Le méroïtique est une langue qui fut parlée dans le royaume de Koush — dans le nord de l'actuel Soudan — depuis au moins le premier millénaire avant notre ère jusqu'au . Ce fut la langue des pharaons koushites de la . Elle est écrite à partir du avant notre ère et possède deux écritures distinctes : l'une inspirée des hiéroglyphes égyptiens, l'autre cursive. Bien que les signes aient été déchiffrés en 1911, la langue reste en grande partie incompréhensible. Depuis le , plusieurs milliers de textes méroïtiques ont été découverts sur des sites de Nubie égyptienne et du Nord-Soudan.
Famille de langues
Le peu de vocabulaire connu rend difficile la classification linguistique. Depuis que l'alphabet a été déchiffré en 1909, il a été proposé que le méroïtique soit apparenté aux langues nubiennes du phylum nilo-saharien ou aux langues couchitiques du phylum chamito-sémitique.
En 1921 l'anthropologue allemand Carl Meinhof propose que le méroïtique était une langue primitive « hamitique » de la branche couchitique du phylum chamito-sémitique.
En 1964, l'archéologue canadien Bruce Trigger propose d'intégrer le méroïtique au groupe soudanique oriental, une branche du nilo-saharien. Récemment, le docteur en égyptologie et chercheur au CNRS Claude Rilly, considéré comme le spécialiste mondial du méroïtiqueClaude Rilly, Le Champollion du méroïtique, Journal du CNRS, , mai 2004., classe ce dernier dans le , lui-même une subdivision du groupe soudanique oriental.. Le groupe soudanique oriental nord rassemble en outre le nara d'Érythrée, le taman parlé à la frontière Tchad-Darfour et le nyimang / , groupe de deux langues parlés dans les monts Nouba au SoudanClaude Rilly, La Recherche, Les écritures non déchiffrées, Société d'éditions scientifiques, , mai 2007, , ..
Cependant Rowan (2006, 2011), note que l'inventaire des phonèmes du méroïtique et sa phonotaxe (les seuls aspects de la langue qui sont bien connus) sont similaires à ceux des langues chamito-sémitiques, et dissemblables des langues nilo-sahariennes. Par exemple, on trouve très rarement la séquence CVC, où les consonnes (C) sont toutes deux labiales ou les deux vélaires. Ceci est similaire aux restrictions consonantiques trouvées dans toute la famille des langues chamito-sémitiques, suggérant que le méroïtique pourrait avoir été une langue chamito-sémitique. Le problème n'est pas résolu et la plupart des classifications listent le méroïtique soit comme étant nilo-saharien, soit comme non classifié (comme l'a fait Joseph Greenberg)"What seems clear is that there is no simple linguistic solution waiting in the wings....Greenberg, writing in 1955, was pessimistic about Meroitic: 'the language does not appear to be related to any existing language of Africa'", Andrew Robinson, 2002. Lost Languages (McGraw-Hill), ..
Il y a une certaine proximité linguistique entre le méroïtique et la langue couchitique bedja..
Systèmes d’écriture vignette|Stèle de l'Adoption du roi Aspelta, vers -590 rédigée en hiéroglyphes. vignette|Écriture méroïtique cursive (horizontale de droite à gauche)
Au près de utilisant l'écriture méroïtique sont connus.
Il y a quatre voyelles (/a/, qui n'est utilisé qu'en début de mot, /e/, /i/, /o/ ), quinze consonnes couplées avec /a/ (/ya/ /wa/ /ba/ /pa/ /ma/ /na/ /ra/ /la/ /cha/ (prononcé comme le allemand) /kha/ (comme dans en allemand) /ka/ /qa/ /sa/ ou /sha/ /ta/ /da/). Il y a enfin quatre symboles syllabiques purs, et donc non modifiables par un symbole-voyelle subséquent : /n(y)e/, /se/ ou /s/, /te/ et /to/.
C'est une écriture phonographique et tant les voyelles que les consonnes sont transcrites. Ce n'est néanmoins pas une écriture alphabétique, mais un alphasyllabaire (similaire dans son principe aux écritures brahmiques qui se sont diffusés dans de nombreuses forme de l’Inde au sud-est de l'Asie), car les signes transcrivant les consonnes représentent la consonne et la voyelle implicite /a/, sauf si ce signe est suivi du signe particulier de l'une des trois autres voyelles /i/, /e/ ou /o/. Il existe également un signe particulier séparant les mots.
Il existe deux formes de cet alphabet : la , l’écriture méroïtique hiéroglyphique, est basée sur l'écriture hiéroglyphique égyptienne, cette forme est écrite verticalement et de haut en bas, parfois aussi horizontalement ; la , l’écriture méroïtique cursive, est basée sur l'écriture démotique égyptienne, cette forme est écrite horizontalement et de droite à gauche.
En informatique
En 2011, l'écriture méroïtique a été intégrée dans la version 6.1 de l'unicode : Tableau des caractères Unicode - méroïtique hiéroglyphique Tableau des caractères Unicode - méroïtique cursif
Déchiffrement
vignette|Au Soudan à El-Hassa temple du roi Amanakhereqerem : découverte de cinq béliers de grès dont trois portent des inscriptions permettant de décrypter le méroïtique.
Après une expédition à Méroé, l'explorateur et minéralogiste français Frédéric Cailliaud publie en 1826 les premières copies de texte méroïtiques. L'écriture étant inconnue, les textes ne purent pas être lus phonétiquement. En 1911, l'égyptologue britannique Francis Llewellyn Griffith réussit à déchiffrer les signes des deux alphabets méroïtiques Eckley B. Coxe Jr, Expedition to Nubia , Philadelphie, Université de Pennsylvanie.. Ensuite, par comparaison avec des textes pharaoniques et grecs, il parvient à isoler différents mots méroïtiques tels des noms de villes, dieux et rois. À partir de ces données il identifie plusieurs termes purement méroïtiques comme ato (eau), at (pain), qore (roi), abr (homme), kdi (femme), mlo (bon), etc. Il dégage également plusieurs règles grammaticales simples et distingue le suffixe du génitif et les articles singulier et pluriel. C'est ainsi que plusieurs portions des textes funéraires écrits en cursive purent être déchiffrés. Malgré ces avancées significatives, d'autres textes, moins stéréotypés, notamment les stèles concernant les hauts faits des rois et des reines de Méroé, restèrent indéchiffrables. Poursuivant le travail de Griffith, les linguistes se tournent aujourd'hui vers la comparaison linguistique, espérant reconstruire la morphologie et le lexique méroïtiques à l'aide de langues apparentées parlées aujourd'hui dans le nord du Soudan.
En novembre 2008, René-Pierre Dissaux et Vincent Rondot découvrent cinq béliers de grès dont trois portent des inscriptions qui permettent de décrypter un peu plus la langue méroïtique qui s'écrit en hiéroglyphes et en cursives. Ils apprennent ainsi que le temple en cours de fouille est celui du roi Amanakhereqerem de la fin du La Voix du Nord du 24 janvier 2008.
Lexique Lexique méroïtique selon Claude Rilly (2010 : 114-147)Rilly, Claude. 2010. Le méroïtique et sa famille linguistique. Leuven : Peeters.:
nᵒ transcription prononciation restituée glose remarques 1. abr abara, əbara homme (mâle) 2. ar ara garçon, mâle 3. are- ar-; arak- prendre / recevoir (1) d’où ar-k- piller, razzier 4. aroẖe aruɣʷə protéger, garantir, mettre sous sa coupe 5. (a)sr əɕara, ɕara viande, animal 6. at ata, uta pain 7. ato atu, attu eau 8. dḫe daɣ(ə) enfanté, enfant d’une mère 9. dime dim vache 10. *dm- dama- prendre, recevoir (2) synonyme de are- 11. erike erik(ə) engendré, enfant (d’un père) 12. ḫlbi ɣala(-)bi taureau 13. *ḫre ɣar repas / nourriture 14. ẖr ɣʷara nord 15. kdi kaɖi, kandi femme 16. kdise / kdite kaɖiɕ, kaɖit sœur 17. ked- keɖ-, kəɖ- abattre / massacrer 18. l- la- donner 19. lẖ laɣʷa grand, aîné 20. mẖe maɣʷə, maɣʷu abondant 21. mk maka dieu 22. mlo malu bon, beau 23. mte, mse mate, maɕe / məte enfant, fils / mete cadet(te) 24. ns(e) naɕa, naɕ sacrifice 25. pwrite bawarit, pawarit vie 26. qore kʷur souverain 27. -se ɕe chaque 28. sdk ɕaɖaka voyage / retour < sd-k « voyager, retourner » ? 29. sem ɕəma, ɕema épouse 30. sḫi ɕaɣi, ɕaŋɣi petit (?) 31. st ɕata paire de pieds, pieds 32. ste / sete ɕate / ɕətə parent, tuteur, mère 33. tbo tabu deux, second (?) 34. teneke tenək(ə), tenek(ə) ouest 35. tke- tak aimer 36. tkk takaka piller, razzier < tk-k ? 37. tre- tar offrir, faire une offrande 38. wide wiɖ(ə) frère, sœur 2e sens rare 39. wle wal chien 40. yer era, ira lait 41. yet-mde etamaɖ(ə) neveu, nièce au sens large : « cadet dans la lignée féminine » 42. yireqe irəkʷ(ə) sud 43. yirewke irewak(ə), irəwak(ə), irwak(ə) est
Notes et références
Bibliographie
Claude Rilly, La langue du royaume de Méroé : Un panorama de la plus ancienne culture écrite d'Afrique subsaharienne, Éditions Honoré Champion, 2007, . Claude Rilly, Le méroïtique et sa famille linguistique, Éditions Peeters, 2010. Claude Rilly, « The Linguistic Position of Meroitic », Sudan Electronic Journal of Archaeology and Anthropology, mars 2004. Collectif sous la direction de Jean Leclant, Répertoire d'épigraphie méroïtique : corpus des inscriptions publiées, Académie des inscriptions et belles-lettres, 2000, . Derek A. Welsby, The Kingdom of Kush, British Museum Press, Londres, 1996, Gerhard Böhm, « Die Sprache der Aithiopen im Lande Kusch » dans Beiträge zur Afrikanistik, 34, Vienne, 1988,
Articles connexes
linguistique liste de langues langues par famille langues nilo-sahariennes langues soudaniques orientales
Liens externes
À la recherche de la langue perdue des pharaons noirs, entretien filmé avec Claude Rilly Egypt.edu, Police de caractères méroïtique pour Macintosh et PC Meroitic Newsletter (Paris : Académie des inscriptions et belles-lettres, 1968)
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