Le Zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc est un petit livre écrit dans les dernières années de sa vie par Eugen Herrigel ( - ), professeur de philosophie allemand néokantien qui s'intéressa à la philosophie de la logique, ainsi qu'au mysticisme, c'est-à-dire – selon Herrigel – à l'atteinte de « l'état de détachement véritable ». Le contenu de ce livre a eu une grande influence sur la vogue du zen en Occident et a répandu l'idée que le tir à l'arc japonais était en rapport étroit avec le zen. Soixante ans après sa première parution, la réalité factuelle de cette notion développée par Herrigel est sérieusement contestée.
De 1924 à 1929, Herrigel a enseigné la philosophie au Japon à l'université Sendai et, bien que ne lisant ni ne parlant le japonais, il y a étudié le kyūdō (l'art japonais du tir à l'arc) sous la direction du maître Awa Kenzō (1880-1939), qui l'enseignait d'une façon non orthodoxe dans une forme personnelle considérée par certains comme une religion mystique, appelée daishadōkyō. Daishadōkyō était une approche du kyūdō qui insistait sur l'aspect spirituel, ce qui la différenciait de la pratique majoritaire courante de l'époque.
Eugen Herrigel raconte dans son livre qu'il était attiré par le zen, discipline que l'approche occidentale ne permettait pas, selon lui, de comprendre à ce moment-là. Il trouve alors le kyūdō comme support à cette recherche, et de fait, un des sujets du livre semble être l'approche du zen à travers le kyūdō, pratique bouddhiste évoquée sans s'étendre néanmoins sur les détails. Les pratiquants du kyūdō peuvent trouver dans ce livre quels sont les points communs avec l'évolution et la démarche de leur propre kyūdō.
À la lumière de travaux récents, en particulier ceux produits depuis les années 1990 dans le monde universitaire anglo-saxon, il importe de contextualiser Le Zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc dans l'époque troublée du national-socialisme allemand et de l'impérialisme militariste japonais des décennies 1920, 1930 et 1940. Certains universitaires allemands et japonais férus d'échanges « intercontinentaux », et ralliés aux thèses nationalistes et guerrières qui proliféraient alors dans leur pays d'origine, se prirent à mêler avec entrain tant des considérations d'ordre spirituel, que philosophique ou martial (bushidō) dans le but de légitimer et exprimer leur soutien à ces causes. Or, à bien considérer les éléments actuellement connus de la vie et des travaux d'Eugen Herrigel, force est de constater que sa carrière académique connut une rapide accélération non seulement du fait de son adhésion au parti nazi, mais aussi grâce à la manière dont il fit l'habile publicité de son expérience japonaise en la raccrochant aux théories du NSDAP pour tenter de se donner une visibilité et se démarquer autant que possible de manière originale des autres professeurs d'université nazis. De fait, Le Zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc apparaît comme la version édulcorée – et soluble dans les valeurs de l'après-Seconde Guerre mondiale des lecteurs issus de pays ayant vaincu les totalitarismes – d'un premier article-conférence paru en 1936 qui est, quant à lui, nettement connoté idéologiquement, L'Art chevaleresque du tir à l'arc. Titre de 1936 dans lequel on soulignera qu'Eugen Herrigel avait pris soin de ne pas glisser le mot « zen ».
Étude du « Zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc » Le contexte du Zen et des arts martiaux sous les ères Meiji et Taishō : quelle réalité à l'époque du séjour d'Eugen Herrigel au Japon ? Un zen persécuté qui cherche à retrouver sa place dans une société en pleine mutation Dans son article « Rules of Purity » in Japanese Zen T. Griffith Foulk, "Rules of Purity" in Japanese Zen, publié dans Zen Classics: Formative Texts in the History of Zen Buddhism, ouvrage collectif édité par Steven Heine et Dale S. Wright, Oxford University Press, 283 p., 2006, ., T. Griffith Foulk dresse un état des lieux de la situation du bouddhisme au Japon, toutes écoles confondues, à l'aube de l'ère Meiji (1868-1912) et durant les années qui suivent. Avec la fin shogunat des Tokugawa et la restauration du pouvoir impérial en 1867, le pays se modernise et s'industrialise à marche forcée, s'inscrivant dans le sillon tracé par les grandes puissances coloniales occidentales. Dans ce contexte, le bouddhisme fait figure, dans l'esprit de nombreux dirigeants du nouveau gouvernement, de religion arriérée et superstitieuse.
De fait, le bouddhisme subit un régime extrêmement dur dans les premières années de l'ère Meiji. Foulk relève l'apparition d'un mouvement dénommé haibutsu kishaku. Soit littéralement « abolissez le bouddhisme et détruisez Shākyamuni ». Ce qui conduit à la destruction pure et simple de temples, à la confiscation de leurs terres, et conduit les prêtres bouddhistes à abandonner la robe pour retourner à la vie laïque. De sorte qu'en 1876, le nombre de temples bouddhistes avait chuté à 71.962, soit 80 % de moins que durant la période Tokugawa. Le gouvernement en place édicte alors une politique de séparation totale entre le shintoïsme et le bouddhisme (shinbutsu bunri), et redonne au premier sa place de religion officielle (car « ancienne » et « pure ») de la nation japonaise.
Le pouvoir promulgue également des lois visant à laïciser ce qui subsiste de la prêtrise bouddhiste, en transformant celle-ci en profession tout ce qu'il y a de plus ordinaire. Par exemple, une ordonnance de 1872 autorisa les moines à « manger de la viande, se marier et porter des cheveux ». D'autres textes autorisèrent les moines bouddhistes à conserver leur nom de famille laïque (contrairement à l'usage traditionnel de leur nom religieux, ou nom dans le Dharma) dans l'optique du recensement national, et les soumit également au régime de la conscription dans les forces armées.
Malgré tout, ainsi que le rappelle T. Griffith Foulk, le pouvoir politique retint l'organisation traditionnelle des temples bouddhistes, hiérarchisés entre temple-mère (en japonais honzan) et temples branches qui étaient subordonnés au premier. Ce dans le but d'assurer un contrôle étatique sur le bouddhisme. En 1872, l'unification administrative des principales traditions bouddhistes s'était opéré : Tendai, Shingon, Jodo, Jodo Shin, Nichiren, Ji et Zen. En ce qui concerne la tradition zen en particulier, une nouvelle entité administrative apparut, dénommée Zenshu, plaçant de fait sous l'autorité d'un unique prêtre surintendant (kancho) les écoles Rinzai, Sōtō et Ôbaku. Néanmoins cette organisation se révélera à l'usage inopérante et, en 1874, les divers groupements historiques de temples Rinzai et Sōtō furent autorisés à se constituer en deux organisations distinctes. Un peu plus tard, en 1876, les contrôles furent assouplis encore un peu plus, autorisant de fait les écoles Ôbaku et Rinzai à se fragmenter en structures indépendantes, chacune avec à sa tête un temple-mère et un réseau de temples affiliés qui ressemblait fortement à l'organisation telle qu'existante durant la période tardive des Tokugawa. L'école Sōtō restait quant à elle une seule et unique formation religieuse, ayant pour particularité d'avoir à sa tête deux temples-mères, Eihei-ji et Sōjiji.
Comme le souligne T. Griffith Foulk, les attaques à l'encontre des institutions bouddhistes et de leurs idées qui survinrent aux débuts de l'ère Meiji doivent être contextualisées dans le projet de modernisation (donc d'occidentalisation) et de la construction de la nation japonaise. S'appuyant sur les travaux de James Ketelaar James Edward Ketelaar, Of Heretics and Martyrs in Meiji Japan, Princeton University Press, 285 p., 1990., qui a étudié la persécution du bouddhisme durant l'ère Meiji, T. Griffith Foulk rappelle que celui-ci identifie trois arguments principaux qui sous-tendent et nourrissent la critique anti-bouddhiste d'alors : L'inutilité socio-économique des prêtres et des temples, qui affaiblissait l'entrée de la nation dans le « courant civilisateur » ; le caractère exogène à la culture japonaise de ces enseignements, qui promouvaient prétendument la désunion et étaient de fait incompatibles avec les orientations d'une « nation impériale » ; la dimension mythologique de l'histoire du bouddhisme - i.e. dans l'esprit de ses contempteurs son aspect non scientifique, et donc non compatible avec le Japon moderne qui s'édifiait alors. T. Griffith Foulk note que les deux premiers arguments, bien qu'opérants, étaient malgré tout éculés car bien connus et utilisés depuis plus de mille ans en Chine, où le bouddhisme avait été également persécuté à plusieurs reprises sur la base de ces mêmes critiques. Le troisième point, en revanche, rencontrait, lui, beaucoup plus d'écho : le bouddhisme était une religion pétrie de superstitions, se fondant sur une cosmogonie et une histoire erronées. Or, selon T. Griffith Foulk, ces arguments découlaient du même corpus intellectuel rationaliste et historiciste inspiré par l'Occident et promu par les tenants d'une occidentalisation du Japon.
Dans ce contexte hostile au bouddhisme, et donc au zen, T. Griffith Foulk souligne que ce dernier, pour retrouver une légitimité aux yeux des instances politiques du pays, va procéder à un mouvement « d'auto-réinvention » complexe. En particulier, les tenants du zen vont mettre en exergue l'aspect communautaire, hiérarchique, ascétique et hautement discipliné de l'entrainement monastique traditionnel. Autant de caractéristiques partagées avec la structure sociale japonaise et qui étaient, de fait, très recherchées dans un monde désormais constitué d'entreprises, d'usines et d'unités militaires, que les oligarques de l'ère Meiji étaient alors en train de bâtir. Se rappelant par ailleurs que la fondation des premiers monastères zen au Japon au s'était opéré sous le patronage du bakufu de Kamakura, ces défenseurs de la cause du zen mettaient également en exergue le lien putatif entre zen et bushido, la « voie du guerrier », ce qui permettait de promouvoir les anciennes valeurs du Japon féodal tout en les associant au Japon moderne.
Arts martiaux : réhabilitation de la figure du samouraï et transition du « jutsu » au « do » à l'heure du nationalisme nippon Le samouraï : éléments historiques et culturels Le samouraï constitue une caste de la noblesse militaire - ou buke - liée au système du bakufu (gouvernements militaires qui accaparent l'autorité politique en lieu et place du pouvoir impérial à partir de la fin du shogunat de Kamakura en 1192), à laquelle incombait des tâches administratives et de gestion, et qui se formalise réellement dans la société japonaise à l'époque d'Edo (v. 1615-1868). Quand bien même le terme de samouraï - qui provient du verbe saburau signifiant « servir » - semble attesté à partir du , il ne doit pas être confondu avec le guerrier traditionnel ou bushi, à l'origine bien plus ancienne dont on peut situer l'apparition à l'époque de Heian (v. 800), qui était directement lié à la vieille aristocratie religieuse dite kuge, d'origine divine et liée à la cour impériale.