La révolution de Mai (en espagnol Revolución de Mayo) est une série d'événements s’échelonnant sur une semaine, qui eurent lieu du 18 au à Buenos Aires. Cette ville était alors la capitale de la vice-royauté du Río de la Plata, colonie faisant partie de l’Empire espagnol et comprenant le territoire des actuels États d’Argentine, de Bolivie, du Paraguay et de l’Uruguay. Lesdits événements, qui sont commémorés en Argentine sous le nom de Semaine de Mai (en esp. Semana de Mayo), conduisirent à l’éviction du dernier vice-roi Baltasar Hidalgo de Cisneros et à l’établissement, le , d’un gouvernement local, appelé Première Junte (esp. Primera Junta).
La révolution de Mai était une conséquence directe de la guerre d’indépendance espagnole, qui s’était déroulée au cours des deux années précédentes. En 1808, le roi d’Espagne, Ferdinand VII, abdiqua en faveur de Napoléon Bonaparte, qui fit don du trône à son frère Joseph. Une Junte suprême centrale mena la résistance contre le gouvernement de Joseph et l’occupation française de l’Espagne, mais finit, après avoir subi une série de revers, par perdre la moitié nord du pays. Le , les troupes françaises s’emparèrent de Séville et étendirent leur domination sur une majeure partie de l’Andalousie. La Junte suprême dut se replier sur Cadix et se dissoudre pour faire place au Conseil de Régence d'Espagne et des Indes. Par des journaux, en provenance d’Espagne et du reste de l’Europe, apportés par des navires britanniques, la nouvelle de ces événements parvint finalement à Buenos Aires le .
Afin de préserver le statu quo politique, le vice-roi Cisneros tenta d’occulter cette nouvelle, mais un groupe d’avocats criollos et de hauts militaires réussit à obtenir que fût organisé le un cabildo ouvert (esp. cabildo abierto), réunion extraordinaire des notables de la ville, en vue de décider de l’avenir de la vice-royauté. Les participants à cette réunion se refusèrent à reconnaître le Conseil de Régence espagnol et résolurent de constituer une junte destinée à gouverner à la place de Cisneros, attendu que le gouvernement qui l’avait nommé vice-roi avait cessé d’exister. Dans une tentative de perpétuer l'ordre social établi, c’est d’abord Cisneros lui-même qui fut désigné président de la junte par le Cabildo ; cependant, à la suite de la forte agitation que cette désignation provoqua parmi le peuple, Cisneros démissionna le . La Première Junte nouvellement instituée invita d’autres villes de la vice-royauté à envoyer des délégués afin que ceux-ci se joignissent à la Junte de Buenos Aires ; cela eut cependant pour effet de déclencher une guerre entre les régions acceptant l'aboutissement des événements de Buenos Aires, et celles récusant cet aboutissement.
La révolution de Mai est considérée comme le point de départ de la guerre d’indépendance de l’Argentine, quoique aucune déclaration formelle d’indépendance n’eût été faite à ce moment-là, et que la Première Junte continuât de gouverner au nom du roi déposé Ferdinand VII. En outre, compte tenu que des événements semblables eurent lieu également dans nombre d’autres villes de l’Amérique du Sud espagnole lorsqu’y fut parvenue la nouvelle de la dissolution de la Junte suprême centrale, la révolution de Mai est considérée comme un des points de départ de toutes les guerres d'indépendance en Amérique du Sud. Les historiens discutent aujourd’hui sur le propos de savoir si les révolutionnaires étaient réellement loyaux envers la couronne d’Espagne ou si la déclaration de fidélité au roi n’était qu’un subterfuge nécessaire destiné à dissimuler le véritable objectif ― réaliser l’indépendance ― à une population non encore prête à accepter un changement aussi radical. Une déclaration formelle d’indépendance de l’Argentine ne fut finalement prononcée que lors du congrès de Tucumán le .
Causes
Causes extérieures thumb|upright|Le couronnement de Joseph Bonaparte eut pour effet de mettre en doute la légitimité de l’autorité vice-royale.
Après que les États-Unis eurent en 1776 proclamé leur indépendance d’avec la Grande-Bretagne, les criollos à leur tour étaient portés à penser qu'une révolution pour obtenir l’indépendance vis-à-vis de l’Espagne était un objectif réalisable. De 1775 à 1783 en effet, les Treize colonies déclenchèrent la révolution américaine, puis menèrent une guerre d’indépendance contre leur puissance de tutelle. De plus, le fait que l’Espagne fut venue en aide aux colonies nord-américaines dans leur lutte contre la Grande-Bretagne avait mis à mal l’argument selon lequel mettre fin à l’allégeance à la métropole devait être considéré comme un crime.
D’autre part, les idéaux de la Révolution française de 1789 s’étaient, par le processus dit de la révolution atlantique, propagés au-delà de l’Atlantique. La Révolution française mit un terme à des siècles de monarchie et aboutit au renversement, puis à l’exécution du roi Louis XVI et de la reine Marie-Antoinette, et à la suppression des privilèges de la noblesse. La mise en cause du concept de monarchie de droit divin, par l’effet conjugué des idées de la Révolution française, en particulier la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, de certaine phrase de la déclaration d’indépendance américaine, affirmant que tous les hommes ont été créés égaux, et même de certaines prises de position de l’Église espagnole. , permit l’instauration d’un régime républicain en France et aux États-Unis en lieu et place des monarchies, et aussi l’avènement de monarchies constitutionnelles, comme en Grande-Bretagne..
thumb|left|La déclaration d'indépendance des États-Unis suscita des mouvements similaires dans les colonies espagnoles d’Amérique du Sud. Cependant, la diffusion de telles idées était interdite dans les territoires espagnols, de même que la mise en vente et la détention non autorisée des livres qui les exposaient. Ces proscriptions furent édictées après que l'Espagne eut déclaré la guerre à la France à la suite de l’exécution de Louis XVI, et maintenues ensuite nonobstant le traité de paix de 1796. Tous les efforts pour les garder à distance ne purent empêcher les nouvelles des événements de 1789 et les publications révolutionnaires de se répandre en Espagne. De nombreux criollos de l’époque des Lumières firent connaissance avec les ouvrages d’auteurs critiques lors de leurs études universitaires, que ce soit en Europe ou à l’université de Chuquisaca dans le Haut-Pérou. Des livres en provenance des États-Unis parvenaient dans les colonies espagnoles par Caracas, en raison de la proximité de cette ville avec les États-Unis et les Indes occidentales anglaises.
La révolution industrielle, engagée d’abord en Grande-Bretagne, rendue possible par l’utilisation des chemins de fer et de la machine à vapeur, entraîna une augmentation spectaculaire des capacités de production britanniques (rééd. 2018 chez Wentworth Press). et détermina le besoin de nouveaux marchés pour écouler les produits. La tâche de trouver des débouchés était devenue particulièrement difficile en raison des guerres napoléoniennes, où s’affrontaient la France et la Grande-Bretagne, et en particulier du blocus continental, imposé par Napoléon, qui interdisait à la Grande-Bretagne d'avoir des échanges commerciaux avec aucun pays européen. La Grande-Bretagne avait donc besoin de pouvoir commercer avec les colonies espagnoles., mais en était empêché par l'obligation qu’avaient ces colonies de ne commercer qu’avec leur métropole. Pour atteindre leurs objectifs économiques, la Grande-Bretagne entreprit initialement d’envahir militairement le Río de la Plata aux fins de conquérir les villes-clef de l’Amérique espagnole. Après l’échec de cette tentative, les Britanniques choisirent de miser sur les volontés hispano-américaines d’émancipation vis-à-vis de l’Espagne.
Le soulèvement d'Aranjuez (1808) conduisit à l’abdication du roi d’Espagne Charles IV en faveur de son fils Ferdinand VII.. Charles IV sollicita Napoléon de le restaurer sur le trône, mais, au lieu de cela, Napoléon couronna son propre frère Joseph Bonaparte comme le nouveau roi d’Espagne, événement connu sous le nom d’abdication de Bayonne. Le couronnement de Joseph, rencontrant une forte résistance en Espagne, déclencha la guerre d’indépendance espagnole, tandis que la Junte de Séville prit le pouvoir au nom du roi absent. L’Espagne, qui jusque-là avait été une alliée sûre de la France contre la Grande-Bretagne, fit à présent alliance avec la Grande-Bretagne contre la France. La Junte de Séville néanmoins fut finalement vaincue, et remplacée par un Conseil de Régence siégeant à Cadix.
Causes intérieures thumb|170px|Le couronnement de l’infante Charlotte Joachime fut envisagé pendant un temps comme solution de rechange à la révolution.
L’Espagne interdisait à ses possessions américaines de commercer avec d’autres pays ou avec des colonies étrangères, et s’imposait elle-même comme seul pays acheteur et fournisseur pour les échanges internationaux. Cette situation était préjudiciable à la Vice-royauté, attendu que l’économie espagnole n’avait pas la capacité d’absorber toutes les marchandises provenant des colonies. , et provoquait des pénuries économiques et la récession. Les voies commerciales espagnoles privilégiaient les ports de Mexico et de Lima, au détriment de Buenos Aires ; cette politique de la métropole s’explique par la présence de la piraterie, qui obligeait à faire accompagner d’une forte escorte militaire les navires de commerce, et par le fait que Buenos Aires en contrepartie ne détenait pas de ressources en or ou argent, ni ne disposait de populations indigènes établies desquelles obtenir des matières premières ou susceptibles d’être soumises au système de l’encomienda, ce qui rendait les convois de navires à destination de Buenos Aires beaucoup moins rentables que ceux à destination de Mexico ou Lima. Il en résulta que la ville se fournissait par la contrebande en produits qu’on ne pouvait obtenir légalement. Cette activité contrebandière, laquelle était, quoique illégale, tolérée comme un moindre mal par la plupart des autorités locales, égalait à l’occasion en volume le commerce légal avec l’Espagne. . Deux factions antagonistes se faisaient face : les hacendados, propriétaires de haciendas (grands domaines agricoles), souhaitaient le libre-échange afin de pouvoir vendre leurs productions outre-mer, alors que les marchands, qui, à l’inverse, profitaient du prix élevé des produits importés en contrebande, s’opposaient au libre-échange, de peur de voir les prix baisser.
La monarchie espagnole nommait ses propres candidats à la plupart des fonctions politiques de la Vice-royauté, généralement en donnant la préférence à des Espagnols d’Europe. Dans la plupart des cas, les personnes ainsi désignées n’avaient qu’une faible connaissance des questions locales ou s’y montraient peu intéressées. Il en résulta une rivalité croissante entre criollos, gens de souche européenne mais nés en Amérique, et péninsulaires, Espagnols nés en Europe. La plupart des criollos estimaient que les péninsulaires bénéficiaient d’avantages immérités et d’un traitement préférentiel en politique et dans la société. Le bas clergé avait un sentiment semblable à l’endroit des échelons supérieurs de la hiérarchie religieuse. . Les événements, certes, se succédaient à un rythme plus lent que dans le mouvement indépendantiste aux États-Unis. Cela s’explique en partie par le fait que la totalité du système scolaire en Amérique espagnole était encore aux mains du clergé ; aussi la population tendait-elle à avoir les mêmes idées conservatrices et à suivre les mêmes coutumes que celles en vigueur en Espagne.