vignette|Publicité pour une exposition d'Égyptiens au Jardin d'acclimatation, vers 1891. L'expression « zoo humain » apparaît au début des années 2000 pour décrire un phénomène qui a prévalu au temps des empires coloniaux (États-Unis inclus) jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, et qui était présenté comme des expositions d'ethnographie coloniale ou des villages indigènes.vignette|Le « village sénégalais » lors de l'Exposition internationale d'Amiens en 1906. Sous prétexte d'information, les expositions coloniales, universelles et internationales ont été l'occasion de présenter aux publics des métropoles occidentales des échantillons de divers peuples non-occidentaux, chacun mis en situation dans un environnement souvent bien éloigné du mode de vie réel des acteurs.
Terminologie À l'époque où ces exhibitions étaient organisées, on les présentait comme des « expositions », « exhibitions » ou « spectacles » « ethnologiques », d'« ethnographie coloniale »Nicolas Bancel, Pascal Blanchard et Sandrine Lemaire, « Ces zoos humains de la République coloniale », Le Monde diplomatique, août 2000, . présentant des villages typiques d'un pays ou d'une ethnie telle l'exhibition de l'« Afrique mystérieuse »Valérie Chébiri, avril 2019, " Mission Touareg ", ou le voyage de l'Aménokal Moussa ag Amastan, Paris, Éditions Saint-Honoré, p. 98-101.. On les qualifiait souvent de « villages noirs », « nègres », ou « indigènes » ; on précisait parfois la nationalité (« village sénégalais », « soudanais », « ceylanais ») ou le groupe ethnique (« indien », « malabare ») présumé des personnes qui y étaient mises en scèneGroupe de recherche ACHAC, « Une large diffusion : les villages ethniques itinérants / De Hambourg 1874 à Wembley 1924 », exposition Zoos humains. L'invention du sauvage, 2013..
Le terme « zoo humain » a été popularisé par la publication en 2002 de l'ouvrage Zoos humains. De la Vénus Hottentote aux reality shows, sous la direction de Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Gilles Boëtsch, Éric Deroo et Sandrine Lemaire, historiens français spécialistes du phénomène colonial.
Controverse terminologique Pour l'historien de l'anthropologie Claude Blanckaert, directeur de recherche au CNRS, le terme extrapolé de « zoo humain » n'est qu'un « artefact historiographique », « la formule emprunte au raccourci journalistique ». Il fait fi de la dynamique d'un rapport autrement contradictoire entre colons et colonisésClaude Blanckaert, Spectacles ethniques et culture de masse au temps des colonies, Revue d'Histoire des Sciences Humaines, 2002/2 (), ..vignette|Indigènes de Taïwan lors de l'Exposition coloniale de 1913 au Parc de Tennoji (Osaka).Le , la télévision nationale japonaise (NHK) a été condamnée à payer de yens à la fille d'une membre de l'ethnie Paiwan de Taiwan, qui avait été envoyée par le Japon à l'exposition anglo-japonaise de 1910 ; le juge a estimé que l'emploi répété de l'expression « Zoo humain » () dans le programme documentaire Asia no Ittokoku d' était diffamant à l'égard d'elle-même et de sa descendanceR. Komatsu, Court orders NHK to pay Taiwanese woman for 'human zoo' reference, The Asahi Shimbun, 29/11/2013..
Historique Exhibitions de prestige avant l'époque contemporaine Le phénomène d'exhibition apparaît dès l'Antiquité. Les Grecs ont leurs « sauvages » et les Égyptiens ramènent des nains du Soudan pour les exhiberJean-Christophe Victor, « Exhibitions ou l'invention du sauvage », émission Le Dessous des cartes sur Arte, 27 mars 2012.
Le phénomène de spectacle commence à se développer dans les cours européennes avec les Grandes découvertes. Christophe Colomb ramène en 1492 six Indiens qu'il présente à la cour d'Espagne. En 1550, des Indiens Tupinamba rejouent des scènes de leur vie à Rouen devant Henri II lors de la fête brésilienne, en 1644 des Groenlandais sont enlevés pour être exposés au roi de Danemark Frédéric III. Les ambassadeurs siamois sont présentés comme un spectacle exotique sous Louis XIV en 1686, comme le Tahitien Omai à la cour d'Angleterre en 1774Pascal Blanchard et Nanette Jacomijn Snoep, « Exhibition : l'invention du sauvage », exposition au musée du Quai Branly, 29 novembre 2011 au 3 juin 2012.
Popularisation et industrialisation à partir du vignette|Exposition de Somalis au Jardin d'acclimatation de Paris en 1890.|302x302pxÀ partir du , ces exhibitions ne sont plus réservées aux élites et se démocratisent, devenant extrêmement populaires, sur le modèle des grands spectacles de foire, avec notamment le développement d'attractions calquées sur le plan de la scénographie, sur celui du zoo itinérant des cirques Barnum, puis allant délibérément réinvestir des zoos existants.
Éléments de spectacles de cirque Un des exemples les plus éloquents est Saartjie Baartman, surnommée la « Vénus hottentote », dont l'exposition en 1810 marque un tournant. Le , l'entreprise montréalaise J.E. Guilbault exhibe au jardin Guilbault, aux limites du faubourg Saint-Laurent, trois membres de la famille Rudolph Lucasie, des Malgaches atteints d'albinisme, tous les jours de 9 h jusqu'à 19 h. Le de l'année suivante, l'entreprise ajoute à son zoo deux filles à la peau blanche et aux cheveux et aux yeux violets nées d'une mère noire et qui ont des frères noirs.... Des Samoans et des Samis sont exhibés dans des zoos allemands par Carl Hagenbeck en 1874, le pygmée congolais Ota Benga est placé dans le zoo du Bronx en 1906, et des Amérindiens sont employés lors des Wild West Shows; le terme s'applique aussi aux « » où est notamment exhibé William Henry Johnson.
Industrialisation du spectacle colonial vignette|gauche|« Village sénégalais » mis en scène lors de l'exposition internationale d'Amiens de 1906. Une véritable industrie du spectacle se met en place dès cette époque : les impresarios occidentaux (comme Jean-Alfred Vigé et Aimé Bouvier en France) se créent un réseau de recruteurs et chefs de troupes dans les différentes colonies (comme Jean Thiam et Mamadou Seck, sur l'île de Gorée) pour alimenter un marché en forte croissance à la fin du . Au bout du compte, plus d'un milliard quatre cents millions de visiteurs ont pu voir dans le monde, entre 1800 et 1958, depuis les petites manifestations de cirque jusqu'aux grandes expositions coloniales et universelles pouvant mobiliser plusieurs millions de spectateurs, ainsi la grande exposition coloniale de 1907 à Nogent-sur-Marne attire millions de visiteurs.. L'exotisme laisse alors la place au racialisme, lequel s'appuie sur un discours « scientifique »..
— « Zoos humains : entre mythe et réalité »..
Un autre exemple est celui des six Inuits que Robert Peary a fait venir à Manhattan sur le bateau de son expédition scientifique, depuis le Groenland, en 1897 : un père et ses enfants, un jeune homme, et deux autres adultes. Ils sont restés quelque temps au Musée américain d'histoire naturelle, où ils étaient étudiés. Les adultes et un des enfants sont morts de tuberculose très peu de temps après - maladie inconnue chez eux. Le squelette du père a été exhibé dans une vitrine. Son fils, Minik Wallace, seul survivant, a tenté d'obtenir la restitution des ossements de son père, en vain..
Le goût des occidentaux pour l'exotisme vignette|Fuégiens à Paris, 1889. Les êtres humains exhibés fascinent car ils sont présentés comme étant sauvages, anormaux, extraordinaires, comme ayant des difformités, voire des coutumes comme le cannibalisme que l'on prête à certains. Parmi les Pygmées amenés aux États-Unis par Samuel Verner en 1904, certains ont les dents taillés en pointe. C'est le cas du jeune Ota Benga. Cette coutume du bassin du Congo est interprétée comme la preuve de leur prétendu cannibalisme. Les Fuégiens exposés au jardin d'acclimatation de Paris à partir de 1877 sont également présentés comme des cannibales« Sauvages, au cœur des zoos humains », documentaire de Pascal Blanchard et Bruno Victor-Pujebet, coproduction d'Arte France, Bonne Pioche Télévision, Archipel Production, 2018, 1h30. Des Tsiganes français sont également exposés tels des animaux pour les habitants parisiens. Le succès est instantané : la fréquentation du jardin double, atteignant cette année-là le million d'entrées.. vignette|Exposition de Cinghalais au Jardin zoologique d'acclimatation, vers 1883. Les individus exhibés sont présentés comme des sous-hommes, voire comme des animaux. La mise en scène européenne les oblige à se conduire comme tels puisqu'il leur est interdit de manifester tout signe d'acculturation aussi longtemps qu'ils sont exposés, sous peine d'amende retenue sur leur solde. En 2012, le livre a été publié en langue allemande par les Éditions du Crieur Public, sous le titre MenschenZoos: Schaufenster der Unmenschlichkeit .. On les transporte d'exposition en exposition dans des wagons à bestiaux, comme des marchandises, sur lesquelles sont d'ailleurs prélevées des taxes au passage des frontières.
Les zoos humains sont un moyen de démontrer la prétendue supériorité de la civilisation occidentale. Ils auraient ainsi contribué au passage d'un racisme scientifique à un racisme populaire, d'après notamment les travaux de Pascal Blanchard. Mais l'anthropologue Claude Blanckhaert conteste cette hypothèse : .
Évolution du regard des Européens sur les peuples colonisés Les travaux de plusieurs historiens, notamment ceux de Pascal Blanchard, montrent qu'il y a une évolution du regard porté sur les exhibés après la Première Guerre mondiale. Environ un million d'hommes non-blancs sont venus au front, dans les usines ou dans les champs pendant la Première Guerre mondiale. Cela change le regard sur ces personnes, qu'on ne connaissait jusque là que grâce aux zoos humains. Le sauvage d'hier se transforme en courageux combattant ou en brave travailleur, qui aide à combattre contre plus sauvage que lui : l'Allemand. Après 1918, les personnes exhibées sont beaucoup moins souvent qualifiées de « sauvages ». Ces personnes sont plutôt représentées comme des « indigènes » en voie d'être civilisés.. Ce sont tout de même des indigènes, considérés comme inférieurs aux Blancs.
Premières critiques Ces spectacles sont loin de susciter l'unanimité en Occident. Selon Claude Blanckaert, la multiplication des spectacles « anthropozoologiques » souleva des questions éthiques qui furent immédiatement perçues par les contemporains. Parmi les plus hostiles, l'anthropologue Léonce Manouvrier récusait dès 1882 l'expérience qu'on pouvait attendre de l'examen des indigènes parqués au Jardin d'acclimatation. William Schneider montre que l'enseignement attendu des spectacles ethniques devint rapidement « un point de discorde majeur entre les membres de la Société d'Anthropologie » Ainsi, en 1886, la visite au Jardin ne mérite pas une délégation savante.
L'anatomiste français Georges Cuvier, dont les travaux étaient tout à fait conformes aux préjugés racistes de l'époque, juge, en 1800, qu'« il ne nous est pas permis même lorsque nous le pourrions, de sacrifier le bonheur, ni même de violer les volontés de nos semblables pour satisfaire une simple curiosité philosophique ».
Inversement, des démarches sont entreprises en France auprès du ministre de l'Instruction publique par Armand de Quatrefages de Bréau, Franz Pruner-Bey et Louis Lartet, trois scientifiques monogénistes, modérés et même réputé antiraciste pour le premier d'entre eux, pour soutenir le projet d'exhibition de spécimens vivants des races de la terre lors de l'Exposition universelle de 1867.
vignette|Kanaks exhibés lors de l'Exposition coloniale de 1931 à Paris.