilien et souligne le rôle d’agents nicéens dans la diffusion de la discorde parmi les alliés. Grégoras et Pachymérès, tout en suivant dans l’ensemble le récit antérieur d’Akropolitès, reprennent aussi certains éléments présents dans la Chronique, notamment le rôle d’un agent nicéen et les louanges à la conduite vaillante des nobles achaïens.