vignette|Aldo Moro, dirigeant de Démocratie chrétienne et partisan du Compromis historique Le « compromis historique » (compromesso storico) est le nom donné en Italie dans les années 1970 à un accord visant à mettre un terme à la division politique et sociale du pays en deux, partagé entre les deux partis rivaux de la Démocratie chrétienne (DC) et du Parti communiste italien (PCI), dirigés respectivement par Aldo Moro et Enrico Berlinguer.
Histoire Origine Soutenu entre autres par le philosophe Norberto Bobbio, le compromesso storico visait à faire entrer le PCI au gouvernement, quand il atteignait des résultats électoraux élevés, notamment en 1976, quand il obtient plus de 34 % des voix, à son plus haut depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Quelques jours après le coup d'État du général Pinochet au Chili"En 1973 en Italie, l’idée d’un «compromis historique» pour éviter un coup d’Etat comme au Chili", par Arnaud Vaulerin le 11 septembre 2023 dans Libération , Enrico Berlinguer, secrétaire général du parti communiste italien a lancé la formule du "compromis historique", "seule capable à ses yeux d'éviter une situation semblable en Italie"Article dans Le Monde du 2 octobre 1976.
Il signe un long article en trois volets dans Rinascita, la revue culturelle du PCI, «réflexions sur l’Italie après les faits du Chili». Le dernier volet appelle à un «nouveau grand compromis historique» entre les familles communiste, socialiste mais aussi démocrate-chrétienne, s'inspirant de celui des forces antifascistes entre 1943 et 1947. Il propose de "transcender les clivages partisans" par une «alternative démocratique», une «collaboration avec des formations d’une autre orientation démocratique» et préconise un "mode de gouvernement qui reposerait sur une majorité dépassant largement les 51%".
Enrico Berlinguer tire les leçons de l'action des États-Unis contre l'ex-président chilien Salvador Allende, et craint qu'un phénomène identique fasse échouer une future politique économique de gauche. Le coup d'État au Chili "pouvait être utilisé par des secteurs de la droite pour démontrer que le socialisme et la démocratie n’étaient pas compatibles, pas possibles", dans une Italie prise dans "un cycle de violences" au début des années 1970, devenue "une entreprise de déstabilisation de la démocratie italienne lancée parfois avec le soutien des services secrets et des réseaux atlantistes", selon Alessandro Santoni, chercheur en relations internationales de l’université de Santiago.
Réaction initiales Démocratie chrétienne Aucun des dirigeants de la DC ne voulait par principe de ce compromis historique, "même si certains d'entre eux laissaient ouverte la voie d'une coopération pragmatique""Trois questions" dans Le Monde du 23 juin 1976 . Extrême gauche Dès le tout début 1976, l'extrême gauche dénonce ce compromesso storico, que Le parti d'unité prolétarienne s'oppose au compromis historique, par Robert Solé le 4 février 1976., en s'appuyant sur et en s'adressant en priorité aux représentants du parti socialiste.
Parti socialiste italien Le PSI, après deux élections en coalition avec le PSDI, décide à la fin de 1975 de se rapprocher du PCI, qui aux élections régionales des 15 et a totalisé 33,5% des voix et est arrivé en tête dans sept régions, contre trois en 1970. Le PSI annonce alors qu'il veut gouverner avec le PCI, avec qui il avait formé un "front populaire" juste après la Seconde Guerre mondiale
Événements de l'hiver 1975-1976 Le , Francisco De Martin, secrétaire du parti socialiste italien, exige d'associer les communistes à la majorité au pouvoir, dont le PSI fait partie, il fera campagne en juin suivant sur cette question "La démission de M. Moro éviterait au gouvernement d'être mis en minorité. Quatre mois de crise à Rome" par Robert Solé le 3 mai 1976 .
Mais à la suite de ce , le , c'est une première mini-crise politique en Italie, Aldo Moro doit former un gouvernement monocolore et minoritaire qui bénéficie temporairement de l'abstention du PSI et du PRI, en attendant que se concrétise le compromis historique.
Le voit la première rencontre des dirigeants socialistes et communistes italiens ce qui déclenche des spéculations contre la monnaie italienne. Après avoir dépensé de dollars en , la Banque d'Italie suspend son soutien, jusqu'à mars, à la lireQuand la France était libérale : chronique de politique économique, 1974-1981, par Patrick Fracheboud, aux Editions Economica en 1986 qui flotte depuis le et a perdu depuis 21 %. Le lendemain, le marché des changes italien est fermé, le cinquième blocage du marché en quatre ansLes quatre précédents étant août 1971 après la dévaluation du dollar, juin 1972 lors de la chute de la livre, et en 1973, à deux reprises, en raison de spéculations sur la réévaluation du mark et la spéculation des États-Unis dénoncée par les quotidiens La Repubblica et L'Unita (gauche)"En Italie, Après la fermeture du marché des changes, certains journaux de gauche dénoncent une spéculation américaine contre la lire" par Robert Solé, dans Le Monde le 23 janvier 1976 .
"Le vrai discours d'investiture (...), c'est Berlinguer qui l'a prononcé", commente la presse en lorsque Aldo Moro devient président du conseil, car Berlinguer lui réplique de la tribune sur un ton très sûr de luiArticle de Marcelle Padovani dans L'Obs, cité dans Le Monde du 12 septembre 1993 .
Dans une interview au grand quotidien Corriere della Sera le Enrico Berlinguer souligne la nécessité de l'appartenance de l'Italie à l'Alliance atlantique. Le lendemain , l'affaire Lockheed rebondit, à quatre jours des élections législatives, quand la commission d'enquête parlementaire chargée de définir les responsabilités dans les révélations de février, après avoir établi qu'au moins 2 millions de dollars de commissions ont été versés en 1970, au moment de la crise de l'aéronautique américaine<ref>"Les causes profondes du scandale", par Armand Mattelart, dans Le Monde diplomatique d'avril 1976</ref>, pour vendre à l'Italie 14 avions de transport Hercules C-130, est réunie après une semaine d'enquête aux États-Unis et veut faire comparaître immédiatement les principaux accusés, parmi lesquels le ministre des affaires étrangères Mariano Rumor mais aussi le démocrate-chrétien Luigi Gui et le social-démocrate Mario Tanassi, ex-ministre de la défenseLe Monde du 17 juin 1976, tandis que l'implication de Giulio Andreotti n'apparait publiquement qu'en septembre, trois mois après"The Lockheed Mystery", dans Time le 13 septembre 1976
Nouvelles situation après les élections de 1976 La question se pose de manière plus aigüe au printemps et à l'été 1976, avant et après les élections générales des 20 et 21 juin 1976, car quelques mois avant la presse révèle le contenu du "Pike Report", dans le cadre de la "commission Church" sur les services de renseignement et les multinationales américaines, affirmant que l’ambassadeur américain à Rome de 1969 à 1973 a remis au général Miceli, futur candidat à la députation du parti néofasciste Mouvement social italien (MSI). Au même moment, l'entreprise de défense Lockheed est accusée d’avoir versé des pots de vin à trois ministres italiens pour la vente d’avions de transport militaire C-130.
La participation à ces élections des 20 et 21 juin 1976 monte au plus haut niveau depuis , atteignant 93%, et elles voient le PCI gagner et 7 points et obtenir un score historique de presque 35%, non loin des 38,7% du démocrate-chrétien Giulio Andreotti, qui stagne et "ne se trouve pas en posture de vainqueur" , mais "chef d'un cabinet minoritaire, uniquement composé de ministres démocrates-chrétiens" après trente ans d'hégémonie de ce partiUn pas vers le " compromis historique " ?, article dans Le Monde du 31 juillet 1976 .
Le Parti socialiste italien de Francesco De Martino ayant obtenu presque 10%, les deux partis de gauche, qui souhaitent tous deux gouverner ensemble depuis six mois, totalisent 44,7%, loin devant la DC. Dans les jours qui suivent l'élection, les dirigeants du PCI "ont différents styles pour exposer la stratégie" de ce "compromis historique" espéré et le présentent comme le "développement d'une action qui part de loin", dont leur leader historique Palmiro Togliatti a été "le théoricien et l'organisateur" dès son "retour en Italie" à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Ils font ainsi la "proposition d'un gouvernement d'urgence, de large coalition démocratique, exprime cette convergence des forces populaires""La CEE a besoin d'un gouvernement italien efficace à participation communiste nous déclare M. Giorgio Amendola membre de la direction du PCI", article par Jacques Noblecourt dans Le Monde du 12 juin 1976
Mais la DC n'accepte, malgré ces élections générales de 1976 que la formation de gouvernements de « solidarité nationale », présidés par Giulio Andreotti entre 1976 et 1979, qui ne sont soutenus par l'opposition, sans y participer directement, que face au terrorisme de l'ultra-gauche, déployé par les Brigades rouges, qui assassinent le leader démocrate-chrétien Aldo Moro en 1978.
Espoirs placés dans Giulio Andreotti Le Monde observe fin juillet 1976 que depuis des années Giulio Andreotti avait très "activement poussé la coopération législative" des deux grands partis du pays, la DC et le PCI "au sein des commissions" mais que l'abstention du PCI sur les projets de la DC au parlement "n'est pas encore" un "fait publiquement acquis", restant conditionnée à "la tournure des débats au Sénat et à la Chambre, en particulier par l'ampleur et la sincérité du soutien que la démocratie chrétienne" accordera aux propositions des communistes.
Le journal précise que l'expérience attendue, celle de "l'abstention négociée" n'est elle-même pas sûr d'être suivie d'une seconde étape, attendue aussi, une transformation "en soutien sans participation".
Espoirs placés dans Aldo Moro L'un des autres leaders de la DC, Aldo Moro, partisan du compromis historique, devait permettre au PCI l'accès au pouvoir en se faisant élire Président de la République.
En suite, le mars 1978, Aldo Moro a "arraché" à son parti l'accord sur le principe d'une "majorité programmatique parlementaire " dont ferait partie le PCI.
Pape, patronat et Etats-Unis courtisés par Berlinguer Le compromis jugé nécessaire avec la Démocratie chrétienne nécessite de ne pas heurter trois groupes de pression qui dominent la vie politique et sociale en Italie depuis 1945 : l'Église, ; le patronat dirigé par l'héritier et patron de l'empire automobile Fiat Giovanni Agnelli avant tout attentif à ce que Fiat reste entre ses mains; les États-Unis, représentés par leur ambassadeur. La position du pape Selon ses biographes italiens, Enrico Bernliguer, futur leader du PCI, avait dès le mai 1944, lors d'une rencontre avec l'évêque Mgr Checco chez un ami socialiste, évoqué la nécessité d'un compromis avec les représentants de "la masse des catholiques déshérités" dans le sillage du "Svolta di Salerno", retournement de ligne politique du PCI sous Palmiro Togliatti, qui le , lors d'un discours à Salerne appella à un gouvernement d'unité nationale, reconnaissant le gouvernement du maréchal monarchiste Badoglio, un front que le PCI avait rejoint, de fait, au sein de ce gouvernement Badoglio"Il y a vingt ans Enrico Berlinguer propose le " compromis historique", dans Le Monde du 12 septembre 1993 .
Puis en 1976 Enrico Berlinguer pensait obtenir l'accord des États-Unis si le pape donnait également le sien. Le pape Paul VI est l'adversaire le plus déterminé car il est en train de négocier un modus vivendi (ou plutôt modus non moriendi) pour les catholiques persécutés dans les pays communistes et ne veut donc pas donner l'impression aux Soviétiques qu'il négocie en fonction critères italiens.