La prise d'otages d'Ouvéa, du au , est le point culminant d'une succession d'événements violents survenus sur l'île d'Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie, ayant durablement marqué le territoire.
Contexte
En , après deux ans de cohabitation, la France se prépare à l'élection présidentielle, qui voit s'affronter le Premier ministre Jacques Chirac et le Président de la République François Mitterrand. Depuis plusieurs années la situation politique est tendue car des individus assassinent des militants et des leaders indépendantistes. Des militants indépendantistes du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) et d'autres individus s'adonnent aux incendies et aux pillages répétés de maisons d'éleveurs caldoches.
En , le Mélanésien Richard Kamouda est tué lors d'une intervention policière. En , un jeune Kanak, quartier-maître de la Marine nationale, Théodore Daye, est tuépar un policier hors service après son retour au camp de Mélanésiens où une altercation, réglée pacifiquement, avait éclaté plus tôt dans la nuit. En 1981, le leader indépendantiste Pierre Declercq et l'indépendantiste Émile Kutu sont assassinés par des inconnus. En , deux gendarmes sont assassinés à Koindé.
Le , en représailles à des attaques dont ils ont fait l'objet, une embuscade est menée par des Caldoches à Hienghène dans laquelle dix indépendantistes sont tués, dont deux frères du chef indépendantiste Jean-Marie Tjibaou. En , les indépendantistes kanaks du FLNKS Éloi Machoro et Marcel Nonnaro sont abattus par le GIGN, Machoro devenant un martyr pour les Kanaks. En , un autre gendarme est tué à Koné, et en septembre, deux de ses collègues qui enquêtaient sur ce meurtre sont à leur tour victime d'un guet-apens. En , un gendarme mobile tue un jeune Kanak dans la tribu de Saint-Louis, lors d’une opération de police judiciaire, Chronologie de Kanaky Nouvelle-Calédonie (1774-2018). Version revue et augmentée en 2018 , la parole de notre maison, discours et cérémonies kanaks aujourd'hui, Denis Monnerie, 2005, CNRS Editions).
À la suite de ces événements, le gouvernement décide d'un référendum sur l'indépendance éventuelle de la Nouvelle-Calédonie. Le , Jacques Chirac étant Premier ministre de la première cohabitation sous la présidence de François Mitterrand, a lieu le « référendum Pons » d'autodétermination. La question posée à près de cent cinquante mille habitants de la Grande Terre et des Îles Loyauté (Maré, Lifou et Ouvéa) est : « Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à l'indépendance ou demeure au sein de la République française ? ». Pour satisfaire les indépendantistes, une condition d'exception pour voter exige une durée minimum de résidence de trois ans, restriction insuffisante pour les indépendantistes, qui décident de boycotter ce référendum. 57,17% des inscrits sur les listes électorales votent à ce référendum pour un résultat de 98,3 % de voix favorables au maintien de la Nouvelle-Calédonie dans la République françaiseDiscours de Bernard Pons au Conseil des Ministres donnant le résultat des votes .
En , un regain de tension se manifeste dans les rangs du FLNKS à la suite de l'acquittement, par la cour d’assises de Nouméa, des sept auteurs de l'embuscade menée en 1984. Les indépendantistes manifestent leur colère, conspuant le fait que le jury — constitué par tirage au sort parmi les citoyens français inscrits sur les listes électorales — soit composé exclusivement d'EuropéensPatrick Pesnot, « 1988, la grotte d'Ouvéa », Rendez-vous avec X, 7 janvier 2012..
Parallèlement, l'élection présidentielle coïncida avec les élections régionales instaurant un nouveau statut pour le territoire, (le controversé statut Pons II) jugé défavorable aux indépendantistes. Le FLNKS, qui à l'époque rassemble la majorité des mouvements indépendantistes, rejette les élections régionales néo-calédoniennes de 1988 et appelle à un « boycott actif » des élections. Un contingent supplémentaire de militaires et de gendarmes est envoyé sur l'archipel.
Déroulement
Attaque de la gendarmerie de Fayaoué Le vendredi au matin, à Fayaoué, sur l'île d'Ouvéa, deux jours avant le premier tour de l'élection présidentielle, une soixantaine d'indépendantistes kanaks et membres du FLNKS, attaquent la gendarmerie (les trois gendarmes permanents s’étaient vu récemment renforcés par vingt-huit gendarmes mobiles), dans le but de l’occuper jusqu’au jour du second tour en prenant les gendarmes en otage. L'attaque a été préparée par Alphonse Dianou et ses hommes, forts des événements de Tieti qui se sont déroulés deux mois plus tôt.
Quatre gendarmes (l’adjudant-chef Georges Moulié ainsi que les gendarmes Edmond Dujardin, Daniel Leroy et Jean Zawadzki) sont tués par balles (dont deux auraient été tués de sang-froid alors qu'ils n'étaient pas armés), trois indépendantistes sont blessés (dont deux légèrement) et un cinquième gendarme est gravement blessé (le lieutenant Jean Florentin). Les médias de l'époque, relayant les propos du Premier ministre Jacques Chirac, annoncent que les trois gendarmes ont été « massacrés à l'arme blanche »Nouvelle Calédonie : opération commando du FLNKS, Journal de 20h de France 2 du 22/4/1988, archives INA., ce qui sera contredit par les documents d'autopsies et les témoignages de gendarmes et de médecins. La famille de l'adjudant-chef Moulié, décédé à Sydney le lendemain de l'attaque, maintient néanmoins la thèse officielle, évoquant une falsification ultérieure des documents afin de « favoriser l'amnésie », par Roald Billebault, gazetteinfo.fr, article du samedi 19 novembre 2011, consulté le 24 novembre 2011.. Seul le lieutenant Florentin (le cinquième gendarme gravement blessé), atteint à la tête au début de l'action, fut victime d'un coup de tamioc (la hache en usage chez les Mélanésiens).
Les vingt-six autres gendarmes (dont 24 n'étaient pas armés, les armes étant à l'armurerie conformément au règlement), sont pris en otage et séparés en deux groupes. Le premier groupe de onze otages, mené par Chanel Kapoeri, se rend dans le sud de l’île à Mouli, où les otages sont finalement libérés trois jours plus tard, à la demande des « vieux » et des coutumiers. Le second groupe de quinze otages, conduit par Alphonse Dianou (ancien séminariste s'occupant des jeunes du FLNKS), est emmené dans une grotteUne grotte dite « des guerriers », le hnapo, qui servait dans les anciens temps de refuge aux habitants d'un village en danger. située dans le nord de l'île, près de la tribu de Gossanah. La plupart des villages, même indépendantistes, avaient refusé de les accueillir.
Des actions similaires étaient prévues à Lifou et MaréAntonio Raluy, La Nouvelle-Calédonie, Paris, Éditions Karthala, 1990, ., mais selon Jean Guiart, elles n'eurent finalement pas lieu pour des raisons coutumières diverses. C'est Eloi Machoro qui eut l'idée de l'opération : il prévoyait d'être sur place pour éviter toute dérive. Après sa mort, Tjibaou et Yeiwéné donnèrent les instructions, sans assister à l'attaque.
Prise d’otages En vertu d'une réquisition spéciale signée par le Haut-Commissaire du gouvernement, Clément Bouhin, le commandement des opérations est confié dès le au général Jacques Vidal, chef des Forces armées de Nouvelle-Calédonie (FANC). Alors que plusieurs escadrons de gendarmerie mobile ont déjà été acheminés sur Ouvéa pour participer aux recherches aux côtés de détachements de l'EPIGN, du RIMaP (Régiment d'Infanterie de Marine du Pacifique), d'une compagnie de marche du Régiment d'infanterie et du Régiment parachutiste, Paris envoie sur place ses troupes d’élite : 48 gendarmes du GIGN et de l'EPIGN, des hommes du Choc (dépendant des services secrets), des fusiliers-marins du commando Hubert et une équipe lance-flammes du Régiment du génie parachutiste. L’île d’Ouvéa est bouclée, déclarée « zone militaireSeuls l'État d'urgence ou l'État de siège sont les assises légales qui autorisent l'armée à récupérer les pouvoirs de l'autorité civile. » et interdite aux journalistes.
Le dimanche , le premier tour des élections présidentielles marque une nette radicalisation du clivage entre les électorats : l'électorat loyaliste sanctionne le RPCR avec une importante progression du Front national, tandis que le mot d'ordre de boycott indépendantiste est largement suivi dans l'électorat mélanésien. On note trente-huit bureaux fermés.
Pour localiser le lieu où sont détenus les otages, des sympathisants indépendantistes subissent des maltraitances, voire des tortures, lors de leur interrogatoire. Les victimes témoigneront avoir été frappées et menacées avec des armes dirigées vers elles. Selon des témoins, des jeunes de la tribu sont enchaînés à des poteaux et maltraités devant leurs parents. En 1989, un rapport de la Ligue des droits de l'homme compare ces méthodes avec celles employées pendant la guerre d'Algérie.
Peu de Kanaks connaissaient l'emplacement de la grotte. Les gendarmes recherchant les otages se heurtent à l'hostilité d'une partie des habitants ; un détachement de Gendarmerie Mobile va même essuyer des coups de feu.
Repérage de la grotte Le , à la demande des chefs coutumier de Gossanah, guidé par un pisteur et un ancien kanak, le lieutenant Patrick Destremau part seul à la recherche de la grotte et à la rencontre des preneurs d’otage. Il tente de négocier la libération des otages avec Alphonse Dianou qui refuse. Furieux de savoir l’emplacement de la grotte connu, Wenceslas Lavelloi tente sans succès de le tuer avec son guide. Il est à son tour retenu en otage. Le 27, le capitaine Philippe Legorjus, du GIGN, sous l'autorité du général Vidal, accompagné du premier substitut du procureur de Nouméa, Jean Bianconi, vont parlementer avec leurs preneurs d'otages. Dianou menace d'exécuter un des otages si Legorjus n'ordonne pas à ses hommes de se constituer prisonniers. Six d'entre eux, dont le gendarme mélanésien Samy Ihage (libéré par le groupe du sud deux jours plus tôt), vont le rejoindre à la grotte. Les huit hommes sont à leur tour pris en otages. Philippe Legorjus sera libéré le lendemain afin de servir de médiateur. Puis le premier substitut Bianconi bénéficiera d'une liberté de mouvement qui, quarante-huit heures avant l'assaut, lui permettra d'introduire dans la grotte des clés de menottes, deux revolvers Smith et Wesson et dix balles destinées aux membres du GIGN détenus en sa compagnie.
Dans la grotte, les gendarmes sont bien traités par leurs ravisseurs, qui semblent dépassés par l’ampleur de l’affaire. « Il n’y a pas de scène de violence gratuite », expliquera le gendarme mobile Alberto Addari.
Les preneurs d'otages, peu à peu lâchés par le bureau politique du FLNKS, qui ne veut pas assumer la mort des quatre gendarmes, constatent que la situation insurrectionnelle, qu'ils espéraient provoquer, reste sporadique. Un semblant de négociation s’engage. Selon Legorjus, , mais l’échéance du deuxième tour de la présidentielle précipite les événements et l’assaut est décidé du fait, selon le général Vidal et Bernard Pons ainsi que certains témoignages de gendarmes pris en otage, de l'impossibilité de négocier et de l'hostilité de certains des preneurs d'otages.
Assaut de la grotte D’après Gilles Ménage., alors directeur adjoint du cabinet de François Mitterrand, cette crise est directement conduite par Matignon. Le Président, averti des tractations depuis que Legorjus a téléphoné à son camarade Christian Prouteau pour l'en informer., exprime sa réticence quant à une opération armée dont les conséquences rendraient tout dialogue impossible par la suite. Refusant d'interférer dans l'action du gouvernement au risque de faire échouer les tentatives de libération des otages (la France connaît alors une période de cohabitation), François Mitterrand se contente dans un premier temps d’échanges verbaux avec son Premier ministre.