Le Shennong bencao jing (), est le plus ancien ouvrage chinois traitant des drogues végétales, animales et minérales. Sa paternité a été attribuée à un empereur mythique Shennong, dont les Chinois aiment à dire qu'il vivait aux environs de 2800 En réalité, cette œuvre pourrait être plus jeune de plusieurs millénaires : la plupart des chercheurs supposent que c'est une compilation écrite aux alentours des débuts de notre ère durant la dynastie Han (et même des Han postérieurs), soit environ trois siècles après les grands textes sur les plantes du botaniste grec Théophraste (372-288 ) et à peu près à la même époque que la grande Materia medica du Grec Dioscoride. L'original n'existe plus et devait être constitué de trois volumesau sens de juan 卷 rouleau qui donnaient dans un texte concis, presque aphoristique, les propriétés médicinales d'herbes, de minéraux et de parties d'animaux.

Au , le médecin taoïste Tao Hongjing (456-536) donna une version rallongée du texte, avec 365 nouvelles drogues rajoutées aux 365 anciennes. Mais l'ouvrage le Bencao jing jizhu 本草經 集注 en 7 chapitres a disparu depuis longtemps, seule demeure la préface.

L'ouvrage est aussi connu sous le nom de Shennong bencao《神农本草》ou par abréviation Bencao jing《本草经》ou Benjing《本经》.

Le Shennong bencao est l'ouvrage fondateur de la longue et riche histoire des matières médicales (bencao) chinoises. Régulièrement vont être produit des ouvrages de matière médicale, en compilant méthodiquement les ouvrages antérieurs mais aussi en corrigeant les anciennes données et en apportant des innovations intéressantes. À partir des Tang, le patronage des empereurs, stimuleront ces recherches. Histoire du texte Version originale disparue L'original du texte est perdu et l'histoire de sa reconstitution est un peu alambiquée.

Les premières consignations par écrit des savoirs oraux anciens semblent avoir été faites aux alentours des débuts de notre ère. Elles furent ensuite corrigées, commentées et complétées au - (par Tao Hongjing), avant d'être égarées et reconstituées entre le et le à partir de divers fragments. Finalement, l'œuvre séminale de la pharmacopée chinoise telle qu'on la connait actuellement est un construit assez tardif.

Le Shennong bencao jing n'est pas mentionné dans les Annales des Han (Hanshu, 汉书).

Première mention dans les écrits de Tao Hongjing

La première mention du livre se trouve dans les écrits du médecin taoïste Tao Hongjing 陶弘景(456-536)(dynastie Liang 梁 502-557). Pour lui, les toponymes cités dans les quatre volumes du Shennong bencao jing « sont caractéristiques des noms donnés par la dynastie Han aux divisions administratives ». De cette observation, il conclutvoir aussi Zhenglei bencao 《证类本草》, juan 1 que l'ouvrage devrait être l'œuvre de médecins des Han postérieurs (25-220). Les connaissances pharmacologiques transmises jusque-là oralement depuis les temps anciens furent pour la première fois rassemblées et consignées par écrit. Cette hypothèse est renforcée par le fait que le texte, truffé de recettes pour garder une bonne santé et trouver l'immortalité, est en accord avec les préoccupations des alchimistes taoïstes de l'époque.

Tao Hongjing mentionne plusieurs ouvrages sur les drogues et différentes éditions du Shennong bencao jing sur lesquels il a travaillé. Il cite plusieurs auteurs qui avant lui auraient contribué à la révision des anciennes versions de l'ouvraged'après Unschuld, Zhang ji 张机, Hua Tuo 华佗, Wupu 吴普et Li Dangzhi 李当之 auraient révisé le Benjing ou compilé d'autres ouvrages sur les drogues. Pour Paul Unschuld « On ne peut pas actuellement prouver s'il y avait en fait une œuvre originale et spécifique intitulée le Shennong bencao jing ou s'il y avait sous les Han plusieurs collections pharmaceutiques qui portaient ce titre ou un titre semblable » (Unschuld, A History of Pharmaceutics, p.17).

Tao Hongjing donna lui-même une version commentée en sept volumes du Benjing, nommée Bencao jing jizhu 本草经集注, Commentaires du Traité de matières médicales. Cette nouvelle division était fondée sur des croyances liées au nombre 7 dans la cosmologie taoïste. Il rajouta 365 nouvelles matières médicales aux 365 anciennes. Ces 730 drogues étaient classées en 1) minéraux 2) herbes 3) arbres 4) bestioles et animaux 5) légumes et fruits 6) grains et 7)drogues connues de nom mais qui ne sont plus en usage youming weiyong 有名未用.

Ces ouvrages sont maintenant perdus.

La réalité de ces informations est cependant confirmée par les Annales des Sui, Suishu 《隋书•经籍志》 publiées quelques décennies plus tard durant la dynastie des Sui 581-618, qui au chapitre bibliographique Jingjizhi, mentionnent La matière médicale de Shennong, Shennong bencao 神农本草,四卷 en quatre rouleaux, sans indication d'époque et d'auteur et Tao Hongjing Shennong bencao jing, en sept rouleaux. Dans la bibliographie des Annales des Tang, 《唐书.艺文志》, on trouve Shennong bencao, en trois rouleaux “神农本草,三卷”.

Recomposition de Shennong bencao jing sous la dynastie Song Mais ce n'est finalement que sous la dynastie Song (960-1280), que de nouveaux efforts furent déployés pour recomposer le Shennong bencao jing.

Les auteurs chinois ont l'habitude de reprendre les œuvres de leurs prédécesseurs sans d'ailleurs toujours mentionner leurs sources mais parfois en utilisant une encre de couleur différente pour marquer l'origine ancienne. Les compilations de compilations s'accumulent ainsi au fil des siècles.

La reconstruction de l'œuvre originelle de la pharmacopée chinoise a pu se faire en mettant à contribution des œuvres différentes allant des Tang en passant par les Song jusqu'aux Ming.

C'est ainsi qu'on peut retrouver dans l'œuvre principale du médecin de l'époque Tang, Sun Simiao (581 - 682), des sections entières du Benjing. De même, l'œuvre de Tang Shenwei (c. 1056-1093), Jingshi zhenglei beiji bencao 經史證類備急本草 « Matière médicale prête à l'emploi, vérifiée et catégorisée, [avec citations des] Classiques et de l’histoire » (ou Zheng lei bencao 证类本草) fut une source précieuse pour la reconstitution-recompilation. Enfin, l'ouvrage du médecin botaniste réputé Li Shizhen, le Bencao gangmu (1593), fut mis a contribution pour faire revivre l'œuvre originelle.

Compilation de Lufu au XVIIe siècle La compilation la plus ancienne dont on dispose actuellement est celle de Lufu 卢复 de 1616. Puis viennent celles de Sun Xingyan, 孙星衍, de 1799, et de Gu Guanguang 顾观光, de 1844, qui sont largement diffusées, et celle de Mori Risshi au Japon vers 1850.

Débats quant à la datation des écrits d'origine La tradition confucéenne de respect de l'autorité des anciens a poussé les auteurs chinois à s'inscrire dans des lignées les plus longues possibles, fussent-elles mythiques comme l'est celle du Divin Laboureur Shennong qu'ils n'hésitent pas à situer 2700 ou 2800 ans avant notre ère. « Sans fouler de traces, on ne saurait parvenir jusque dans la pièce » dit le Maître (Entretiens de Confucius XI, 19). Les penseurs chinois revendiquent ouvertement une tutelle et fuient tout ce qui pourrait ressembler à l’autonomie de pensée.

En Chine, les médias ou même les ouvrages de pharmacognosie modernes rappellent avec grande constance que la connaissance pharmacologique chinoise remonte à 4000 voire 5000 ans alors qu'en Occident où les travaux considérables sur la botanique et la pharmacopée de Théophraste sont antérieurs de trois bons siècles sur ceux du Shennong bencao jing, aucun spécialiste ne prétend être héritier d'une tradition multimillénaire. Par contre « cette ancienneté mythique de la médecine chinoise, complète dès l'origine, joue encore aujourd'hui un rôle important dans l'appréciation que bon nombre d'acupuncteurs occidentaux ont de leur art, malgré le démenti apporté par les travaux philologiques et archéologiques ».

Le texte Le texte originel étant définitivement perdu, on ne dispose actuellement que de reconstructions tardives en désaccord sur de nombreux points. On pense que la version originelle contenait 365 drogues mais beaucoup de versions actuelles en donnent un nombre différent. La classification devait être en trois classes (supérieure, intermédiaire et basse) mais les compilations actuelles proposent quatre classes ou pluson trouve aussi les 6 classes suivantes : Jades et pierres, Herbes, Arbres, Animaux, Fruits et légumes, Céréales : les arbres, les plantes, les animaux, les minéraux, elles-mêmes ensuite subdivisées en catégorie supérieure, intermédiaire et basse. Enfin, l'extension des classes peut varier d'une compilation à l'autre. Ainsi, des minéraux toxiques comme le réalgar (xionghuang 雄黄, sulfure d'arsenic) peut se trouver dans la classe supérieure (compilation de Cao Yuanyu) ou dans la classe intermédiaire (compilation de Gu Guanguang).

Encyclopédie de matières médicales composée de notices concises

L'ouvrage se présente comme une encyclopédie de matières médicales, arrangées sous forme de liste non ordonnées de notices. La difficulté propre à l'écriture chinoise et jamais vraiment résolue, d'ordonner les listes de noms (pour éviter de devoir parcourir toute la liste pour retrouver une entrée) a amené les éditeurs contemporains du Shennong bencao jing à diviser les drogues en nombreuses classes naturelles (minéraux, arbres etc.) moins longues à parcourir. Cette méthode semble remonter à Tao Hongjing et a été appliquée à toutes les matières médicales (bencao) ultérieures, y compris les recompilations du Shennong bencao jing.

À la différence des pharmacopées gréco-latines de l'Antiquité, aucune description des plantes n'est donnéeAu avant notre ère, Théophraste puis au Dioscoride et Pline l'Ancien donnent toujours des notices assez développées des plantes comportant une description morphologique, des indications sur les ressemblances et les différences, des précisions sur les lieux de récolte, les divers noms régionaux puis les propriétés médicinales. Le traité de matière médicale écrit par le médecin grec Dioscoride au qui est resté pendant l'ouvrage de référence majeur de la pharmacopée de l'Europe et du pourtour méditerranéen, comporte environ 800 notices sur des matières médicales d'origine végétales (les trois quarts), animales et minérales..

Chaque notice adopte un format standard très concis. La drogue est caractérisée en premier par sa saveur (wei 味) puis sa thermo-influenceterme de Paul Unschuld A History of pharmaceutics,Un. of California press,1986 (qi 气) et son efficacité médicinale (youdu 有毒 toxique, wudu 无毒 non toxique). Cinq saveurs sont distinguées: acide (suan 酸), salé (xian 鹹/咸), doux (gan 甘), amer (ku 苦), piquant (xin 辛), ainsi que quatre qi [thermo-influences]: froid (han 寒), chaud (re 热), tiède (wen 温), frais (liang 凉), suivis d'une liste d'indications, d'autres appellations et du milieu. Voyons par exemple le ginseng, renshen 人参renshen 人参 : 味甘,微寒。主補五臟,安精神,定魂魄,止驚悸,除邪氣,明目、開心、益智。久服,輕身、延年。一名人銜,一名鬼蓋。生山谷。:

Saveur: doux, [thermo-influence] légèrement froid.Il contrôle le remplissage des cinq viscères zang (les dépôts), calme l'esprit shen (essence-esprit), stabilise les âmes hun et po, contrôle les palpitations de frayeur, élimine le qi pathogène (xieqi 邪氣), éclaircit la vue, ouvre le cœur, aiguise l'esprit. Une prise prolongée permet d'alléger le corps, de prolonger la vie. Autres noms : renxian, guigai. Pousse dans les montagnes et les vallées.

Rôle de la thermo-influence La nature chaude ou froide de la drogue servait à orienter son usage thérapeutique suivant le principe suivantrappelant le principe du médecin gréco-romain, Galien, contraria contrariis curantor, un remède est efficace dans la mesure où il contrarie l'humeur responsable de la maladie :

On traite les affections « froides » avec les drogues de nature chaude, les affections « chaudes » avec les drogues de nature froide.