thumb|« C’est par nature que la femme et l’esclave sont différents, car la nature ne fait rien avec parcimonie, mais elle fait chaque objet pour un seul usage ; […] Chez les Barbares, la femme et l’esclave ont le même rang. » Politique, Aristote (livre I, 1252 b 1-8).
La Politique, en / Politiká, ou Questions de Politique ou Les Politiques., est un ouvrage en huit livres d’Aristote, dans lequel le philosophe grec s'attache à étudier les diverses questions que pose la vie d'une cité-État (en grec, / pólis). L’ouvrage que nous connaissons sous le titre de la Politique est une synthèse constituée de différentes parties, élaborées peu à peu, avec l’aide de nombreux collaborateurs, et à partir d'une abondante documentation et d’une masse d’observations. Un premier traité de politique normative auquel Aristote fait allusionPolitique livre IV, 1289 a 26-27., incluant les livres II, III, et peut-être aussi les livres VII et VIII, a été enrichi durant les années de séjour à Athènes ; Aristote a ensuite retravaillé cet ouvrage de portée plus étendue jusqu'à la fin de sa vie. L’ensemble du Politique peut ainsi être daté de l'époque du Lycée, soit entre 335 et 323 av. J.-C. Au Lycée, le travail d'équipe était de règle, et l'enseignement allait de pair avec la recherche. L’ouvrage n'était pas destiné à la publication mais à l'enseignement d’AristoteLes traités utilisés par Aristote pour son enseignement sont appelés « acroamatiques ». Il ne s'agit toutefois pas de notes prises par ses étudiants. Voir . : à l’occasion de ses nouvelles leçons, le philosophe traite parfois les mêmes thèmes de manière différente en les illustrant d’exemples toujours plus nombreux, et modifie, à la lumière de nouvelles études ou de nouvelles conceptions, les jugements qu'il a précédemment portés ; l’œuvre présente ainsi certaines incohérences et des ambiguïtés, mais qui ne remettent pas en cause toute sa politique ou son éthiqueNous ne disposons pas de commentaires grecs anciens sur le Politique, comme pour les autres traités, ni même de tous les écrits d’Aristote dont disposaient les Anciens, pour nous permettre d'apprécier l'évolution de sa pensée politique devant les bouleversements qu’à la même époque Alexandre le Grand réalisait sur la scène du monde..
L'ouvrage a été redécouvert au Moyen Âge avec la traduction latine qu'en a faite Guillaume de Moerbeke au et qui servira de base au commentaire de saint Thomas d'Aquin intitulé In octo libros Politicorum Aristotelis commentarii. Il a été abondamment commenté depuis lors et peut être vu comme le fondement de la manière dont nous pensons les choses humaines. L’ampleur et l’importance des problèmes politiques étudiés dans cet ouvrage par Aristote font de lui l’un des principaux artisans du progrès des sciences morales et politiques, sinon leur véritable fondateur.
Présentation générale Travaux préparatoires La pensée politique d’Aristote a mûri et s’est développée pendant de longues années, et après de nombreux travaux. Les recherches et publications qui ont préparé le grand ouvrage que nous connaissons aujourd’hui sont d’abord les deux livres sur le Politique (perdus), qui avaient été suggérés à Aristote par le Politique de Platon, et les quatre volumes Sur la Justice ; vinrent ensuite le livre Sur la Royauté, le dialogue Alexandre ou Sur la Colonisation (également perdu), le recueil juridique des Revendications des Cités, / Dikaiomata, et les études sur les Constitutions.
Forme, date, sujet La Politique, commencée très tôt, est restée en chantier presque jusqu’à la mort d’Aristote. L’ouvrage se présente, en maints endroits, moins comme un traité parfaitement achevé, que comme un recueil de cours professés par Aristote devant l’auditoire de ses disciples, successivement à Assos, à Mytilène ou au Lycée . Tous les exégètes ont en effet relevé des disparates de ton et de style, mais aussi des incohérencesCes incohérences ne sont souvent qu'apparentes, et des savants comme Ulrich von Wilamowitz-Moellendorff, Werner Jaeger et Hans von Arnim ont pu, grâce à elles, déceler dans le texte des couches d’âge différents, permettant de mesurer l’évolution de la pensée d’Aristote dans son incessant travail de retouche., des lacunes et des développements incomplets. Publiée après la mort d’Aristote, la Politique n’a pas pu bénéficier des dernières retouches nécessaires qui lui auraient donné une forme plus harmonieuse. Mais dans son état actuel, elle possède une unité de composition avec de nombreuses références qui lient entre elles les différentes parties de l’œuvre F. Susemihl and R.D. Hicks, The Politics of Aristotle, Teubner, Leipzig, 1894, et suiv.. Ces références supposent, d’après Werner Jaeger, une révision d’ensemble par Aristote lui-même. L’œuvre peut être datée des dernières années du Lycée, soit de 330 à 323 av. J.-C.
Comme le suggère le titre de l'ouvrage, Aristote s’attache à déchiffrer le comportement politique des hommes et à comprendre ce qui est en jeu sous l’expression vie politique (), un terme pris ici dans un sens très large, englobant la recherche rationnelle de ce qui est bon pour l'homme vivant au sein d’une communauté, tant sur le plan individuel que collectif.. Par rapport à l’activité pratique, la politique est en effet définie par Aristote comme la plus haute de toutes les disciplines, elle est la « science souveraine entre toutes » car elle est capable de nous diriger dans la connaissance du Souverain Bien, la fin en vue de laquelle s’exercent toutes nos activités ; elle a pour but d'établir le bien de tous au moyen de la justice, c'est-à-dire l’intérêt généralPolitique, Livre III, chap. .. L'ouvrage présente en même temps les difficultés propres à la science politique et pose la question de savoir ce qu'est une philosophie politique. Ordre des livres Les marques d’inachèvement de la Politique ont incité un certain nombre d’éditeurs, depuis Nicolas Oresme (dont la traduction daterait de 1370), jusqu’au début du , à effectuer des transpositions dans l’ordre des livres ou dans les parties de l’ouvrage, au nom d’une logique plus rigoureuse, mais qui se révèle toujours subjectiveC’est le cas de l’édition de Barthélemy Saint-Hilaire (1837), disponible sur Wikisource, ici même, qui transpose les livres VII et VIII après le livre III, et les livres VI et V après le livre IV.. Il convient de souligner cependant, avec Pierre Pellegrin, que Quant à la question, elle aussi controversée, de l’unité de cette œuvre, elle est réelle sur le fond, selon Jean Aubonnet, malgré l’existence probable, sur la forme, de versions d’époques diverses : . Il plaide en faveur de l’ordre traditionnel des livres (c’est-à-dire l’ordre successif de I à VIII) qui se justifie par les arguments suivants : c’est le seul qui nous ait été transmis par la tradition remontant au moins à la fin du , c’est le seul que donnent tous les manuscrits, et c’est même selon plusieurs éruditsLes détails et arguments sur toute cette question sont examinés à fond par Jean Aubonnet, Introduction à la Politique, édition Les Belles Lettres, 1968, .. Selon le mot de Léon Robin qui adopte la même position que Jean Aubonnet aux éditions des Belles Lettres, il vaut donc mieux , qui est l’ordre suivi par un grand nombre d’éditeurs au . En 1987, Pierre Pellegrin juge légitime cet ordre traditionnel, mais refuse de le prendre comme hypothèse de départ pour soutenir une interprétation.
Structure philosophique du livre vignette|Détail de l'enluminure. La Politique est l’un des plus anciens traités de philosophie politique de la Grèce antique. Aristote y examine la façon dont devrait être organisée la cité (en grec, polis). Il discute et critique au livre II les conceptions exposées par Platon dans La République et Les Lois. Reprenant la notion platonicienne d’État idéal (), il brosse à son tour l’esquisse de l’État le meilleur selon lui, dans les livres , mais il l’établit sur un fondement solidement empirique : les livres déploient en effet une richesse inépuisable d’exemples historiques, étudiant des cités-États et des législateurs réels et proposant des traitements pour les multiples formes des maladies de l’État ; les disciples d’Aristote avaient en effet réuni constitutions, dont la Constitution des Athéniens qu'il a lui-même rédigée, résultat d’une vaste recherche sur les régimes en vigueur dans diverses cités grecques ; Aristote étudie également les projets de constitution idéale proposés par les théoriciens Phaleas de Chalcédoine et Hippodamos de Milet. La Politique dans son ensemble offre ainsi le double caractère d’une science politique positive et expérimentale, et la théorie d’un État idéal mais non pas utopiqueAristote admet qu’il , Livre .. Idéalisme et réalisme fusionnent donc de façon originale, selon le principe défini par Aristote lui-même à la fin de l’Éthique à NicomaqueÉthique à Nicomaque, Livre et suivants., où il expose le plan général de la Politique :
Méthode philosophique et scientifique Pour comprendre le cadre de pensée d'Aristote, il faut garder à l'esprit quelques-unes des notions-clés propres au StagiriteAristote est né dans la cité de Stagire, on le désigne donc parfois du nom de « Stagirite ». et les caractéristiques principales de sa méthode.
Forme, norme et fin Sur le plan conceptuel, Aristote pose le principe que tous les hommes sont des êtres rationnels, y compris les barbares, les femmes et les esclaves ; dans la théorie des régimes politiques, il met en œuvre les concepts fondamentaux de forme (), de norme () et de fin (). La plus importante de ces normes ou principes de détermination est « la mesure et le juste milieu » (). Elle s’applique aussi bien aux réalités quantifiables comme la population de la cité, qu’aux notions abstraites comme les vertus des citoyens : c’est la grande règle de toute l’éthique d’Aristote, elle est le garant de la vie la meilleure pour les États comme pour les individusPolitique, Livre . , .. Car la concordance entre vertus individuelles et vertus sociales est totale. Le bonheur, bien différent de la réussite, est entendu comme l’épanouissement spirituel des citoyens ; c’est la fin même de l’État ; il consiste à faire preuve de vertu, et particulièrement des quatre vertus cardinales que sont le courage (), la tempérance (), la justice () et la sagesse ().
Méthode aporétique Sur le plan de la méthode, selon l’usage des cours dispensés devant ses étudiants, Aristote conduit la discussion, utilisant la première personne du pluriel. Il suit la méthode aporétique ou diaporématiqueLe grec désigne un doute. ; l’aporie (en grec, , ) reflète parfois l’embarras du chercheur arrêté par une difficulté apparemment inextricable, mais elle peut aussi être une méthode de recherche qui consiste à soulever, discuter et résoudre successivement les diverses difficultés. Méthode analytique Dès le début du livre I, la méthode analytique est employée pour l’étude de l’homme d’État, ()Politique, . et de la cité ; elle consiste à diviser un tout composé en ses éléments simples et à les examiner séparément : Aristote use ainsi de distinctions établies dans sa PhysiquePhysique, Livre sq. entre composé artificiel et composé naturel ; un composé naturel comme une cité est un tout () dans lequel Aristote distingue d'une part les conditions nécessaires à son existence et d’autre part, les parties organiques qui composent ce tout. La loi qui régit ce composé naturel est la prééminence du tout sur les parties : la famille est donc plus importante que l’individu, et la cité est prédominante sur la famillePolitique, Livre .. Cette méthode analytique est parfois associée à la méthode génétique qui consiste à , selon les propres mots d’Aristote.
Méthode doxographique