La fusillade de la rue d’Isly, appelée aussi le massacre de la rue d'Isly est une répression sanglante menée par l’armée française contre des civils européens (pieds-noirs) manifestant leur opposition aux accords d'Évian, qui prévoyaient l'indépendance de l'Algérie. Elle a eu lieu le lundi devant la Grande Poste de la rue d'Isly (aujourd'hui rue Larbi Ben M'Hidi) à Alger, département d'Alger.
Ce jour-là, des civils européens d’Algérie opposés à l’indépendance et favorables au maintien de la souveraineté française sur le territoire, manifestent et sont décidés à forcer les barrages des forces de l'ordre qui exerçaient un blocus du quartier de Bab El-Oued en état de siège et fouillaient avec violence les habitations (saccages, morts) à la suite de la mort de sept appelés du contingent tués par des éléments de l'OAS au cours d'un accrochage. La foule des manifestants est mitraillée durant une quinzaine de minutes par des soldats de l'armée française.. Le bilan est de plusieurs dizaines de morts et 200 blessés. Le fait déclencheur de ce massacre n'a jamais été éclairci. Les images de la fusillade ont été censurées en France et l’événement est longtemps resté peu évoqué dans l’espace public.
L’événement a fait l’objet d’une reconnaissance officielle tardive, notamment par une déclaration d'Emmanuel Macron en 2022.
Contexte
Le , le président Charles de Gaulle annonce à la télévision le cessez-le-feu et la fin des opérations militaires françaises en Algérie, résultant de la signature des accords d'ÉvianDéclaration du Général De Gaulle, JT 20h, ORTF, 18/03/1962.
En réponse à cette déclaration, le , le général Salan, chef de l'Organisation armée secrète (OAS), appelle les combattants de son organisation à « harceler toutes les positions ennemies dans les grandes villes d'Algérie » et ceux des forces armées, musulmans et européens à le rejoindre. Son objectif est de contrer la mise en œuvre des accords, en provoquant le soulèvement commun des Européens et musulmans d'Algérie et des unités de l'armée française qui rejettent la sécession de l'Algérie par rapport à la métropole. À Alger, l'OAS se barricade dans le quartier de Bab El Oued et en interdit l'entrée à l'armée française.
Le à , place Desaix, un camion militaire dérape sur la chaussée rendue glissante par des jets d'huile. Des appelés du contingent du train refusent de donner leurs armes à un commando OAS. Un soldat musulman prend peur et tire sur ces éléments de l'organisationPierre Montagnon, La guerre d'Algérie : genèse et engrenage d'une tragédie (1954-1962), 2004., qui ripostent : sept appelés du contingent du train sont tués et onze du 360 CIT de Beni Messous sont blessés. Dans la journée, Bab El Oued est encerclé par l'armée française et les combats qui s'engagent contre l'OAS, avec utilisation d’avions T6 de l'armée de l'Air pour mitrailler les terrasses : 15 morts et 77 blessés parmi les forces de l'ordre, et 20 morts et 60 blessés environ parmi les civils, dont une fillette de dix ans (Ghislaine-Louise Grès). Un blocus est mis en place par l'armée autour du quartier et celui-ci est fouillé maison par maison. Selon le préfet Vitalis Cros, hommes sont placés en « centres de transit », appartements perquisitionnésVitalis Cros, Le temps de la violence, 1971, p. 154.. Pour tenter de rompre ce blocus, l'OAS lance un appel à la grève générale et organise une manifestation appelant la population européenne d'Alger à se rendre à Bab El Oued. Le trajet principal passe devant la Grande Poste, à l'entrée de la rue d'Isly.
La fusillade thumb|La Grande Poste d'Alger en 2008. À l'indépendance, la rue d'Isly, qui commémorait le général Thomas-Robert Bugeaud, élevé au rang de duc d'Isly après sa victoire de 1844, a été rebaptisée rue Larbi Ben M'hidi en hommage au chef FLN. Ce monument d'Alger a été édifié de 1910 à 1913 par les architectes français Jules Voinot et Marius Toudoire, sur les ruines d'un fort turc.
Le maintien de l'ordre était assuré par l’armée qui avait reçu de Paris la consigne de ne pas céder à l'émeute. Pour le général Capodanno, commandant le secteur d'Alger, cette manifestation a un caractère insurrectionnel : Rapport du général Capodanno. Francine Desaigne Un crime sans assassin, p. 422.. Le début de la manifestation semble s'être déroulée sans violence.
Malgré une interdiction de la manifestation par le préfet de police, Vitalis Cros, plusieurs milliers de manifestants se rassemblent, dont des femmes et de jeunes adolescents. Les manifestants purent tout d'abord franchir les barrages formés par des cordons dispersés de soldats.
Le barrage à l'entrée de la rue d'Isly était tenu par 45 tirailleurs du RT du colonel GoubardLe régiment a été créé en Algérie en 1958 et dissous en 1962., lui-même se trouvant à son PC à plus de d'Alger. Les tirailleurs sont des soldats et, équipés comme tels, ne sont pas formés et adaptés aux missions de maintien de l'ordre. Leur affectation était à Berrouaghia, près de Médéa. Cette consigne est traduite par le commandement de la région militaire aux soldats dirigeant le barrage de la rue d'Isly par : « Si les manifestants insistent, ouvrez le feu » mais nul n’a voulu confirmer cet ordre par écritArticle de Jean Lacouture, Le Monde du 25 mars 1972.. Selon d'autres sources, ces ordres n'auraient pas été transmis. Pour les appelés et les tirailleurs, la manifestation est vue comme un moyen de protéger les coupables de l'assassinat des sept appelés quelques jours auparavant.
Peu après, des coups de feu d'origine inconnue auraient éclaté. Selon les uns des commandos Delta de l'OAS qui profiteraient de la confusion. Selon d'autres une potentielle provocationLa fusillade de la rue d'Isly au travers des témoins du procès de Jean Marie Bastien Thiry —, sans qu'une preuve convaincante n'ait pu être apportée. Les militaires ouvrent le feu et mitraillent la foule et sans plus obéir aux ordres de « Halte au feu »Dans un reportage de la télévision belge maintes fois diffusé par la suite, on entend distinctement des voix hurler à plusieurs reprises en criant « Halte au feu ! Mon lieutenant, de l'énergie ! Je vous en supplie, mon lieutenant. Halte au feu ! » et les rafales durent plus d'un quart d'heure. Selon certains témoignages, le servant du fusil mitrailleur du RT aurait longuement « arrosé » les manifestantsConfirmé par plusieurs témoignages dans l'émission Les Pieds Noirs, Histoire d'une blessure ( partie) diffusée sur Arte le à .. Les tirailleurs de la rue d'Isly ont tiré 250 munitions de FM, 129 de fusil et 195 de PM, soit, en tout 574 projectilesJean Monneret, Une ténébreuse affaire: la fusillade du 26 mars 1962 à Alger p 51, Édition l'Harmattan, 2009. Les circonstances exactes de la fusillade et de son origine n'ont jamais été éclaircies.
Bilan officiel Le bilan officiel est d'une cinquantaine de morts et 150 blessés selon le Service interministériel des Archives de France., bien que de nombreux blessés meurent à l'hôpital Mustapha, où la morgue est débordée. Aucune liste définitive des victimes n'a jamais été établie. L'association des victimes du publie une liste de 62 morts civils. Il n'y a aucun militaire tué au vu du bilan officiel, des archives et des travaux d'historiens. Toutefois en 2003, dans sa contre-enquête Bastien-Thiry : Jusqu'au bout de l'Algérie française, Jean-Pax Méfret avance le nombre de 80 morts et 200 blessés au cours de ce qu'il nomme « le massacre du ».
Les images de la fusillade sont diffusées par l'ORTF le dans l'émission Cinq colonnes à la Une, mais l'événement sera peu évoqué par la suite. Le , la télévision française (France 3) consacre une émission à cet événement méconnu, Le massacre de la rue d'Isly, documentaire de 52 minutes, réalisé par Christophe Weber conseillé par l'historien Jean-Jacques Jordi.
Le massacre sera reconnu le par le chef de l'État français.
Le site Mémoire des hommes donne une liste nominative de 49 victimes :
Conséquences Représailles à Belcourt (26 mars) thumb|Quartier de Belcourt à Alger en 2008. À l'indépendance Belcourt est rebaptisé Belouizdad. Des Européens, revenus de leur stupeur, rendent les musulmans responsables de la tuerie. Pour eux, ce sont des agents provocateurs FLN qui l'ont organisée.
La fusillade achevée, ils se « font justice » au quartier de Belcourt où 10 musulmans sont lynchés sur le champDroz, Histoire de la guerre d'Algérie, .
Censure de la scène filmée Les séquences filmées le notamment par la RTBF sont censurées en France et ne seront diffusées que le , dans l'émission Cinq colonnes à la une dédiée à la Rétrospective AlgérieRétrospective Algérie Cinq colonnes à la une, ORTF, 06/09/1963.
Allocution de Charles de Gaulle (26 mars)
Au soir du , le président Charles de Gaulle s'adresse au peuple français par l'intermédiaire d'une allocution téléviséeAllocution Élysée JT 20H - 26/03/1962. Il demande au peuple de voter « oui » à l'imminent référendum portant sur l'autodétermination de l'Algérie et déclare que « En faisant sien ce vaste et généreux dessein, le peuple français va contribuer, une fois de plus dans son Histoire, à éclairer l'univers », mais ne fait aucune référence au massacre qui a eu lieu dans la journée ; bien qu'un reportage ait été filmé par un correspondant de la RTF à AlgerAlgérie: les événements du lundi 26 mars 1962, reportage muet filmé le 26 mars à Alger par Michel Colomes mais non diffusé, Journal Télévisé de , ORTF, 28/03/1962. 45 minutes avant l'allocution du Président démarrant à , Inter Actualités rapporte les événements de la rue d'Isly par un reportage radiodiffusé de Claude Joubert, envoyé spécial à AlgerInter actualités de 19H15 du 26 mars 1962, reportage radiophonique de Claude Joubert envoyé spécial à Alger, ORTF, 26/03/1962. L'attitude du Général de Gaulle, parfaitement au courant du massacre, ne fera qu'exacerber le ressentiment des pieds noirs à son égard, d'autant plus qu'un décret du empêche les habitants des départements d’Algérie de participer au référendum pour ratifier ou non les accords d'Évian.
Allocution de Christian Fouchet (28 mars) Deux jours après la fusillade du lundi , le Haut-Commissaire de France, Christian Fouchet, s'adresse aux « Français et Françaises d'Alger » par le biais d'une allocution téléviséeAllocution Fouchet, allocution de Christian Fouchet Haut Commissaire de France au surlendemain de la fusillade, Journal Télévisé de 13h, ORTF, 28/03/1962..
Isolement de l'OAS et début de l'exode des Pieds-Noirs
La fusillade de la rue d'Isly marque la fin des espoirs placés par certains « Pieds-noirs » dans la capacité de l'OAS d’empêcher l'indépendance et contribue à généraliser l'idée qu'un retour en métropole (« la valise ou le cercueil ») est désormais inévitable pour les non-musulmans.
Analyse historique Détermination des responsabilités Il n'y a pas eu à ce jour de commission d'enquête officielle créée pour éclaircir les faits et les responsabilités dans ce massacre de civils (, objet d'un rapport commandé par le Premier Ministre Lionel Jospin en 1998).
La première analyse des faits, est celle du journaliste Yves Courrière, présent sur les lieux au moment de la fusillade. Dans le premier volume de son livre La guerre d'Algérie, paru en 1967, Courrière affirme que 8 des 9 soldats du cordon d'infanterie étaient musulmans, et commente : Dans le quatrième volume de La guerre d'Algérie, Les feux du désespoir paru en 1971, il donne une version partielle, n'ayant pas eu accès aux archives militaires.