La bibliométrie est une méta-science qui prend la science pour objet d'étude. Elle concerne trois éléments de l'activité scientifique : ses intrants, ses extrants et ses impacts.

La bibliométrie peut être définie comme Ses méthodes sont fréquemment employées par les bibliothèques et dans les sciences de l’information. La bibliométrie est étroitement associée à la scientométrie, qui consiste à analyser des métriques et des indicateurs scientifiques, au point que les deux concepts sont fortement imbriqués.

Les premières études bibliométriques apparaissent à la fin du XIX siècle. Elles connaissent un développement important après la Seconde Guerre mondiale, mues par le contexte de et par les nouvelles possibilités techniques offertes par l’informatique. Au début des années 1960, le Science Citation Index d’Eugene Garfield et l’analyse des réseaux de citations de Derek John de Solla Price ont jeté les bases d’un programme de recherche structuré sur la bibliométrie.

Avec la diversification des supports de communication au début des années 1990 plusieurs termes plus englobants ou spécialisés ont été proposés sans être largement adoptés : scientométrie, webométrie, infométrieNicola de Bellis. Bibliometrics and Citation Analysis: From the Science Citation Index to Cybermetrics. Scarecrow Press, p. 4.

L’analyse des citations est une méthode bibliométrique courante qui repose sur la construction d’un graphe de citations : la représentation graphique ou en réseau des citations partagées entre documents. De nombreux domaines de recherche utilisent des méthodes bibliométriques pour étudier plusieurs types d’impacts : celui de leur domaine, celui d’un ensemble de chercheurs, celui d’un article particulier ou pour identifier les articles ayant un impact spécifique dans un domaine précis. Les outils bibliométriques sont amplement utilisés en linguistique descriptive, pour développer des thésaurus et pour évaluer l’usage par les lecteurs. Au-delà de l’utilisation scientifique spécialisée, les moteurs de recherche populaires sur le Web, comme l’algorithme PageRank de Google, s’inspirent très fortement des principes et méthodes bibliométriques.

Les courants sociologiques les plus contrastés, du fonctionnalisme de R. K. Merton aux courants radicaux de la sociologie des années 1980 dans leur application aux « acteurs » de recherche (programme fort, science studies, sociologie de la traduction devenue théorie de l'acteur-réseau, ANT), s'accordent sur une chose : le rôle central de la publication dans la vie scientifique. C'est l'hypothèse fondatrice de la scientométrie que de reconnaître dans les traces bibliométriques (publications, citations) et dans les réseaux associés, un miroir de l'activité scientifique. Au-delà de ce fonds commun, une grande diversité de pratiques de publications et de citations se manifeste selon les disciplines ou les types de recherche.

L’émergence du Web et du mouvement de la science ouverte a progressivement transformé la définition et l’objet de la bibliométrie. Dans les années 2010, les infrastructures historiques de gestion des données de citations telles que Web of Science ou Scopus commencèrent à subir la concurrence de nouvelles initiatives plus ouvertes. Le Manifeste de Leyde pour la mesure de la recherche (2015) a ouvert un vaste débat sur l’usage et la transparence des métriques.

Définition thumb|Définitions des principaux champs de recherche associés à la bibliométrie. La première utilisation du terme bibliométrie est attribuée à Paul Otlet en 1934. Il est défini comme La version anglicisée bibliometrics fut initialement employée par Alan Pritchard dans un article publié en 1969 intitulé Statistical Bibliography or Bibliometrics?, avec la définition suivante : Le terme  est conçu pour remplacer l’expression bibliographie statistique, principale appellation jusqu’alors employée dans les publications spécialisées : pour Alan Pritchard, est trop et ne précise pas clairement l’objet principal de l’étude.

Le concept de bibliométrie En théorie, la bibliométrie est un domaine distinct de la scientométrie (du russe naukometriya) qui repose sur l’analyse d’indicateurs non bibliographiques de l’activité scientifique. En pratique, les études bibliométriques et scientométriques utilisent généralement des sources et des méthodes similaires, car les données de citations sont devenues la principale norme d’évaluation scientifique quantitative au milieu du XX siècle : Le développement du Web et l’élargissement de l’approche bibliométrique à la production non scientifique ont entraîné l’apparition de dénominations plus larges dans les années 1990 et 2000 : infométrie, webométrie et cybermétrie. L’adoption de ces termes est restée marginale, car ils recoupent partiellement des pratiques scientifiques existantes, comme la recherche d’informations.

Historique

Premières expérimentations (1880-1914)

L’analyse bibliométrique est donc apparue au tournant du XX siècle.

Le phénomène précède de plusieurs décennies la première mention du concept de bibliométrie. D’autres appellations étaient plus répandues : l’expression statistiques bibliographiques s’emploie couramment après 1920 et reste d’usage jusqu’à la fin des années 1960. Les premières études statistiques sur les métadonnées scientifiques sont motivées par la hausse significative des productions de la recherche et par le développement parallèle des services d’indexation de bases de données qui facilitaient l’accès à ces informations. Une ébauche d’index des citations fut appliquée à la jurisprudence dans les années 1860 et le Shepard’s Citations de 1873 (l’exemple le plus célèbre) inspirera directement le Science Citation Index un siècle plus tard.

L’émergence des sciences sociales a inspiré de nouvelles recherches spéculatives sur la science de la science, donc sur la possibilité d’étudier la science elle-même en tant qu’objet scientifique : L’analyse bibliométrique n’a pas été conçue comme une étude à part entière, mais comme l’une des méthodes disponibles pour étudier quantitativement l’activité scientifique dans différents domaines de recherche : l’histoire des sciences (Histoire des sciences et des savants depuis deux siècles, d’Alphonse de Candolle en 1885, The History of Comparative Anatomy, a Statistical Analysis of the Literature, de Francis Joseph Cole et Nellie B. Eales en 1917), la bibliographie (The Theory of National and International Bibliography, de Francis Burburry Campbell en 1896) et la sociologie de la connaissance scientifique (Statistics of American Psychologists, de James McKeen Cattell en 1903).

Les premiers travaux de bibliométrie et de scientométrie n’étaient pas simplement descriptifs. Ils exprimaient des points de vue normatifs sur ce que devrait être la science et ses axes possibles de progression. Mesurer les performances des chercheurs, des institutions scientifiques ou de pays entiers était un objectif majeur. L’analyse statistique de James McKeen Cattell a préparé le terrain d'une évaluation à grande échelle des chercheurs américains sur fond d’eugénisme dans American Men of Science (1906),

Développement des statistiques bibliographiques (1910-1945) thumb|upright=2|Un exemple précoce d'analyse bibliométrie de corpus scientifique sur l'anatomie par Francis Joseph Cole et Nellie B. Eales en 1917, avec une subdivision par sujet et par pays.

Après 1910, l'analyse quantitative des bibliographies s'impose comme une méthodologie de référence pour étudier une production scientifique ou disciplinaire . En 1917, Francis Joseph Cole et Nellie B. Eales militent pour la valeur statistique primaire des publications, car une publication Cinq années plus tard, Edward Wyndham Hulme approfondit l’argument en expliquant que les publications pourraient être considérées comme l’étalon de mesure de toute une civilisation : Cette aspiration à prendre en compte les publications n’a qu’un impact limité sur les politiques de la recherche : jusque dans les années 1970, l’évaluation nationale et internationale des activités scientifiques jugés trop simplistes, au profit de mesures sociologiques et économiques.

La nouvelle importance accordée aux publications scientifiques en tant que mesure de la connaissance et les difficultés des bibliothèques à gérer le flux croissant de périodiques académiques ont entraîné le développement des premiers index de citations. En 1927, P. Gross et E. M. Gross compilent les références citées par le Journal of the American Chemical Society au cours de l’année 1926 et classent les revues en fonction du niveau de citation. Les deux auteurs ont créé un ensemble d’outils et de méthodes encore utilisés aujourd’hui par les moteurs de recherche universitaires, notamment l’attribution d’un bonus aux citations récentes, car Pourtant, l’environnement scientifique mesuré est alors sensiblement différent : l’allemand, plutôt que l’anglais, est de loin la langue principale de la chimie, avec plus de 50% du total des références.

Au cours de la même période, des indicateurs et des méthodes de calcul standardisés commencent à émerger, généralement pour rendre compte des inégalités structurelles de la production scientifique. En 1926, Alfred Lotka présente sa loi de productivité à partir d’une analyse des publications dans Chemical Abstracts et Geschichtstafeln der Physik : le nombre d’auteurs produisant n contributions est égal au nombre 1/n^2 d’auteurs n’ayant produit qu’une seule publication. En 1934, le bibliothécaire en chef du Science Museum de Londres, Samuel Bradford, développe la loi de la diffusion à partir de son expérience de l’indexation bibliographique : le rendement de la recherche de références dans les revues scientifiques est exponentiellement décroissant, car il faut consulter de plus en plus d’ouvrages pour trouver des travaux pertinents. D’après leurs contempteurs, les lois de Lotka et Bradford étaient loin d’être universelles et mettaient plutôt en évidence une relation approximative de type loi de puissance obtenue au moyen d’équations à la précision trompeuse.

Crise des périodiques, numérisation et index des citations (1945-1960)

Après la Seconde Guerre mondiale, les difficultés croissantes de gestion et d’accès aux publications scientifiques ont abouti à une véritable crise des périodiques : les revues ne pouvaient pas suivre l’accélération de la production scientifique stimulée par les projets de Big Science. La question est devenue politiquement sensible aux États-Unis après le lancement réussi de Spoutnik en 1957 : Dans un contexte de changements rapides et spectaculaires, le domaine émergent de la bibliométrie était lié à des réformes à grande échelle de l’édition universitaire et à des visions presque utopiques de l’avenir scientifique.

En 1934, Paul Otlet s’appuie sur le concept de bibliométrie (ou bibliologie) pour lancer un projet ambitieux visant à quantifier l’impact des textes sur la société. Contrairement à la définition restrictive de la bibliométrie qui s’impose après les années 1960, celle d’Otlet dépasse le cadre de l’édition scientifique, la publication n’y étant même pas fondamentale : elle consistait à En 1939, John Desmond Bernal imagine un réseau d’archives scientifiques auquel la Royal Society s’intéressa brièvement en 1948 : Sans qu’il utilise pour autant le concept de bibliométrie, l’influence de Bernal est formatrice pour des grandes figures du domaine telles que Derek John de Solla Price.