La Grande Idée ( / ) est un courant de pensée et mot d'ordre soutenant le sentiment national puis le nationalisme grec aux . Sa visée était d'unir tous les Grecs dans un seul État-nation qui aurait pour capitale Constantinople, mais fut avant tout une forme d'irrédentisme.
Le terme fut inventé en 1844 par Ioánnis Koléttis, Premier ministre du roi Othon . La Grande Idée a dominé toute la politique extérieure et par conséquent la politique intérieure de la Grèce. De la guerre d'indépendance dans les années 1820, au problème chypriote des années 1970 en passant par les guerres balkaniques du début du , le principal adversaire de la Grèce dans sa réalisation de la Grande Idée fut l'Empire ottoman puis la Turquie.
Le sentiment national Les conséquences de l’occupation ottomane
thumb|left|alt=Tableau XIXe : une troupe menée par un cavalier portant un drapeau franchit la porte d'une ville ; des cadavres au premier plan|L'entrée de Mehmet II dans Constantinople.Jean-Joseph Benjamin-Constant 1876.
Les armées ottomanes s'emparèrent successivement de Constantinople en 1453, d'Athènes en 1458, de Mistra (située tout près de l'ancienne Sparte) en 1460, de Trébizonde (dans le Nord-Est de l'Asie mineure) en 1461 et de Théodoros (en Crimée) en 1475. Toute forme d'État grec indépendant disparut alors. La loi ottomane ne reconnaissait que deux types d'hommes : les croyants (les musulmans) et les infidèles. Ces derniers n'avaient pas le droit de porter les armes et devaient donc « racheter » leur service militaire en payant une capitation : l’haraç. Ils étaient aussi soumis à diverses autres interdictions. Le système de la paidomazoma (tribut des enfants pour en faire des janissaires) avait par contre disparu assez rapidement pour s'éteindre définitivement au début du . Il y eut un certain nombre de conversions, principalement pour des raisons économiques, forcées ou non, mais le pouvoir ottoman ne les encourageait pas, y voyant une perte potentielle de revenus. L'Empire ottoman était organisé autour du système des millets. Le millet de Rum englobait l'intégralité des chrétiens orthodoxes dont les principaux étaient les Grecs. Le patriarche de Constantinople était à sa tête en tant que millet bashi. De fait, le sultan gouvernait les Grecs par l'intermédiaire de l'Église orthodoxe. Celle-ci constitua le symbole et le principal noyau identitaire de la continuité de l'existence de la « nation grecque ».
Les populations qui refusaient la présence ottomane prirent la fuite : fuite vers les montagnes agraphaLittéralement les zones « non-écrites », donc non-inscrites sur le rôle des impôts. ou vers l'étranger. Pour survivre dans les montagnes, hormis l'élevage et des cultures précaires, un des moyens était le brigandage. Une partie des hommes se faisait donc klephte (les premiers attestés remontent au ). Considérés au départ comme des bandits de grand chemin, ils finirent, surtout avec la vision romantique occidentale, par acquérir une aura de combattants de la liberté. Ils s'attaquaient principalement aux Ottomans, mais aussi aux riches à leur service. Pour lutter contre les bandes de klephtes, le pouvoir ottoman (central ou local) avait recours aux armatoles. Très clairement, le gouverneur embauchait une bande de klephtes qui devenaient armatoles, luttaient un temps contre les autres klephtes dans un semblant de maintien de l'ordre et redevenaient ensuite klephtes, quand le pouvoir ottoman ne payait plus. La tactique de combat des klephtes, dite klephtopolémos, était la guérilla : coups de main rapides en profitant d'un terrain favorable, comme les défilés de montagnes. Les klephtes développèrent un sentiment d'appartenance à un groupe : d'abord la bande et le territoire qu'elle contrôlait, mais ensuite sentiment de différences par rapport aux Turcs ou (dans l'ouest de la péninsule) aux Italiens. Il y avait là une base pour la naissance d'un sentiment national grec.
RégionChrétiensMusulmansTotalAttique-BéotieEubéePhthiotide-PhocideÉtolie-AcarnanieArgolide-CorinthieAchaïe-ÉlideArcadieMessénieLaconieÎles de l'Égée (Crète non incluse)0Source :
Définir un État-nation
Comme pour tous les mouvements nationaux du , la Grande Idée voulait regrouper dans un seul et même État-nation tous les Grecs. Dans sa version la plus ambitieuse (par exemple celle de Rigas, qui se référait aux territoires byzantins sous la dynastie macédonienne), elle visait à rassembler non seulement les Grecs, mais l'ensemble des membres du millet de Rum, autrement dit tous les orthodoxes de l'Empire ottoman, hellénophones ou non. Dans cette version, dont la source se situe dans la pensée des Lumières et de la Révolution française, l'hellénisme devenait un facteur d'émancipation sociale plus encore que nationale, , sur le modèle humaniste issu de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen du qui proclame que la souveraineté réside dans la nation. Les orthodoxes sujets de l'Empire ottoman, désiraient, eux aussi, disposer d'un « gouvernement émanant du consentement des gouvernés », comme le propose la Déclaration d'indépendance des États-Unis. Les idées des Lumières ont, entre autres, touché les Phanariotes qui, par leurs fonctions administratives et gouvernementales dans l'Empire (dont les rôles d'interprètes pour la Porte) étaient très en contact avec l'Occident, et dont certains étaient Hospodars des principautés vassales de Moldavie et de Valachie : ils y avaient fondé des académies et des lycées où professaient de nombreux enseignants français.
Par ailleurs, maints intellectuels grecs vivaient en exil en Europe occidentale : Adamántios Koraïs passa toute la Révolution française à Paris ; Rigas Fereos était lui à Vienne ; il y avait des marchands de la diaspora à Odessa, Venise ou Marseille. Des journaux (comme le Mercure savant, Hermes o Logios) d'Ánthimos Gazís, par ailleurs desservant d'une paroisse orthodoxe de Vienne, publié à Vienne en 1811 et 1812) et des cercles intellectuels avaient été mis en place par ces Grecs. En 1803, parut à Paris le Mémoire sur l'état actuel de la civilisation en Grèce rédigé par le médecin Adamantios Koraïs ; en 1806, fut publié à Livourne un Discours sur la liberté. Ces ouvrages véhiculaient les idées des Lumières sur la Liberté ou le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.
Mais, la définition même de qui était « grec » ou de ce qui était « grec » posait problème. Quel principe appliquer : la religion orthodoxe « grecque » (millet de Rum), la langue « grecque » autrement dit l'ethnie « grecque », la géographie, l'histoire ?
Iakovos Rizos-Neroulos déclara lors de la première conférence de la Société Archéologique Grecque, en 1838, sur l'Acropole à Athènes :
Il évoquait ici le rôle des voyageurs occidentaux, souvent en Grand Tour, dans la naissance du sentiment national grec à la fin du . Leur intérêt pour les monuments antiques montra aux Grecs érudits, mais aussi aux populations locales qu'il existait une autre Grèce de référence que la Grèce de l'Église orthodoxe soumise au pouvoir ottoman. Naquirent alors en Grèce une progonoplixia (obsession pour les ancêtres) et une arkhaiolatria (fascination de l'antique). On commença à donner aux enfants, au grand dam des popes, des prénoms à l'antique. On fit de même pour les noms de navires. La question de la langue grecque se posa aussi : la langue vernaculaire était considérée comme « polluée » par des mots étrangers (turcs surtout). Il fallait retrouver une langue « pure » : on choisit l'Attique du avant notre ère. L'antiquité devint donc la nouvelle référence pour définir la « Grèce ». Cette même référence, portée jusqu'à la cour des tsars de Russie par des Phanariotes en exil (Cantacuzènes, Soutzos, …) y trouva un écho favorable, compte tenu de l'ambition russe de faire de la Mer Noire, lac ottoman depuis le , un lac russe : les territoires au nord de cette mer, pris aux Turcs durant le et appelés Nouvelle Russie, furent aussi considérés comme une « Nouvelle Grèce », peuplée (entre autres) de Grecs pontiques, et quadrillée de villes nouvelles à l'architecture néo-classique et aux noms grecs (Odessa, Tiraspol, Nikopol, Chersonèse, Théodosia, Eupatoria, Sébastopol, Simferopol, Melitopol, Stavropol...)Jean-Michel Cantacuzène, Mille ans dans les Balkans, Editions Christian, Paris, 1992. ..
L'extension maximale de l'État-nation néo-hellénistique serait, pour les maximalistes, l'extension du monde grec selon Strabon, référence historique allant de la Sicile et l'Italie du sud (Grande Grèce), à Chypre et du nord de la mer Noire (Pont-Euxin) à la Crète, en passant par la Grèce continentale elle-même, l'Épire, la Macédoine (Royaume de Macédoine) et l'Asie mineure (Ionie).
Il faut en effet ajouter à ce sentiment le traumatisme politique et religieux de la prise de Constantinople par les Ottomans en 1453. Constantinople était la capitale religieuse de l'orthodoxie et la capitale politique de l'Empire byzantin. Sa prise coïncida avec la disparition de la Grèce et la sujétion des Grecs, mais aussi des autres orthodoxes « grecs ». Leur liberté et leur existence en tant que nation ne pouvait passer que par la reconquête de la « Ville ».
En 1796, alors qu'il était à Vienne, Rigas, le poète précurseur de l'insurrection contre les Ottomans, avait publié une carte de Grèce (), prévue au départ pour illustrer les Voyages du jeune Anacharsis en Grèce du Français Jean-Jacques Barthélemy. Si cette immense carte (elle fait 4 mètres carrés) était centrée sur la Grèce antique (l'histoire antique est la seule histoire représentée sur la carte), elle incluait Constantinople, et tous les pays orthodoxes des Balkans et de la Roumanie. La langue de communication de cette entité devait être le grec, véhicule d'une renaissance culturelle commune (mais que certains interprétèrent, pour le soutenir ou pour le combattre, comme un impérialisme nationaliste grec). La carte de Rigas souffrit de l'exécution de son créateur, mais en 1800, Anthimos Gazis, en publia une version simplifiée, en y ajoutant la Grande Grèce et ChypreJean-Yves Guiomar et Marie-Thérèse Lorain, «La carte de Grèce de Rigas et le nom de la Grèce », in Annales historiques de la Révolution française, Numéro 319..
Les déceptions après la guerre d'indépendance
L'indépendance
La guerre d'indépendance grecque fut d'abord une guerre de libération, une lutte contre l'oppression ottomane. Les mouvements principaux eurent lieu dans le Péloponnèse et autour d'Athènes. Il y eut aussi des combats en Épire (surtout à cause d'Ali Pacha de Janina). La victoire finale fut obtenue grâce au soutien des grandes puissances, France, Royaume-Uni et Russie (qui devinrent ensuite « Puissances Protectrices » du jeune royaume grec) avec, entre autres, la bataille de Navarin et l'expédition française en Morée. Les Grecs ne furent pas en mesure d'obtenir tout ce qu'ils voulaient lors des négociations qui suivirent la fin du conflit. Afin de ménager encore l'Empire ottoman, la Conférence de Londres de 1830 fixa les frontières du nouvel État. La Grèce devait se contenter du Péloponnèse, d'une partie de la Roumélie (la frontière allait d'Arta à l'ouest à Volos à l'est) et de quelques îles proches du continent comme Égine ou Hydra et une partie des Cyclades. 700 000 des trois millions de ceux considérés comme Grecs se retrouvaient dans le nouvel État alors que Constantinople à elle seule regroupait Grecs. Les grands centres culturels, religieux et économiques étaient tous hors du royaume qui ne comptait aucune grande ville : les trois premières capitales (Égine, Nauplie et même Athènes) ne dépassaient pas les habitantsG. Contogeorgis, Histoire de la Grèce., p. 352.. La déception des patriotes grecs dans et hors de cet État était très grande.
Autochtones et hétérochtones