thumb|upright|Dirigeants du Tudeh vers les années 1940
Le Tudeh traduit par « Parti des masses d'Iran » est un parti communiste iranien clandestin, dont la majorité des membres sont en exil.
Fondé en 1941, le parti se présente comme l’héritier du premier parti communiste iranien, créé en 1920 et interdit par le régime de Reza Shah à la fin des années 1920. Il entretint des liens étroits avec le mouvement communiste international, en particulier avec le Parti communiste de l’Union soviétique. Devenu l’une des principales forces politiques de la gauche iranienne, il joua un rôle important dans la vie politique du pays et dans les mouvements révolutionnaires précédant 1979. Après l’instauration de la République islamique d’Iran, le parti fut durement réprimé et ses militants furent victimes d’arrestations massives et de purgesStéphanie Roza & Amirpasha Tavakkoli : Staliniens, guérilleros et islamo-marxistes : l'échec de la gauche radicale iranienne, in "Lumières et anti-lumières en Iran. Un siècle de luttes politiques, p.185 à 204, 2026, PUF-Questions,.
Naissance du mouvement communiste en Iran L'histoire du mouvement communiste en Iran trouve ses origines au , quand le marxisme a été introduit pour la première fois par les intellectuels et les ouvriers, conséquence de la rapide transformation du pays, passant du féodalisme au capitalisme avec un développement rapide de l'industrie. Proche de la Russie et de l'Azerbaïdjan, le nord de l'Iran devint le centre névralgique de la propagande marxiste et du mouvement social-démocrate, de multiples groupes virent ainsi le jour en quelques années.
Le Parti communiste d'Iran est créé en à Bandar-e Anzali, dans la province de Gilan, fruit du premier Congrès des sociaux-démocrates iraniens. Le Parti de la justice (Firqeh-i 'Adalat) est renommé à cette occasion Parti communiste d'Iran (Firqeh-i Komunist-i Iran). Son Premier-secrétaire est d'abord . , qui était un des chefs de la révolution constitutionnelle iranienne, devient ensuite le secrétaire général du nouveau parti. Dans le même temps, Mirza Kuchak Khan, un autre chef de la révolution constitutionnelle et chef de file du mouvement révolutionnaire Jangali (mouvement des forestiers), qui, dans le cadre de la crise grave que traversait l'Iran à l'issue de la Première Guerre mondiale, était parvenu à la tête d'insurgés à contrôler la majeure partie de la provinceHouchang Nahavandi, L'évolution du parti communiste iranien, le Toudeh, de 1920 à 1981, Politique étrangère, Année 1981, 46-3, pp. 651-668., établit la république socialiste du Gilan avec l'appui de l'Armée rouge qui occupe Racht, la capitale de la province.
Néanmoins, très rapidement les communistes éliminent les partisans de Mirza Kuchak et constituent un nouveau gouvernement constitué uniquement de communistes. La direction des forces armées, de la Tchéka est directement confiée aux Russes. Heidar Amou Oghly joue un rôle déterminant à la Conférence des peuples d'Orient organisée en à Bakou par le nouveau pouvoir soviétique. En 1921, il essaie de se rapprocher à nouveau de Kuchak mais tombe dans une embuscade et meurt dans des conditions restées obscures.
, le mouvement communiste fut interdit et persécuté par le gouvernement central. Les communistes et sociaux-démocrates plongèrent dans la clandestinité une nouvelle fois. Poursuivi par l'armée iranienne, Mirza Kuchak mourut dans les montagnes.
Au début des années 1920, la dynastie Qajar s'effondra, et le Shah Reza accéda au trône en 1925, établissant la dynastie Pahlavi. Le nouveau shah d'Iran introduisit de nombreuses réformes, comme la limitation du pouvoir du clergé chiite, mais établit dans le même temps un régime autoritaire. En 1929, le parti communiste est interdit. Dès lors et jusqu'en 1941, il n'existe que dans la clandestinité. Entre 1921 et 1941, une centaine de condamnations, mais aucune à la peine capitale, sont prononcées contre des membres de groupuscules communistes.
En 1937, eut lieu l'« affaire des cinquante-trois », un groupe d'intellectuels, d'étudiants, de professeurs de l'université de Téhéran et de quelques bourgeois aisés, qui publiait une revue mensuelle non clandestine. Le principal chef, le Dr Taghi Erani fut condamné à la prison. Il accusa de complicité avec la police le prince Abdol-samad Mirza Kambakhch qui sera le fondateur, puis le secrétaire général du Tudeh.
Fondation du parti Tudeh L'invasion alliée du corridor perse de 1941 à 1942 se traduisit par la fin du règne du Reza Chah et son exil forcé en Afrique du Sud. De nombreux prisonniers politiques furent libérés et sous cette nouvelle atmosphère, les groupes nationalistes et socialistes refleurirent. Le , le parti Toudeh fut officiellement créé, avec Soleiman Mohsen Eskandari<ref>Stéphanie Roza & Amirpasha Tavakkoli : Lumières et anti-lumières en Iran. Un siècle de luttes politiques, p.50 &suiv., 2026, PUF-Questions, </ref>, ancien ministre de l'Éducation national du Chah, à sa tête.
Parmi les fondateurs, on trouve la majorité des membres des « cinquante-trois », quelques rescapés des groupes communistes des années 1920 et 1930, des intellectuels, professeurs et magistrats, et des princes de l'ancienne dynastie. Le parti défendait la justice sociale et l’antiracisme, plus que la lutte des classes ou le marxisme dogmatique. Mais dès 1942, le parti est pris en main par les communistes de stricte obédience soviétique. De nombreux juifs iraniens trouvent un foyer politique dans le parti Toudeh, où l’antisémitisme était absent, en réponse à la poussée de la propagande antijuive des groupes soutenus par les nazis.
Il tient son premier congrès à Téhéran en . Son journal officiel est le quotidien Rahbar, qui sera remplacé par Mardom (« Le peuple »).
Bénéficiant de l'appui des troupes soviétiques, le Tudeh s'implante fermement dans le nord du pays, ainsi qu'à Ispahan, centre de l'industrie textile et au Khouzistan, région qui concentre une grande partie de l'industrie pétrolière. Dans cette province, l'Anglo-Persian Oil Company (APOC) choisit d'aider l'organisation et fournira d'importants subsides au parti.
En 1944, le parti participe aux quatorzièmes élections parlementaires et huit de ses candidats sont élus. Le nombre de ses membres décupla et il devint l'une des principales forces de la vie politique iranienne. Néanmoins, en 1949, le parti fut sanctionné pour une tentative ratée d'assassinat sur la personne du Shah, successeur du précédent, et fut donc interdit. Le parti continua à fonctionner clandestinement avant d'être légalisé dans les années 1950.
Face aux religieux Le Tudeh ne s'opposait pas frontalement à l’influence du clergé et de la religion sur les masses. On trouve en effet les affirmations suivantes dans son journal en 1947 : « Le Parti Tudeh n’est non seulement pas opposé à la religion, mais il respecte la religion en général et l’islam en particulier. Il ne voit aucune contradiction entre les méthodes du Parti et les enseignements de l’islam ; il croit au contraire qu’il œuvre pour la réalisation des objectifs de l’islam […]. Le Parti Tudeh d’Iran protégera sérieusement les enseignements sacrés de l’islam et ne s’y opposera en aucune façon. Il considérera toute opposition à l’islam comme stupide et expulsera immédiatement de ses rangs quiconque affichera des tendances opposées à la religion »Naméyé Mardom (La Lettre du Peuple), organe du Tudeh, no 1, 5e période, janvier 1947, p. 1..
Rôle dans la crise d'Azerbaïdjan
Alliance avec le parti de Mossadegh
En 1951, Mohammad Mossadegh est nommé Premier ministre par le Shah. Il établit une alliance entre son mouvement nationaliste, le parti Front national et le parti Toudeh, qui est le parti politique le plus influent d'Iran dans les années 1950. Mossadegh entreprit la nationalisation du pétrole et introduisit de nombreuses réformes socialistes, utilisant les profits massifs provenant du pétrole. Ces profits étaient depuis 1912 drainés par le gouvernement britannique, au travers de l'Anglo-Persian Oil Company (APOC). Le Royaume-Uni riposta avec un embargo sur le pétrole iranien dans le but d’isoler Mossadegh et de faire pression sur lui. Cette politique poussa l’Iran au bord de la faillite, mais rendit le premier ministre très populaire pour avoir tenu tête à Londres. En août 1953, des agents des services secrets britanniques et de la CIA aidèrent le général à la retraite Fazlollah Zahedi et le colonel Nassir à fomenter un coup d'État contre Mossadegh qui fut forcé à quitter son poste de Premier ministre. La CIA et le MI6 britannique organisent des attaques terroristes afin d'en accuser les communistes et contribuer à déstabiliser le pays..
Le débat n'est clos, quant à savoir si l'intervention des États-Unis et des Britanniques était motivée par la peur de voir l'Iran entrer dans la sphère d'influence de l'Union soviétique. Quoi qu'il en soit, c'est de cette manière qu'ils justifièrent officiellement leur soutien aux généraux. D'autres pensent plutôt que le coup d'État servait avant tout à regagner le contrôle sur le pétrole iranien nationalisé. Après le coup, c'est Mohammad Reza Pahlavi qui put reprendre le pouvoir et rétablir un régime fort, interdisant la plupart des partis politiques, y compris le parti de Mossadegh, le Front national, qui comme le Toudeh, continua à fonctionner dans la clandestinité. Ce coup d’État suscita un renforcement du nationalisme de plus en plus hostile aux ingérences des pays occidentaux et fit de Mossadegh un symbole de démocratie et de fierté nationale, au contraire du chah, largement perçu comme une marionnette des Occidentaux.
5 000 membres du Tudeh sont arrêtés, quarante d'entre eux exécutés, 2 000 sont condamnés à la prison à vie.
Interdiction du parti sous Mohammad Reza Shah En 1955, de nombreux soldats de l'armée iranienne suspectés d’être membres du parti Toudeh furent arrêtés et exécutés. À la même époque, des problèmes internes divers firent surface et la direction du parti fut suspectée de travailler contre la base du parti. Le parti fut donc fragilisé face aux attaques du Shah et déclina. Le Comité central du Parti fut réorganisé à la fin des années 1950.
En 1965, le parti fit face à une deuxième scission entre la majorité de l’organisation et une faction qui était pour la lutte armée contre le gouvernement du Shah en armant les tribus du Sud de l’Iran. L’unité du parti fut retrouvée trois ans plus tard.
En 1966, plusieurs membres du parti, y compris Ali Khavari et Parviz Hekmatioo du Comité central, et Asef Razmdideh et Saber Mohammadzadeh, furent arrêtés et condamnés à être exécutés. Cet événement provoqua l'émoi de la communauté internationale, de nombreuses manifestations et grèves de la faim forcèrent le gouvernement à réduire les peines à des emprisonnements à vie. Ces événements, très médiatisés, suscitèrent une forte sympathie pour la lutte des travailleurs en Iran et permirent l'unification du parti. Le parti fut à partir de ce moment un pilier de l'opposition clandestine au régime et aida à paver le chemin à la révolution iranienne de 1978.
Révolution iranienne
Au début des années 1970, commença un mouvement de guérilla dans le Nord de l’Iran, dans la province de Gilan à Siahkal. Ces années-là furent aussi la période de développement de manifestations et grèves ouvrières, et les universités devinrent le foyer du militantisme révolutionnaire. Le parti Toudeh augmenta drastiquement ses activités militantes, recrutant de nombreux jeunes et organisant des comités régionaux. Doté d’une grande influence dans les milieux intellectuels et ouvriers, allié de circonstance avec les islamistes au moment de la révolution, il fut à l’origine des premières manifestations qui firent tomber le chah.