vignette|upright=1.3|Reproduction sur une gravure en bois de l'une des plaques de Torslunda en bronze, datant de l'âge de Vendel, découvertes à Öland en Suède.Elle représente un berserker (à droite) tirant une épée du fourreau, et, à gauche, Oden (probablement Odin).
Un berserker (en vieux norrois berserkr, pluriel berserkir) estselon Régis Boyer, in Sagas islandaises, traduction et annotations par Régis Boyer, NRF, Gallimard, 1987. un guerrier-fauve qui entre dans une fureur sacrée (en vieux norrois berserksgangr, « marche, allure du guerrier-fauve ») le rendant surpuissant et capable des plus invraisemblables exploits.
Quoique le personnage apparaisse surtout dans les sagas et les mythologies nordiques et germaniques (par exemple Arnwulf, Bernhari, Berthramm, Gundhramm, Haimric, Hlodwig, Richari, Theudberga, Warinhari, Wilhem), il est attesté dans des sources plus historiques, comme le HaraldskvæðiAttribué au scalde Þorbjörn Hornklofi. (voir le récit de la bataille du HafrsfjördrHistoire de Harald à la Belle Chevelure in .) où les berserkers sont également appelés úlfheðnarpluriel de úlfheðinn, littéralement « pelisse de loup »., ou sous les traits de Thorir Hund dans la Saga de Saint Olaf, dans la Heimskringla.
Étymologie
« Berserk » pourrait signifier « peau d'ours » (du vieux norroisEn norrois, le mot ber a très tôt été supplanté par le mot bjorn pour désigner l'ours ; il a cependant « survécu » dans le nom de l'ourse, bera. ber särk : « chemise [en peau] d’ours »). Il existe une autre théorie, qui interprète le mot en « sans protection » (du norvégien « berr särk », poitrine nue). Cette interprétation, guère contestée autrefois, fut battue en brèche à partir du milieu du Sveinbjörn Egilsson, Lexicon poeticum, Copenhague 1860.. Elle revint en faveur entre les deux guerres mondiales, défendue par Erik Noreenauteur d'une étude intitulée Ordet bärsärk, publiée dans la revue Arkiv für nordisk filologi., puis Hans KühnFrühmittelalterlische Studien, Berlin, 1968.. Depuis, la controverse demeure ouverte, mais la majorité des auteurs modernes pencheraient plutôt, avec Otto HöflerArticle « Berserkr » in Reallexikon der Germanischen Altertumskunde, 1976., pour la première solutionVincent Samson, De furore berserkico, thèse de doctorat soutenue à Lille en 2008.. Selon Régis Boyer, le mot berserk peut signifier que le guerrier-fauve se battait à découvert (sans chemise), mais plus probablement qu'il avait la force d'un ours dont il portait la peau en guise d'armure (chemise d'ours). La signification « à découvert », « sans protection », pourrait aussi désigner non l'habillement mais une attitude de combat, un guerrier réputé brave ne portant pas de bouclier mais utilisant ses deux mains pour le maniement de l'épée ou de la hache (à la manière des « joueurs d'épée » - « double-solde » de la Renaissance)..
Le terme a été adjectivé en anglais, où « to go berserk » signifie en langage familier « devenir fou furieux »Larousse., « perdre le contrôle de soi », un peu l'équivalent du québécois « péter sa coche » ou du français « péter les plombs », ou de amok, dans de nombreuses langues.
Légende
vignette|upright=1|Le dieu nordique Odin sur son cheval Sleipnir, décrite sur la pierre de Tjängvide. Odin était un berserker.
On peut distinguer trois classes de guerrier de ce type : les svinfylkingars : guerriers-sangliers ; les ulfhednars ou ulfarks : guerriers-loups ; les berserkers : guerriers-ours.
Dans la mythologie, les berserkers au sens large seraient des guerriers d'Odin, et l'équivalent vivant des Einherjar. Les berserkers combattent dans un état de transe provoqué par l'esprit animal du guerrier (ours, loup ou sanglier). Cette fureur serait liée à l'animal totem de la personne. Les berserkers ne sont pas uniquement des guerriers, . Les berserkers (tous plus de deux mètres de hauteur) étaient censés former la garde rapprochée des rois scandinaves par troupes de 12 guerriers.
Les guerriers d'Odin étaient réunis en confréries et chaque aspirant devait passer une initiation dont certains détails nous sont parvenus grâce à la saga de Hrólf Kraki : l'aspirant berserker devait tuer rituellement l'image de l'ours, puis boire son sang afin que le pouvoir de la bête se répande en lui. Il devenait alors un berserker et obtenait en plus de sa fureur le don de Hamrammr, c'est-à-dire le pouvoir de métamorphose qui lui permettait de modifier la perception que les autres ont de lui, mais aussi d'apparaitre sous forme animale. Lors de leurs crises de fureur, les berserkers laissaient s'effacer leur esprit humain pour laisser l'esprit animal prendre le contrôle.
Tous les jeunes guerriers devaient passer un rituel important : le rituel de l'éveil. Ce rituel était la signification même de leur colère sacrée : soit ils survivaient, soit ils mouraient. S'ils survivaient au rituel, ils devaient porter une sorte de tatouage en forme de loup ainsi qu'un serpent se mordant la queue (sûrement l'ouroboros) et le signe du clan auquel ils appartenaient.
Données historiques
vignette|upright=1|« Uværet, Hjørungavåg »Illustration de la saga d'Olav Tryggvasons,Gerhard Munthe (1899).
Les premiers guerriers berserks étaient le peuple Hari, mais les historiens ne savent que peu de choses sur les berserkers faute de preuves matérielles, et notamment si l'on naissait berserk. Cependant, l'onomastique comme les sagas révélant l'existence de lignées de berserkers, on peut pencher pour le caractère héréditaire du phénomène. On sait seulement qu'ils s'habillaient de peau d'ours ou de loup, et se battaient sous l’emprise de la fureur d'Óðinn (berserksgangr), ce qui était réputé leur conférer une quasi-invincibilité en combat au corps à corps. D'ailleurs, l'Ynglinga Saga dit à leur sujet : « Ses hommes à lui [ceux dÓðinn] allaient de l'avant sans armure, enragés comme des chiens ou des loups, mordant leur bouclier, forts comme des ours ou des taureaux, et tuant les gens en un coup, mais eux, ni fer ni feu ne les navraient. Ils étaient appelés berserkers. ». En pratique, leur furor les rendait insensibles aux blessures et à la peur.
Vincent Samson, dans une étude exhaustive, montre que la présentation des berserkers a évolué dans le temps. Formant une garde rapprochée autour des rois dans les poèmes scaldiques du début du , ils sont entourés d'un grand prestige d’un bout à l’autre du monde scandinave continental. Vaincre un berserk en combat singulier étant un exploit digne des plus grands héros. Ils sont montrés sous un jour nettement moins positif dans les sagas islandaises de la fin du Moyen ÂgeVincent Samson, Les Berserkir. Les guerriers-fauves dans la Scandinavie ancienne, de l’Âge de Vendel aux Vikings (), Alban Gautier, medievales.revues.org, p. 189-191..
Selon les sagas, le berserksgangr s'accompagnait de manifestations telles que les yeux révulsés, des hurlements (parfois associés à ceux de bêtes sauvages)Haraldskvæði, strophe 8. ou la morsure du rebord du bouclier, résultats du furor ; les guerriers-fauves étaient capables de prouesses diverses : forces décupléesEgilssaga, chapitre XXVII; Ynglinga saga, VI : « ils étaient forts comme des ours ou des taureaux »., capacité à traverser le feu, invulnérabilité aux coups de leurs adversaires. Tacite (Germania, III) mentionnait déjà la pratique du bardit ou barritus où les guerriers derrière leurs boucliers (qui peut rappeler la morsure du bouclier des berserkers)« Ils entonnent aussi des hymnes, dont l'exécution, qu'ils appellent "bardit", enflamme les cœurs et présage l'issue du combat à livrer. [...] Ils cherchent surtout à émettre des sons rauques dans un grondement syncopé en plaçant les boucliers devant la bouche. La résonance amplifie les voix en les rendant plus pleines et plus graves. ». De même, dans l'Edda poétique (Hávamál, 156), Óðinn chante sous le bouclier pour rendre invincibles ses compagnons.
Dans les sagas islandaises, postérieures à l'arrivée du christianisme, le personnage du berserker évolue vers celui d'une brute, cherchant souvent à s'approprier par la force les biens, voire la femme de son adversaire. Il devient le « méchant », généralement vaincu par le héros à la fin de l'histoire. C'est l'interprétation de Régis BoyerBoyer, Régis. Sagas Islandaises. Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 1987 ; Régis Boyer, Les Vikings : histoire et civilisation. Librairie Académique Perrin, 2004., pour lequel le prestige de ces guerriers à l'époque des sagas serait à nuancer ; en effet, dans les sagas islandaises, les berserkers sont souvent dépeints comme des brutes, qui sont, justement, aisément vaincues par le jeune héros, plus ruséVoir par exemple la Saga de Glumr le Meurtrier, dans Régis Boyer, Sagas Islandaises, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 1987..
Les sagas islandaises représentent en effet des points de vue tardifs sur les Nordiques, puisqu'elles sont écrites après la christianisation de l'île. L'Íslendingabók, ou "Livre des Islandais", prétendant retracer la colonisation de l'Islande, a ainsi été écrit par un prêtre deux siècles après les faits relatés. Le dogme de cette religion, nouvelle pour ces peuples, a pu entacher le prestige dont jouissaient les berserkers, dans le but de mieux saper les bases des anciennes croyances.
Un héros de l'Iliade, Ajax, fils de Télamon, est considéré comme un berzeker par plusieurs auteursReality by Other Means, James Morrow, Wesleyan University Press, 2015, p54.The Ajax Dilemma: Justice, Fairness, and Rewards, Paul Woodruff, Oxford University Press, 2011, p19..
Interprétations vignette|upright|Une pièce de jeu d'échecs (tour) provenant des Figurines de Lewis, représentant un guerrier qui mord son bouclier, écho tardif des berserkers..
Une tentative d'explication a été recherchée dans l'utilisation de drogues, comme l'amanite tue-moucheSamuel L. Ödman, in Försörk at utur Naturens Historia förklära Kämpars Berserkagang, attribue les manifestations du berserksgangr à la consommation d'une amanite. ou la jusquiame noire., ou de rites chamaniques. D'autres auteurs ont voulu y voir une affection physiologiqueFrederik Grön, Berserksgangens vesen og Ärsaksforhold. En medisinsk-historisk Studie, Trondheim, 1929..
Selon une autre interprétation proposée par un historien non médiévisteRichard A. Gabriel, Il n'y a plus de héros : folie et psychiatrie dans la guerre moderne, Albin Michel, 1990., les berserkers étaient en fait des combattants souffrant de problèmes psychologiques liés à la guerre, notamment de ce qui est aujourd'hui désigné comme trouble de stress post-traumatique ; du moins, dans une telle perspective, la présence de berserkers dans les sagas serait liée à l'existence hypothétique, chez certains guerriers scandinaves, de telles psychoses.
Selon Claude Lecouteux. hamr, « peau », dans la mythologie nordique, est une des formes que peut prendre « l'âme », l'homme pouvant en avoir plusieurs. Elle est précisément la forme interne qui épouse intimement l'enveloppe corporelle. La manifestation du hamr s'accompagne d'un accroissement de force, le guerrier peut prendre l'aspect d'un animal et se jouer des distances et des obstacleshamfor, le voyage du hamr.. Le changement de forme, « tandis que l'individu tombe en léthargie », est « un point qui rappelle exactement la transe pendant laquelle l'esprit du chaman visite l'autre monde et entre en communication avec les esprits qu'il interroge »Claude Lecouteux, .. Régis Boyer, à la suite de Peter BuchholzSchamanistische Züge in der altisländischen Überlieferung, Munich, 1968., attribue au phénomène des connotations chamaniques. Cette thèse est, en revanche, réfutée par François-Xavier DillmannLes magiciens dans l'Islande ancienne, Uppsala, 2004. et Vincent Samson.