Le Marchand de Venise (The Merchant of Venice) est une pièce de théâtre de William Shakespeare écrite entre 1596 et 1597. Classée comme comédie dans le premier in-folio de 1623, elle partage certains aspects avec les autres comédies romantiques de l'auteur, mais contient également des passages d’une grande intensité tragique.
Le personnage du titre est le marchand Antonio. Pour rendre service à son protégé Bassanio, il emprunte de l'argent à l'usurier Shylock. Certain de pouvoir le rembourser, il signe un contrat où il autorise son créancier à lui prélever une livre de chair en cas de défaut de paiement. Il ne peut faire face à son échéance et Shylock, qui veut se venger des humiliations que lui ont fait subir les chrétiens, insiste pour que le contrat soit appliqué à la lettre.
Le portrait du Juif Shylock suscite de nombreuses interrogations et des interprétations très diverses, les uns y voyant un bouc émissaire, reflet des préjugés antisémites, les autres le porte-parole éloquent d’une communauté qui revendique un traitement humain.
Cette ambiguïté fait que la pièce est parfois considérée comme l'une des « pièces à problème » de Shakespeare, au même titre par exemple que Mesure pour mesure.
Date et sources Publication On pense que le Marchand de Venise a été écrit entre 1596 et 1598. La pièce est mentionnée comme comédie par Francis Meres en 1598, ce qui indique qu'elle était sur scène à cette date. L'allusion de Solanio à son navire, l'André (acte I, Scène 1, v. 27), est considérée comme une allusion au navire espagnol Saint-André, capturé par les Anglais à Cadix en 1596. Par ailleurs,
La pièce est inscrite au Registre des Libraires par James Roberts le sous le titre « Le Marchand de Venise, également appelée le Juif de Venise »The Merchant of Venice, or Otherwise Called The Jew of Venice. Le , Roberts cède ses droits à Thomas Hayes, qui publie la même année, le premier in-quarto : «La Très excellente histoire du Marchand de Venise. Avec l'extrême cruauté de Shylock le juif vis-à-vis dudit marchand en prélevant exactement une livre de chair sur son corps [..], préface, ». Une réédition pirate paraît en 1619 dans le « faux folio » de William Jaggard : par la suite, le , l'héritier de Thomas Hayes, son fils Laurence Hayes, réclame et obtient une confirmation de ses droits sur la pièce. L'édition de 1600 est la base du texte publié dans le Premier Folio en 1623, et considéré, généralement, comme fidèle et fiable.
Sources L'intrigue principale du Marchand de Venise est inspirée d'un conte italien de Giovanni Fiorentino, « Giannetto de Venise et la dame de Belmonte », paru dans Il Pecorone (Le Niais) en 1558 à Milan ; on y trouve la dame de Belmont, l’emprunt gagé sur une livre de chair pour permettre à l'amant de se rendre à Belmont, l’impossibilité de rembourser, l'opiniâtreté du créancier, le retour in extremis de l'ami à Venise, suivi par son épouse déguisée en juge, le procès où l’usurier est ironiquement confondu par la lettre même du contrat, appendice pages 298-305. Cet ouvrage ou sa traduction n’ayant pas été inscrits dans le registre des Libraires, les critiques ne savent pas si Shakespeare en connaissait une version italienne, une traduction manuscrite, ou une version orale. Cependant d’autres critiques ont noté l’existence du motif de la livre de chair dans une multiplicité d’autres sourcesShakespeare_2001, pages 295-314. Shakespeare aurait pu lire le roman d’Anthony Munday, Zelauto (1580), mettant en scène l’usurier Truculento, insistant pour que sa créance lui soit remboursée avec les yeux de ses deux jeunes débiteurs, . Il connaissait peut-être la traduction anglaise d'un texte français d’un certain Alexandre Sylvain, The Orator, parue en 1596, dont la version anglaise pourrait encore être de MundayShakespeare_2001, . L’ouvrage est intéressant en ce qu’il présente l'épisode de la livre de chair (Déclamation 95) sous forme d’un débat juridique qui développe d’un côté le point de vue du créancier, et de l’autre celui du débiteur chrétien.
L’histoire d'amour entre Jessica et Lorenzo se trouve déjà dans un récit de Masuccio Salernitano qui date de 1470, et dans Le Juif de Malte de Christopher Marlowe qui date de 1589 et jouit toujours d’une grande popularité dans les années 1590 ; Shylock emprunte un certain nombre de traits à Barabas, le héros de la pièce de Marlowe.
L’épreuve des trois coffrets, quant à elle, figurait dans les Gesta Romanorum, inépuisable mine d’exempla pour les élisabéthains. Une traduction anglaise en avait été publiée par Wynkyn de Worde vers 1510-1515 (St John's College, Cambridge). L’imprimeur londonien Richard Robinson en publia plusieurs éditions soi-disant remaniées entre 1577 et 1600, sous le titre Certain Selected Histories for Christian Recreations, qui connurent un grand succès. « La trente-deuxième histoire » est le récit de l'épreuve imposée par l'empereur à la jeune fille inconnue que son fils veut épouser. Il lui montre trois récipients couverts, l'un en or, l'autre en argent et le troisième en plomb, avec une inscription en forme d'énigme ; la jeune fille prend son temps mais fait le bon choixShakespeare_2001, . Les autres sources qui auraient pu inspirer Shakespeare sont la Confessio Amantis de John Gower, qui raconte comment un souverain éprouva ses courtisans en leur soumettant deux coffrets identiques, l’un rempli d'or, l’autre de foin, pour leur montrer que les apparences ne sont rienShakespeare_2001, . Un récit semblable figurait dans le Décaméron de Boccace.
La scène de psychomachie comique où l'on voit le clown Lancelot tiraillé entre son bon ange et son démon remonte au théâtre médiéval (Acte II, sc. ii, 1-31).
Certains critiques pensent que Shakespeare aurait pu réécrire une pièce ancienne pour la remettre au goût du jour. Ils se basent sur le fait qu’un critique du théâtre et des débordements qu’il était supposé occasionner, Stephen Gosson, avait publié en 1579 A School of Abuse (L'École des abus), diatribe qui épargnait deux œuvres, dont une pièce intitulée Le Juif. Cette pièce aurait eu pour sujet « la cupidité de ceux qui font des choix mondainsPar opposition à des choix spirituels et l'esprit sanguinaire des usuriers » ; la référence aux choix dictés par la cupidité pourrait correspondre à la scène des trois coffrets, et celle qui mentionne « les usuriers sanguinaires » pourrait être une description du prototype de ShylockShakespeare_2001, .
Mises en scène Une allusion au vaisseau espagnol capturé en lors du siège de Cadix (I, i, 27) donne une idée du contexte dans lequel la pièce a été composée, ce qui permet de faire l'hypothèse qu'elle a été jouée pour la première fois entre 1596 et 1598.
La première représentation attestée eut lieu à la cour de Jacques , au printemps 1605, suivie d'une autre quelques jours plus tard. Il n’existe aucune trace d’autres représentations au Charles Boyce, Encyclopaedia of Shakespeare, New York, Roundtable Press, 1990, .. En 1701, George Granville mit en scène une adaptation de la pièce qui remporta un vif succès sous le titre Le Juif de Venise, avec l’acteur Thomas Betterton dans le rôle de Bassanio. Cette adaptation à laquelle était rajouté un intermède dansé ou « mascarade » fit autorité pendant une quarantaine d'années. Les passages de comédie basse mettant en scène le clown Gobbo avaient disparu, Granville se pliant aux bienséances du théâtre classique. En revanche il avait rajouté une scène de prison entre Shylock et Antonio, ainsi qu’une scène de banquet. Le rôle de Shylock était tenu par Thomas Dogget, qui en fit une figure comique, voire burlesque, qui laissa Nicholas Rowe, un des premiers biographes de l’auteur, assez dubitatif, page 7. Mais le succès populaire fut tel que le rôle en resta profondément marqué.
En 1741, Charles Macklin revient au texte original avec une représentation très réussie au théâtre royal de Drury Lane, ouvrant la voie à Edmund Kean 70 ans plus tardF. E. Halliday, A Shakespeare Companion 1564-1964, Baltimore, Penguin, 1964; and 311-12..
Personnages principaux Le doge de Venise
Antonio, le mélancolique « marchand de Venise », protecteur de Bassanio Bassanio, protégé d’Antonio, prétendant puis époux de Portia Leonardo, son serviteur Lorenzo, ami de Bassanio, amoureux de Jessica Gratiano, personnage jovial, ami des précédents Salerio, Solanio, Salarino : jeunes Vénitiens, amis d’Antonio.
Shylock, vieil usurier juif Jessica, sa fille, amoureuse du chrétien Lorenzo Lancelot Gobbo, son serviteur avant de devenir celui de Lorenzo Le vieux Gobbo, père de Lancelot , autre usurier juif, ami de Shylock
, maîtresse de Bassanio Nerissa, sa dame de compagnie Le prince du Maroc, le prince d'Aragon : prétendants à la main de Portia
Argument
vignette|Shylock et Jessica, par Maurycy Gottlieb (1856-1879). Bassanio, jeune Vénitien, désire se rendre à Belmont pour demander la main de Portia. Il emprunte ducats à son ami, le marchand Antonio. Comme tous ses navires sont en mer, Antonio emprunte la somme à un usurier juif, Shylock. Ce dernier déteste Antonio, qui prête sans usure et le malmène constamment. Il lui impose une condition : en cas de défaut de paiement, Shylock sera libre de prélever une livre de chair sur Antonio. Bassanio essaye de le dissuader d'accepter le marché, mais Antonio, surpris par ce qu'il prend pour de la générosité de la part de l'usurier, signe le contrat.
Désireux d’éviter à sa fille un mariage malheureux, le père de Portia a élaboré une épreuve à laquelle doivent se soumettre les prétendants à sa main ; ils doivent choisir entre trois coffrets, en or, en argent et en plomb et s'engager à quitter les lieux s'ils font le mauvais choix. Deux candidats échouent mais Bassanio, aidé par Portia, choisit le bon coffret.
La nouvelle arrive à Venise que les navires d’Antonio sont perdus, le laissant incapable de rembourser son emprunt dans les délais. Shylock est plus que jamais déterminé à se venger des chrétiens depuis que sa fille Jessica a fui sa maison pour se convertir et rejoindre Lorenzo, emportant une bonne part de ses richesses. Le contrat en main, Shylock fait arrêter Antonio et le traîne devant le doge.
À Belmont, Portia et Bassanio viennent de se marier, ainsi que leurs amis Gratiano et Nerissa, la suivante de Portia. Ils reçoivent une lettre qui leur apprend les difficultés d’Antonio. Bassanio et Gratiano retournent à Venise avec de l'argent prêté par Portia pour sauver Antonio. À l'insu de Bassanio et Gratiano, Portia et Nerissa se rendent à Venise déguisées en hommes.
vignette|Kate Dolan incarnant Portia, peinte par John Everett Millais (1829–1896). À la cour du doge, Shylock refuse l'offre de Bassanio, qui lui propose de lui rembourser (le double de la somme empruntée) en échange de la dette d’Antonio et exige sa livre de chair. Le doge, qui souhaite sauver Antonio mais sans établir de précédent dangereux en dénonçant le contrat, demande l'avis de Balthazar, jeune « docteur de la Loi » ; Balthazar est en fait Portia déguisée, et son clerc n’est autre que Nerissa. Portia exhorte Shylock à la pitié, mais il s'obstine et la Cour l'autorise à prélever sa livre de chair. Chacun se résout avec consternation à l'amputation d'une livre de fesse, mais Shylock, au prétexte que le contrat ne précise pas l'endroit précis du prélèvement, exige de pouvoir prélever le cœur même d'Antonio...
Au moment où Shylock va trancher, Portia observe que le contrat spécifie une livre de chair, ni plus ni moins : si une goutte de sang coule, il sera en tort. Shylock accepte alors le remboursement en argent mais Portia rappelle qu'il y a renoncé, et que, pour sa tentative d'assassinat sur Antonio, ses propriétés seront confisquées et sa vie remise à la merci du doge. Celui-ci gracie Shylock et un compromis est trouvé grâce à la générosité de chacun.