vignette|Inazō Nitobe (1862-1933)
est un ouvrage de Nitobe Inazō (1862-1933), paru en 1900 et qui présente le bushido, présenté comme le mode de vie et les valeurs des samouraïs.
Présentation générale
Contexte et intentions
L'ouvrage est publié en 1899 à New York, en langue anglaise. et à l'attention directe de l'Occident. Lors de la reprise des contacts avec les puissances occidentales, le Japon souffrait d'un déficit d'image que Nitobe souhaitait combler. Le livre se présente comme un développement détaillé des principes du bushido, ancien code moral de la caste guerrière des samouraï, qui a perdu son rôle guerrier lors des 250 ans de paix de l'Ere Edo et qui a été abolie entre 1870 et 1876 par les édits Haitōrei, soit entre 25 et 30 ans avant la publication du livre.
Le livre fut traduit en japonais pour la première fois en 1908, mais c'est la traduction faite par en 1938 qui deviendra la référence en japonais..
Inazō Nitobe, lui-même chrétien (il adhère à la Société religieuse des Amis (quakers) depuis 1886) et ayant suivi une longue éducation en dehors du Japon (à l'Université Johns-Hopkins aux États-Unis et à l'Université Martin-Luther de Halle-Wittemberg), présente les samourais comme un pendant japonais à la chevalerie chrétienne européenne et fait également de nombreuses références aux philosophies de la Grèce et de la Rome antiques, à la littérature anglo-saxonne, ainsi même qu'à la Bible ou plus épisodiquement au Coran.
Critiques Le livre a été critiqué comme représentant les samourais selon les codes de la chevalerie chrétienne occidentale, ce qui le met en porte-à-faux par rapport au bushido d'avant l'Ere Meiji qui était plus un système de valeurs guerrier fondé sur la valeur plutôt que la morale...
Des historiens comme Pierre-François Souyri pointent notamment le fait que Nitobe a écrit son livre alors que les samourais en tant que guerriers n'existaient déjà plus depuis près de , se basant uniquement sur des ont-dits. Les samourais qu'il a pu croiser dans son enfance n'avaient plus rien de communs avec le mode de vie guerrier qu'il décrit.. Les études historiques tendent à montrer l'absence d'un code moral tel que décrit par Nitobe.
Enfin, les samourais représentant environ 7-8 % de la population, il est trompeur de dire que le bushido est représentatif de l'ensemble de la population.
Remarques préliminaires Le terme bushido étant entré dans la langue française, il s'orthographie avec une minuscule comme tout nom commun usuel, et sans accent long sur le « o ». L'auteur écrit cependant Bushidō, suivant les rêgles de transcription en vigueur à l'époque,
Bushidō, l'âme du Japon Les parties et sous-parties de la section Bushidō, l'âme du Japon ci-dessous reprennent de manière linéaire la structure des chapitres et des idées choisie par l'auteur.
Préface Inazō Nitobe raconte comment au détour d'une conversation, le professeur et économiste belge Émile Louis Victor de Laveleye s'étonna qu'il ne fût prodiguée aucune éducation religieuse dans les écoles japonaises, et lui demanda comment pouvait alors se former le sens moral. À la suite de cet échange, Nitobe se prit à méditer sur l'origine de ses sentiments moraux et en vint à la conclusion qu'ils ne lui avaient pas été inculqués de manière pré-construite, mais inspirés, comme par une brise portant à travers toute la société japonaise l'empreinte de sa culture et de son histoire. « Le Bushidō m'avait porté son souffle au visage et je l'avais inhalé. »
Aussi, Inazō Nitobe se donne-t-il l'ambition de retranscrire au mieux, à l'intention des Occidentaux, le code moral du bushido. Pour rendre le Bushidō plus accessible, l'auteur se propose de dresser chaque fois qu'il le pourra des correspondances entre les enseignements moraux japonais et ceux de la tradition chrétienne, qui a baigné son éducation.
Considérations d'ordre général
Éthique vignette|250px|Samouraï en armure, 1860. L'éthique est un esprit de chevalerie, au sens large du terme. Cette chevalerie, dans toutes les civilisations, se fonde sur des sentiments moraux tels que l'honnêteté, la droiture et le courage sans lesquels aucun véritable engagement, aucun esprit de service ou de sacrifice ne peut voir le jour. Tout don de soi sincère à un certain idéal quel qu'il soit, dénote une âme chevaleresque.
Le choix de ce terme connoté historiquement appelle évidemment à considérer les temps de la féodalité comme un terreau pour les sentiments moraux. Même révolue la chevalerie dans son sens historique, il est toujours intéressant de questionner ce passé pour ce qu'il a su léguer à l'histoire et à la morale, et pour la marque qui en demeure dans l'éthique moderne.
Nitobe annonce vouloir mener son ouvrage autour de quatre points relatifs au Bushidō : Ses origines et ses sources premièrement. Son caractère et son enseignement en second lieu. Son influence sur la société japonaise. Enfin, sa continuité et sa permanence.
Le Bushidō n'a pas d'origine claire ; il n'est fondé sur aucune doctrine explicite et exhaustive, appuyé par aucune obligation juridique, maintenant sur ses pieds un peuple laissé longtemps sans Constitution et sans institutions suffisantes pour assurer un état de droit. Ses obligations sont purement morales, et mûrissent dans la conscience individuelle au cours de l'existence comme elles grandissent dans la conscience collective à travers l'histoire. Or l'histoire du Japon est militaire. Cette histoire s'est formée sur des conflits incessants, de sorte que la rudesse et la virilité sont devenues des qualités obligatoires qui, éliminant d'elles-mêmes la douceur et la faiblesse, ont fini par occuper toute la place en société. Est alors advenue la nécessité d'un code commun pour restreindre les excès des appétits individuels, d'où l'idée qu'il a pu renaître, du milieu même de la brutalité et de la bêtise primitives, un semblant de préoccupation morale qui dès lors portait la promesse de l'aspiration à la paix, de l'élévation spirituelle et de la vertu.
À la manière de Kant par sa notion d'insociable sociabilité<ref>Notion dinsociable sociabilité : Emmanuel Kant, Idée d'une histoire universelle d'un point de vue cosmopolitique</ref>, Nitobe développe l'idée que ce passage par la violence est une phase nécessaire dans l'avènement de la moralité, que c'est par la confrontation à la violence que se forge le souci de l'intégrité et du courage. Ce souci est le plus primitif du sens moral, « commun chez la brute et l'enfant », au point qu'il est la base nécessaire même aux spiritualités les plus bienveillantes et les plus paisibles : aucune morale, fût-elle très douce, n'apprécie la trahison et la lâcheté.
Reste qu'il n'y a pas de vraie vertu si à cette base ne viennent pas s'ajouter des idéaux plus élevés. Il convient donc de se demander quelles sont les sources spirituelles qui ont porté ces idéaux dans la conscience japonaise.
Les sources du Bushidō Selon Nitobe, les sources spirituelles du Bushidō sont multiples.
Le zen La première qu'évoque l'auteur est le bouddhisme - et plus précisément son principal courant au Japon : le zen. Le zen « amène le sens d'un calme abandon aux voies du destin, de la soumission tranquille à l'inévitable. » Paix face aux dangers du monde, face au malheur et à la mort, dépassement du soi et de la vie charnelle, harmonie, conscience intime de l'Absolu et passage à une vie surnaturelle… Pour Nitobe, cet éveil spirituel, dont il souligne la ressemblance avec le stoïcisme, vient en tout dernier lieu dans le perfectionnement de l'âme, encore au-delà de l'art et de la vertu.
Le shintō Vient ensuite le shintoïsme, qui « offre en abondance ce que le bouddhisme ne donne pas », à savoir le sentiment national, la loyauté envers le souverain, le respect de la mémoire des ancêtres, la piété filiale… Selon l'auteur, le shintoïsme porte l'idée de la pureté originelle de l'âme humaine, et agit comme ces miroirs, uniques ornements des temples shintō, qui mettent la conscience humaine face à elle-même, et face au bien, éternellement inscrit en elle. Le miroir « ressemble au cœur humain qui, lorsqu'il est parfaitement serein et pur, reflète l'image vraie de la divinité. »
Cette conscience morale est aussi toute liée à la conscience nationale : le culte de la nature, comme reflet de l'harmonie universelle dans l'âme, engendre l'amour de la terre, du pays, de l'empereur (descendant légitime du Ciel et de la déesse Amaterasu selon le Kojiki), ainsi que tout le sentiment d'unité nationale. Ce patriotisme n'est ni un précepte, ni une obligation religieuse, mais bien plutôt un mouvement de fond dans l'histoire de la société japonaise, que le shintō a su exalter, embellir et mystifier.
Le confucianisme
Le confucianisme, et surtout le néoconfucianisme est considéré comme étant la pensée dominante au Japon à l'Ere Edo et celle des principaux penseurs, industrialistes et politiques de l'Ere Meiji et, a ce titre ses préceptes ont fortement influencé la vision du bushido telle que décrite par Nitobe.
Pour ce qui a trait, enfin, aux rapports humains dans le cadre de la famille et de la société, à l'éthique du vivre-ensemble ou à la concorde sociale en général, Nitobe souligne l'influence du confucianisme. Confucius lui-même, bien sûr, pour l'harmonie qui se dégage de ses préceptes moraux et politiques empreints de tradition, ainsi que pour leur souplesse - idéale aux yeux d'une caste militaire de samouraïs qui avait quotidiennement à juguler des conflits. Mais aussi Mencius, pour la grandeur d'âme et la compassion fervente de son enseignement. Ces deux auteurs ont si bien su faire autorité dans la société japonaise que leurs textes et leurs maximes transparaissaient dans toute éducation et toute discussion d'importance comme des références indiscutables.
Une simple érudition confucéenne était toutefois très mal vue : il s'agissait avant tout de vivre concrètement cet enseignement, de l'assimiler et de le porter avec soi. L'intellect n'est rien s'il n'est pas gouverné par le sens moral. « On concevait l'homme comme semblable à l'univers dans sa dimension spirituelle et éthique », l'ensemble des phénomènes cosmologiques inspirant l'idée de la perfection et du Bien. Les possibilités de recoupement avec Platon ou certains courants pré-socratiques sont immenses. En l'occurrence, Nitobe cite Socrate : le savoir n'a aucune importance en lui-même ; il ne prend sens que s'il est un moyen débouchant sur une sagesse réelle, effective. Et à cette pensée, il marie celle du philosophe chinois Wan Yang Ming, qui disait que le savoir et l'action ne sont qu'une seule et même chose.
Autre sources Quant au christianisme, « cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa vertu, et toutes les choses vous seront données par surcroît »Évangile selon Matthieu, 6:33., il y appose celle du Japonais Miwa Shissai : « Le maître du ciel, de la terre et de toutes les créatures vivantes, s'installant dans le cœur de l'homme, devient son esprit ; ainsi l'esprit est chose vivante et toujours lumineuse. La lumière spirituelle de notre être essentiel est pure et n'est pas affectée par la volonté de l'homme. Jaillissant spontanément dans notre esprit, elle nous éclaire sur ce qui est bien et sur ce qui est mal : on l'appelle alors conscience. Elle est identique à la lumière qui nous vient du Dieu du ciel. »
Bouddhisme, shintoïsme et confucianisme ; Inazō Nitobe reconnaît dans ces trois sources mêlées la ligne morale qui a inspiré et soutenu les Japonais jusque dans les périodes les plus troubles de leur histoire, et qui sous les violences - celles du et de ses guerres civiles en particulier - a pris le ton volontaire, rude et endurant propre au Bushidō.
Les Sept vertus du Bushidō La rectitude ou la justice