La , littéralement le « transfert des études », est le déplacement de la connaissance des textes grecs de l'Antiquité (particulièrement la philosophie) du monde grec vers le Proche-Orient perse et syriaque, puis arabe oriental (Bagdad), puis arabe occidental (Cordoue, Tolède), jusqu'à la renaissance intellectuelle du qui marque sa redécouverte par l'Europe latine. Il s'agit d'un long phénomène de déplacements successifs des textes (principalement ceux d'Aristote et Platon) et des centres d'études, occupant tout le Moyen Âge sur près de six siècles (de 529 à 1100).

On peut considérer que la translatio studiorum commence en 529 , lorsque Justinien fait fermer l'École d'AthènesAlain de Libera, La philosophie médiévale, Paris : PUF, 2004, ., et se termine au moment de la renaissance du , avec l'apparition des écoles de dialectique aristotélicienne à Paris.

On peut aussi appeler translatio studiorum chacune des phases de déplacement des études.

Survol En 529 , Justinien fait fermer l'École d'Athènes. Les philosophes de l'École (Damascius, Simplicius, Eulamios, Hermias, Priscien de Lydie, Isidore de Gaza, Diogène de Phénicie) se déplacent alors à la cour de Khosrô (Empire perse sassanide) pour une durée d'environ trois ans, après quoi ils émigrent à Harrân en 532Alain de Libera, La philosophie médiévale, Paris : PUF, 2004, .. Il s'y maintiendra une tradition harrânienne de philosophie à la grecque jusqu'au au moinsAlain de Libera, La philosophie médiévale, Paris : PUF, 2004, et .. Parallèlement, la connaissance des textes aristotéliciens perdure à Alexandrie, avec des commentateurs chrétiens comme Jean Philopon (v. 490-v. 570), jusqu'à la prise de la ville par les Arabes en 641; la tradition aristotélicienne alexandrine se transmet alors au monde musulmanAlain de Libera, La philosophie médiévale, Paris : PUF, 2004, ..

À ce moment, l'Europe latine ne connaît plus de Platon qu'une partie du Timée et d'Aristote que les Catégories et le De l'interprétationAlain de Libera, La philosophie médiévale, Paris : PUF, 2004, .. Ce sont les musulmans qui développent, jusqu'au , la pensée philosophique de tradition grecque (qu'ils tirent de la tradition harrânienne et des chrétiens alexandrins susmentionnés), dans une situation de "quasi-monopole" (de LiberaAlain de Libera, La philosophie médiévale, Paris : PUF, 2004, .). Cette première translatio studiorum de l'Occident chrétien vers l'Orient musulman est portée par le centre des études de la philosophie grecque à Damas, capitale omeyyade, de 660 à 750Alain de Libera, La philosophie médiévale, Paris : PUF, 2004, .. Puis, de 762 au milieu du , c'est Bagdad, capitale abbâsside, qui devient le plus important centre intellectuel (Avicenne, puis Al-Gazâli). À cette époque, presque toutes les œuvres d'Aristote sont traduites en arabeAlain de Libera, La philosophie médiévale, Paris : PUF, 2004, .. Au , le centre du savoir se déplace à Cordoue, où était née une autre branche de tradition intellectuelle hellénisante, intiée par Ibn Hazm de Cordoue et continuée par Averroès et MaïmonideAlain de Libera, La philosophie médiévale, Paris : PUF, 2004, ..

La dernière phase de translatio studiorum s'opère à la suite de la Reconquista, dès la prise de Tolède par Alphonse VI (1085). Il s'ensuit, au , une renaissance intellectuelle inattendue autour des centres monastiques français. L'Europe latine va alors redécouvrir la fréquentation des textes antiques, qu'elle avait perdu pendant plusieurs siècles (à l'exception de phénomènes exemplaires tels que la renaissance carolingienne). Comme l'écrit Alain de Libera, "en quelques décennies, une partie notable de la culture philosophique accumulée depuis plusieurs siècles en terre d'Islam déferle sur l'Europe du Nord. Le choc est d'une extraordinaire violence, l'histoire comme cassée en deux". Dès 1100 environ, le platonisme fait florès dans les nouvelles écoles de Chartres (Guillaume de Conches) et de Paris (Abélard, Richard de Saint-Victor).

Historique Le thème de la translatio studiorum d'Alexandrie à Bagdad a été introduit par un texte du philosophe al-Farabi, conservé sous forme de citation par Ibn Abi Usaybi'a : « L'instruction se transporta d'Alexandrie à Antioche et elle y demeura pendant une longue période. À la fin il ne resta qu'un professeur, et c'est auprès de lui que s'instruisirent deux hommes, qui ensuite retournèrent chez eux en emportant des livres : l'un venait de Harran, l'autre de Merv. L'homme de Merv eut deux élèves : l'un était Ibrahim al-Marwazi, l'autre Yuhanna ibn Haylan. L'homme de Harran eut pour disciples l'évêque Israël et Quwayri ; tous deux se rendirent à Bagdad, et Israël s'occupa de religion tandis que Quwayri se mit à enseigner. Quant à Yuhanna ibn Haylan, lui aussi s'occupa des affaires de sa religion. Ibrahim al-Marwazi partit pour Bagdad et s'y établit ». En fait ce récit, qui date donc du début du , a une valeur plus symbolique que réellement documentaire : il présente plusieurs éléments invraisemblables, notamment cette chaîne beaucoup trop simple de transmission. Il a surtout pour objectif d'opposer le christianisme obscurantiste et l'islam présenté comme héritier légitime de la culture grecque antique. D'une façon générale, le thème de la translatio studiorum a toujours été lié à la revendication plus politique de translatio imperii et à l'affirmation culturelle de peuples ou d'États se présentant comme les nouveaux « gardiens de la civilisation ».

En fait les Arabes musulmans sont apparus comme héritiers naturels de la culture grecque dès lors qu'ils ont conquis des régions (l'Égypte, la Syrie, voire la Mésopotamie) où se trouvaient quelques-uns des principaux foyers de cette culture (Alexandrie, Antioche, Apamée, Ctésiphon…). Les califes omeyyades de Damas, installés dans une ancienne province byzantine, étaient déjà entourés de lettrés chrétiens de langue grecque et pétris de culture antique, comme Jean Damascène. Ces lettrés syriens chrétiens ont également fréquenté la cour de Bagdad dès qu'elle fut fondée, comme le montre l'exemple de l'astrologue et historien Théophile d'Édesse, ou un peu plus tard celui de Job d'Édesse. De même, l'Église de l'Orient avait recueilli une part de l'héritage philosophique et scientifique grec, traduit en syriaque, dès le dans son École de Nisibe, célèbre jusqu'en Occident, et à partir de laquelle elle créa d'autres foyers d'enseignement, notamment à Ctésiphon (école patriarcale fondée par Mar Aba ) et à Gundishapur. L'Église jacobite de Syrie avait elle aussi, dès le , fait fonds sur les traductions en syriaque d'œuvres philosophiques et médicales faites notamment par Serge de Reshaina, et transformé dès le plusieurs de ses monastères, comme celui de Kennesrin, en brillants foyers de culture, illustrés entre autres par Sévère Sebôkht et Jacques d'Édesse.

En 529, l'empereur Justinien fait fermer les écoles philosophiques d'Athènes (et particulièrement l'Académie héritière de celle de Platon), les accusant d'être un foyer de paganisme. Les professeurs, conduits par Damascius, se réfugient à Ctésiphon, capitale du royaume des Perses, où ils sont accueillis par le jeune roi Khosrô , passionné de culture grecque et de philosophie. Cependant, ils n'y restent pas longtemps et regagnent le territoire romain à la faveur d'une clause du traité de paix entre les deux empires (septembre 532). La philosophie grecque reste cultivée à la cour de Khosrô i, comme le montre le Commentaire à la Logique d'Aristote de , conservé en langue syriaque et dédié dans la préface à ce roi. Quant aux philosophes conduits par Damascius, on ne sait pas trop où ils s'installent et s'ils continuent leur activité : Damascius lui-même, qui était natif de Damas, paraît être mort en Syrie vers 540 ; son disciple Simplicius, lui aussi païen, rédige des commentaires de philosophes antiques, principalement d'Aristote, jusqu'à sa mort vers 560, mais on ne sait pas où : dans un lieu où il disposait d'une importante bibliothèque, en tout cas, mais pas à Alexandrie, puisqu'il dit n'avoir jamais rencontré Jean Philopon, contre lequel il polémique. Michel Tardieu a souligné le rôle éventuellement joué à l'époque par la ville syrienne de Harran, appelée la « cité des Hellènes » déjà par les actes du concile de Chalcédoine, et où a existé jusqu'au un groupe religieux « païen », que les musulmans nommaient les « Sabiens du Harran », associant culte astrologique, hermétisme et spéculations proches du néoplatonisme, et auquel appartenait le mathématicien Thabit ibn Qurra.

Les écoles d'Alexandrie n'étaient pas concernées par le décret de 529, et l'enseignement de la philosophie grecque s'y est maintenu. Dès la fin du , un professeur comme Ammonios fils d'Hermias s'engage dans un compromis avec les autorités chrétiennes, dénoncé pour cette raison par Damascius. La référence à Aristote, moins polémique que l'adhésion à la philosophie religieuse de Platon, est privilégiée. Le dernier philosophe clairement païen semble être Olympiodore le Jeune, qui meurt après 565 (année de la mort de Justinien). Mais l'enseignement à Alexandrie est de plus en plus dominé par des philosophes chrétiens, notamment Jean Philopon (vers 490 - vers 575). Le dernier philosophe connu de la métropole égyptienne est Étienne d'Alexandrie (actif à partir de 580 environ, appelé à Constantinople par l'empereur Héraclius dans les années 610), qui d'ailleurs est à la fois philosophe, astrologue, médecin, inaugurant un modèle de culture courant au Moyen Âge. Mais il semble que des écoles de philosophie se maintiennent à Alexandrie même après la conquête musulmane de l'Égypte (640/645) : le Syrien Jacques d'Édesse va s'y former sans doute vers 665/670 et y recueille encore l'héritage de Jean Philopon, peut-être dans des écoles religieuses chrétiennes. Alexandrie, d'autre part, était particulièrement célèbre pour ses écoles de médecine, et leur activité se poursuit au-delà de la conquête musulmane, comme l'indiquent les exemples de Paul d'Égine et d'Aaron, lequel, d'ailleurs prêtre de l'Église copte, était apparemment toujours en vie au début du . Il est donc le dernier médecin connu de l'école d'Alexandrie, et son anthologie médicale en trente livres aurait été le premier texte scientifique grec traduit en arabe, peut-être sous le règne du calife Umar II (717 - 720).

La translatio par la traduction Apud Arabes