Le Mouvement constitutionnaliste, indépendantiste du Gilân ou Guilan (aussi appelé mouvement Jangal : « mouvement de la forêt ») était une rébellion contre la monarchie des Qadjars en Iran qui a eu lieu entre 1914 et 1921. On considère ce mouvement comme une extension de la révolution constitutionnelle persane.

À l'origine du mouvement constitutionnaliste Selon Bromberger, le Gilân apparaît comme une « terre de dissidence »BROMBERGER Christian, Un autre Iran. Un ethnologue au Gilân, Armand Collin (coll. Hors Collection), Paris, 2013. et il en veut pour preuve le fait que la province – dans ses délimitations actuelles – ait toujours échappé . Même à la suite de cette annexion, la province du Gilân prolonge sa tradition résistante. Ce fait fut particulièrement éclatant pendant la période dite constitutionnelle de 1905-1911. Bromberger résume ainsi les grands moments de cette période : .

Mais ces événements seront rapidement minorés face à l’importance que prendra le mouvement constitutionnaliste du Gilân dans l’histoire de l’Iran et qui s’inscrit dans le prolongement de la période constitutionnaliste mentionnée de 1905-1911. Ce mouvement s’organise dans un contexte précis. Au début du , l’Iran est sous domination étrangère. Bromberger en dresse un état des lieux : . Cette situation sera d’autant plus accentuée avec le déclenchement de la Première Guerre mondiale car si dans ce conflit, l’Iran se déclara neutre, il fut néanmoins occupé par les Anglais, les Ottomans et les Russes, et constitua le théâtre de leurs rivalités.

Le mouvement jangali (« forestier ») naît dans ce contexte en 1915. Son leader, Mirzâ Kouchak Khân, et qui va devenir une figure emblématique de l’histoire iranienne, n’était alors pas à ses premiers faits d’armes. Vaziri, par l’intermédiaire d’un article de Martchenko, rapporte ainsi qu’.. Toutefois, ces troupes furent écrasés et Mirzâ blessé. Fuyant d’abord au Caucase pour se soigner, .

Celui que l’on va appeler le « général de la forêt » (sardâr-e jangal) s’apprête à devenir le héros emblématique de la région et l’incarnation d’un Gilân insoumis. S’il est déjà reconnu par ses faits d’armes, ce n’est qu’avec le mouvement de la forêt (ou mouvement jangali) que Mirzâ va s’illustrer et prendre son surnom – mouvement qui dure de 1915 à 1921 et qui trouve son point d’orgue dans la mise en œuvre d’une République socialiste soviétique d’Iran – dont la capitale fut Rasht – mais qui ne dura que quelques mois.

La mise en place du mouvement et son action La singularité du mouvement constitutionnaliste du Gilân Une sociologie paysanne et cosmopolite Le mouvement s’avère singulier d’abord par sa sociologie. Alors que BROMBERGER Christian, « Comment peut-on être Rašti ? Contenus, perceptions et implications du fait ethnique dans le Nord de l’Iran », dans : Jean-Pierre Digard éd., Le Fait ethnique en Iran et en Afghanistan. Paris, C.N.R.S. Éditions, « Colloques internationaux du CNRS », 1988, p. 89-107. DOI : 10.3917/cnrs.digar.1988.01.0089. URL : https://www-cairn-info.ressources-electroniques.univ-lille.fr/le-fait-ethnique-en-iran-et-en-afghanistan--9782222040958-page-89.htm, la paysannerie du Gilân s’est au contraire révélée durant cette période. Pour l’expliquer, on peut insister sur les singularités propre à la paysannerie du Gilân par rapport aux populations rurales d’Iran intérieur, et que Bromberger rappelle : . La figure de Mirzâ œuvrait aussi en ce sens d’un recrutement au sein de la paysannerie locale, lui qui jouissait , et ce ajouté aux qui jouent un rôle déterminant en particulier dans cette région du Gilân.

Ajouté à cela, le mouvement jangali se caractérise par sa forte diversité sociale : ainsi Mirzâ fût-il rejoint ; mais également par son cosmopolitisme : parmi les figures importantes du mouvement, on retrouve ainsi Ehsanollâh Khân – qui a fait ses études de droit à Paris – et Khâlu Qorbân – un kurde. Dès le départ, le mouvement jangali est aussi rejoint par des et qui viendront . Plus tard, ce sont des qui viendront remplir les rangs du mouvement.

Une organisation structurée et efficace Outre cet aspect, c’est la solidité et l’efficacité de l’organisation de ce mouvement qui impressionne. Comme il a été évoqué, c’est par le biais du Comité de l’Union de l’Islam que Mirzâ revient au Gilân. Comme le rapporte Vaziri, .

Plus tard, au cours de ce qui sera le Premier Congrès du mouvement en 1919, le mouvement jangali présente concrètement ses idées à travers Le Manifeste de Djangal : .

Il s’agit là d’un programme particulièrement progressiste, à la fois sur le plan social – le manifeste prévoyait – et religieux – le manifeste proclamait dans son article 18 évoquait .

Au-delà de leur organe propagandiste et de la solidité de leur programme politique et sociale, c’est la mise en œuvre d’un gouvernement parallèle dans le Gilân qui impressionnèrent jusqu’aux ambassadeurs étrangers. À partir de , le mouvement prend de l’ampleur et gagne progressivement l’ensemble de la province. Par ailleurs, les Jangali, en accord avec .

Face à une telle organisation, les diplomates et bureaucrates étrangers en poste en Iran se prennent d’intérêt pour le mouvement et s’avèrent impressionnés par lui. Tandis qu’un observateur étranger juge Archives du Foreign Office, FO 248/1917 (dépêche du 21-05-1917) cité dans BROMBERGER Christian, Un autre Iran. Un ethnologue au Gilân, Armand Collin (coll. Hors Collection), Paris, 2013. les écoles construites par les Jangali, un représentant de l’Imperial Bank of Persia considérait Mirzâ comme () doublé d’un ()Les citations qui suivent proviennent de BROMBERGER Christian, Un autre Iran. Un ethnologue au Gilân, Armand Collin (coll. Hors Collection), Paris, 2013.. Le général Dunsterville, pour sa part, n’hésite pas à trouver () le slogan de Mirzâ ().

Le départ des Anglais et l’ingérence des Russes au Gilân D’ à , les Jangali se présentent comme Archives du Foreign Office, FO 248/1168 (du 20-08-1917) cité dans BROMBERGER Christian, Un autre Iran. Un ethnologue au Gilân, Armand Collin (coll. Hors Collection), Paris, 2013. (« maîtres du Gilan ») et contrôlent quasi entièrement la province. Après avoir pris la capitale du Gilân, Rasht, les troupes anglaises présentes au Nord de la province acceptent de conclure en un traité de paix anglo-jangali – amenant à une reconnaissance de facto des insurgés jangali par les Anglais. Cela augure une accalmie pour le mouvement jangali qui en profite pour se consolider. Mais les hostilités reprennent bientôt quand .

En parallèle, le , . Et joignant le geste à la parole, bien que presque deux années plus tard, et débarqua le au Gilân. Si le soutien à l’insurrection au Gilân n’était pas la première des raisons motivant ce débarquement – il s’agissait en effet d’abord de « mettre en déroute la flotte et les forces russes blanches » dans la mer Caspienne –, un accord est rapidement conclu entre les soviétiques et Mirzâ. Si Mirzâ s’oppose à en Iran, il accepte cependant de créer en accord avec les soviétiques un gouvernement révolutionnaire provisoire à la tête duquel il sera placé et qui, croit-il, devra être chargé de la transition du pays à titre temporaire, le temps que les Russes – et les étrangers – se désengagent du Gilân et qu’une relation d’égale à égale s’instaure vis-à-vis du camarade soviétique et de la République du Gilân.

L’éphémère République socialiste et soviétique du Gilân La proclamation de la République socialiste et soviétique par le mouvement jangali Le , la République socialiste et soviétique du Gilân est proclamée à Rasht qui devient sa capitale. Un gouvernement révolutionnaire et provisoire est constitué : Mirzâ en est le dirigeant et Ehssanollâh-Khân le commandant des forces armées. Sont décidés . Pas un mot, donc, sur une éventuelle réforme agraire – paradoxale dans un mouvement dont la base reposait sur les paysans.

Si c’est d’abord la fraternisation qui domine entre les bolcheviques et le mouvement jangali, les choses commencent toutefois à évoluer côté soviétique avec le Congrès constitutif du Parti communiste d’Iran qui se tient les 22 et . Dans ce dernier, la position qui domine est celle d’une conception internationale de la révolution, à l’opposé d’une prise en compte plus locale des problèmes. Cette tendance sera notamment symbolisée par le couple Aboukov et Milda Bulle, qui était la secrétaire de ce Congrès et à laquelle Bromberger a consacré une étudeBROMBERGER Christian, L'extraordinaire destin de Milda Bulle. Une pasionaria rouge, Créaphis (coll. Poche), Paris, 2018.. Par ailleurs, les soviétiques et communistes iraniens exigent la réforme agraire – qui doit en l’occurrence prendre la forme d’une abolition du statut de la propriété privée – ainsi qu’une laïcisation du régime. Les refus nets de Mirzâ face à ces mesures préparaient une rupture inéluctable. Mirzâ est considéré en réponse comme un contre-révolutionnaire et assimilé à GENIS Vladimir L., PICHON-BOBRINSKOY Olga, « Les bolcheviks au Guilan [La chute du gouvernement de Koutchek Khan] » in Cahiers du monde russe : Russie, Empire russe, Union soviétique, États indépendants, vol. 40, n°3, Juillet-septembre 1999. p. 459-495 ; DOI : https://doi.org/10.3406/cmr.1999.1012. URL : https://www.persee.fr/doc/cmr_1252-6576_1999_num_40_3_1012. Les bolcheviques fomentent alors un nouveau coup d’État pour renverser Mirzâ et garantir au Gilân l’existence d’un comité .

La confiscation de la révolution par les bolcheviks russes Dans la nuit du , les bolcheviques orchestrent le en renversant le mouvement jangal pour s’emparer du pouvoir. Les principaux artisans de ce coup d’État sont Aboukov et son épouse Milda – qui rédigera d’ailleurs le communiqué annonçant la victoire. Comme l’indique ce communiqué, BROMBERGER Christian, « Milda. De la Baltique à la Caspienne, une trajectoire révolutionnaire », Ethnologie française, 2016/3 (N° 163), p. 395-404. DOI : 10.3917/ethn.163.0395. URL : https://www-cairn-info.ressources-electroniques.univ-lille.fr/revue-ethnologie-francaise-2016-3-page-395.htm. En somme, un Comité révolutionnaire d’Iran mais à l’initiative d’étrangers assez peu au fait des problématiques locales et simplement obnubilés par un élan internationaliste de la lutte révolutionnaire. Ce sont également les propos d’un des responsables locaux du mouvement jangali que rapportent Bromberger : . En effet, . Bromberger d’ajouter que . Hoseinov, dans ses mémoires, terminait en rappelant que .

Mirzâ, dans un premier temps, envoie des missives à Lénine – persuadé que les révolutionnaires ne représentent qu’eux-mêmes et n’agissent pas sous ordre direct de l’URSS. Il envoie à cet effet son compagnon Gauk, un allemand, pour plaider sa cause. Tandis qu’au Gilân les communistes instituent un régime de terreur, en proclamant l’abolition de la propriété privée et en s’attaquant aux lieux de culte, Mirzâ écrit à Lénine : . Mirzâ avait dans l’idée de revenir à Rasht dans la mesure où Lénine lui assurerait . Ses sollicitations restent cependant lettre morte.

L’écrasement du mouvement constitutionnaliste