L'expression « désenchantement du monde » a été définie en 1917 par le sociologue Max Weber pour désigner le processus de recul des croyances religieuses et magiques au bénéfice des explications scientifiques. Le concept est étroitement lié aux idées de sécularisation et de modernité.
Le concept de désenchantement est connoté soit positivement, en tant qu'indice de progrès social, soit, au contraire, négativement, comme constituant une rupture avec un passé harmonieux. Selon Weber lui-même, il signifie une perte de sens et un déclin des valeurs, du fait que le processus de rationalisation dicté par l'économie tend de plus en plus à imposer ses exigences aux humainsMax Weber, Économie et Société, édition originale publiée en 1921, un an après sa mort..
L'expression est fréquemment utilisée en relation avec le fait qu'à l'échelle planétaire la société se massifie (accroissement de la population, urbanisation galopante, développement exponentiel des télécommunications…) et l'idée que les questions d'intériorité et de spiritualité se retrouvent dévaluées, voire effacées, dans les flux d'informations.
Origines de l'expression Le mot enchantement est né du latin incantare, qui signifie , prononcer une parole censée produire des effets immédiats dans le monde. Le mot désenchantement se réfère par conséquent à l'idée de disparition de discours et de pratiques incantatoires. Par ailleurs, la notion de chant évoquant celle d'harmonie, celle de désenchantement renvoie à celle de dissolution d'un monde harmonieux.
vignette|120px|En 1788, le poète Schiller évoquait .
Et tandis que la désillusion peut être définie comme le sentiment vécu par un individu prenant conscience du décalage existant entre la réalité et sa représentation idéalisée (ce qui intéresse la psychologie), la notion de désenchantement suppose une dimension collective, voire de grande ampleur. Elle intéresse par conséquent la sociologie. L'expression est ainsi utilisée par les sociologues pour qualifier le , un monde sécularisé, dans lequel la magie et la religion ne sont plus considérées comme des instances centrales et déterminantes dans la vie des hommes, tandis que la raison, la science et la technique sont au contraire valorisées, reçues comme des facteurs de progrès social.
Cette idée, les philosophes des Lumières en font l'apologie au : leur projet se présente en effet comme un combat contre l'obscurantisme et la superstition ; et plus ou moins explicitement contre la religion, qui joue le rôle d'éducateur principal et de condition de vérité sous l'Ancien Régime.
À l'inverse, les Anti-Lumières estiment que l'entrée dans le monde moderne n'est pas à considérer comme un progrès mais plutôt comme le signal de la destruction d'une harmonie séculaire par l'industrialisation. En 1788, dans Les dieux de la Grèce, Friedrich von Schiller évoque ()Gilbert Merlio, La crise de la modernité selon Schiller, 2004. Au , ce rejet de la modernité s'exprime avec vigueur sous la forme d'une nostalgie d'un paradis perdu : tant chez les artistes, au sein du mouvement romantique, que chez les premiers opposants au monde industriel. Ainsi en 1854, aux États-Unis, le philosophe et naturaliste Henry David Thoreau fait l'éloge de la vie simple menée dans les bois, loin de la sociétéHenry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, dernière réédition : Flammarion/Climats, 2015.
Premier usage de l'expression L'expression apparaît au tout début du pour décrire la tension née précisément de cette opposition entre les , selon qui ce désenchantement constitue en quelque sorte une mutation nécessaire et souhaitable, et les , qui s'attachent à dénoncer les effets néfastes de l'industrialisation.
vignette|120px|Max Weber.
La paternité de l'expression est attribuée au sociologue allemand Max Weber qui l'utilise à quatre reprises en 1904 dans son essai L'éthique protestante et l'esprit du capitalismeMax Weber, L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme ; traduction française : Plon/Pocket, 2010, p. 117, 134, 177 et 179 . Selon lui,
Weber reprend l'expression en 1917 dans une conférence intitulée La profession et la vocation de savant, cette fois en vue d'analyser le monde moderne, dans lequel lui-même évolue.
L'expression entre alors dans le vocabulaire des sciences humaines.
L'approche wéberienne vignette|150px|Selon Max Weber, le désenchantement du monde naît du processus de rationalisation, produit du capitalisme, en premier lieu, de l'industrialisation(ici une chaîne de montage automobile Ford en 1913) et de la bureaucratisation. Max Weber fonde le concept de (Entzauberung der Welt) sur sa réflexion par rapport à ce qu'il appelle le mis en place par le capitalisme moderne. Comme Karl Marx, selon qui le système capitaliste résulte directement des infrastructures mises en place lors de la Révolution industrielle, ainsi que des transformations dans les représentations du monde (fétichisme par exemple, associé au spiritisme en vogue à l'époque), Weber considère en 1904, dans L'éthique protestante et l'Esprit du capitalisme, qu'il résulte aussi d'un déplacement des valeurs opéré au sein de la bourgeoisie protestante : celle-ci en étant venue à survaloriser le travail des hommes en l'indexant au concept de salut par les œuvres. Ce faisant, les valeurs autrefois projetées dans l'au-delà (transcendance) se retrouvent reportées dans le monde ici-bas (immanence).
Selon Weber, le désenchantement du monde résulte également des avancées de la science (qui, en évacuant toute dimension surnaturelle, atrophie la place de l'imagination) et surtout de la technique, qui en est l'application. Dans Le Savant et le politique, il estime qu'hormis les hommes de science, personne n'a de véritable appréhension détaillée des objets complexes qu'il utilise : 10/18, UGE, p. 68.
De cette méconnaissance des objets techniques, conclut Weber, il s'ensuit une aliénation et une perte de sens. Le sociologue appelle cage de fer ce que ressentent les individus lorsqu'ils sont oppressés ou paralysés par un système basé sur le calcul et le contrôle. Et selon Catherine Colliot-Thélène, une philosophe française spécialiste de Weber, Catherine Colliot-Thélène, Max Weber et l'histoire, PUF, 1990, p. 66.
Critiques Dès que L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme est traduite en France, le théologien protestant Jacques Ellul en fait un long commentaire, dans lequel, globalement, il loue la pertinence du propos mais où, également, il pointe une carence :
Dans cet article, Ellul ne commente pas l'expression mais ultérieurement, et à plusieurs reprises (notamment en 1973, dans son livre Les nouveaux possédés), il développe la thèse que ce n'est nullement qui est désenchanté, comme l'avance Weber, mais seulement ; et qu'en revanche c'est la technique (ce, précisément, par quoi l'homme a désacralisé la nature) qui est désormais sacraliséeJacques Ellul, Les nouveaux possédés (notamment le chapitre 3, "Le sacré aujourd'hui"), 1973 ; réédition Le cherche-midi, 2003.
Postérité de la thèse principale Durant la seconde moitié du , différents penseurs ont repris la thèse principale exposée par Weber, à savoir que, induit par le processus de rationalisation et le développement exponentiel des techniques, le "désenchantement du monde" correspond à une . Outre Jacques Ellul, déjà citéJacques Ellul, La Technique ou l'Enjeu du siècle, 1954, mentionnons le philosophe allemand Martin HeideggerMartin Heidegger « La question de la Technique » in Essais et conférences, 1954Heidegger et la question de la technique et l'historien américain Lewis MumfordLewis Mumford, Le Mythe de la machine, 1967-1970.
Plus récemment, en 1985, dans son ouvrage La puissance du rationnel, l'historien et philosophe Dominique Janicaud affirme : Dominique Janicaud, préface à édition américaine de La puissance du rationnel..
En 1999, Luc Boltanski et Eve Chiapello ont repris la méthode de Weber, dite , pour étudier l'évolution du capitalisme à la charnière du et du . Et pour souligner explicitement cette filiation, ils ont intitulé leur livre Le nouvel esprit du capitalismeLuc Boltanski et Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, collection essais, 1999.
Le thème a influencé, explicitement ou implicitement, la littérature et la poésie du et du : la chanson de Georges Brassens, Le Grand Pan, illustre poétiquement le désenchantement du monde.
Postérité de l'expression Par la suite, quelques intellectuels français jouent sur le succès de l'expression "désenchantement du monde" pour élaborer différentes théories, mais sans toujours en approfondir le lien direct avec les thèses de Weber.
En 1985, Marcel Gauchet publie Le désenchantement du mondeMarcel Gauchet, Le désenchantement du monde : Une histoire politique de la religion, NRF, Bibliothèque des Sciences humaines, 1985 ; réédition Folio, 2005, où il se livre à une interprétation du phénomène religieux dans son ensemble. Jean-Paul Willaime fait remarquer que Gauchet s'attaque au fait religieux , alors que Max Weber, quant à lui, déclarait : Jean-Paul Willaime, "A propos du Désenchantement du monde de Marcel Gauchet", Autres Temps. Les cahiers du christianisme social, 1986, vol. 9, n°1, p. 68-75. En 2004, Gauchet publie Un monde désenchanté ?, qui est un recueil de textes, d'articles et de conférences, nés des critiques soulevées après la publication du Désenchantement du MondeMarcel Gauchet, Un monde désenchanté ?, Éditions de l'Atelier, 2004. En 2005, Jean Staune plaide Jean Staune, Le réenchantement du monde, une clé pour notre survie, 2005. En 2006, Bernard Stiegler publie Réenchanter le monde : la valeur esprit contre le populisme industriel, en réaction à une université d'été du Medef, tenue l'année précédente et intitulée précisément "Réenchanter le monde"OpesC, "Réenchanter le monde". Le medef entre conte de fée et monopole hiérocratique, septembre 2005. Il considère que l'esprit humain dispose des capacités nécessaires et suffisantes pour contrer les effets de l'industrialisation, qu'il estime désastreuxBernard Stiegler, Réenchanter le monde : La valeur esprit contre le populisme industriel, Flammarion Collection Essais, Paris, 2006. En 2007, Michel Maffesoli publie Le réenchantement du monde. Une éthique pour notre temps ; il prétend, selon ses termes, Michel Maffesoli, Le réenchantement du monde. Une éthique pour notre temps, La table ronde, 2007.
Le compositeur Tristan Murail écrit un concerto pour piano et orchestre qu'il nomme Le Désenchantement du monde, sans être plus expliciteGünther A, notice de l'enregistrement de l’œuvre par l'orchestre symphonique de la radio bavaroise sous la direction de George Benjamin.
Notes et références
Voir aussi Bibliographie Catherine Colliot-Thélène, Études wébériennes : rationalités, histoires, droits, Paris, Presses universitaires de France, , 2001, 329 p. . Marcel Gauchet, Le Désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion, éditions Gallimard , Paris, 1985 .
Articles connexes
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