La période des Royaumes combattants () s'étend, dans l'histoire de la Chine, du à l'unification des royaumes chinois par la dynastie Qin en 221 av. J.-C. Ce nom lui est donné tardivement, par référence aux Stratagèmes des Royaumes combattants, ouvrage portant sur cette période. Elle correspond dans la chronologie dynastique à la fin de la période des Zhou orientaux (, 771-256 av. J.-C.). Cette chronologie, qui repose sur l'historiographie traditionnelle, ne correspond pas nécessairement à la datation précise des évolutions sociales, politiques, économiques et culturelles : ce qui caractérise les Royaumes combattants date principalement des
Cette dernière période de l'ère « pré-impériale » de l'histoire chinoise est immédiatement postérieure à la période des Printemps et Automnes qui voit le déclin de la dynastie Zhou et le renforcement du pouvoir des princes. À partir du milieu du , sept grands États émergent : Chu, Han, Qi, Qin, Wei, Yan et Zhao. Ils s'affranchissent définitivement de la tutelle symbolique des Zhou : leurs souverains prennent le titre de « roi » (wang) et se livrent des guerres incessantes qui stimulent en même temps qu'elles accompagnent de nombreux progrès typiques de cette période. C'est alors que se constituent des États centralisés, dirigés par une administration et une classe politique de mieux en mieux formées et organisées.
La période des Royaumes combattants voit se produire des progrès techniques et économiques déterminants. C'est aussi la période de naissance puis de développement de plusieurs écoles de pensée qui ont profondément influencé l'histoire de la Chine (confucianisme, taoïsme, légisme, etc.). Les textes antiques relatifs à cette période sont marqués par des personnalités de différents types. Certaines de celles-ci comptent parmi les plus importantes de la civilisation chinoise : les souverains (le Premier Empereur Qin Shi Huangdi), leurs ministres réformateurs (Shang Yang), les stratèges militaires (Sun Bin), les spécialistes de la persuasion et les penseurs (Lao Zi, Mencius, etc.). Les découvertes archéologiques effectuées depuis plus d'un siècle sur le sol chinois, surtout des sépultures et des villes, font considérablement progresser les connaissances sur cette époque.
Les sources vignette|alt=Photographie d'un objet en cuivre, de la forme d'une tuile, sur lequel sont gravés des caractères chinois anciens.|Laissez-passer inscrit sur du bronze retrouvé dans une tombe de Chu en 1957, exemple des découvertes modernes de textes administratifs des Royaumes combattants dans des tombes antiques.
Les textes de la tradition chinoise
Les sources qui traditionnellement permettent de se faire une idée de la période des Royaumes combattants sont des sources littéraires conservées depuis l'Antiquité. Elles ont été rédigées ou compilées durant la période pré-impériale ou sous les premiers empires chinois. De toutes ces sources, les Mémoires historiques (Shiji) de Sima Qian (145-86), rédigées au début de la dynastie Han, sont les plus importantes pour l'histoire des Royaumes combattants. La première partie des Mémoires se fonde sur les chroniques du royaume de Qin auxquelles l'auteur, archiviste à la cour des Han, avait accès, et raconte l'histoire de la Chine depuis les origines. La dernière partie de l'ouvrage consiste en des biographies narrant la vie de personnages éminents dont certains sont contemporains des Royaumes combattants A. F. P. Hulsewé, « Shih chi », dans ; . Traduction en français des parties historiques : Se-ma Ts'ien, Les mémoires historiques, Traduits et annotés par Édouard Chavannes, Paris, 1967-1969 ( éd. 1895-1905) Voir désormais l'édition complète, incluant aussi les biographies, .. D'autres chroniques complètent l'œuvre de Sima Qian, comme les Annales de Bambou (Zhushu Jinian), retrouvées dans une tombe à la fin du de notre ère, contenant les annales du royaume de Wei D. S. Nivison, « Chu shi chi nien », dans . Traduction en français par É. Biot dans Journal Asiatique XII, 1841, et Journal Asiatique XIII, 1842, . Il semble que chaque État faisait rédiger sa propre chronique, mais la plupart d'entre elles ont été perdues. Il s'agit de textes produits par les officiels de ces États, donc de sources biaisées, plus encore chez Sima Qian qui a désiré dispenser des leçons de morale à travers les récits qu'il rapporte. Mais la description des événements de la période des Royaumes combattants y est généralement fiable, contrairement à celle des périodes antérieures qui comprend des récits légendaires ou semi-légendaires.
Le même problème se pose pour les autres sources écrites de la période, conservées par la tradition chinoise ultérieure. Une partie de celles-ci sont des écrits d'hommes politiques décrivant leurs projets ou leurs stratagèmes politiques, une autre, des traités militaires écrits par des stratèges. Les textes les plus nombreux qui aient été sauvegardés sont ceux des penseurs ou philosophes des Royaumes combattants, qui avaient la volonté de les archiver contrairement à d'autres et parce que cette période a été très productive dans ce domaine. Cependant, beaucoup de ces textes posent un problème de contextualisation historique puisqu'ils ont souvent été très remaniés a posteriori ; l'auteur auquel ils sont attribués n'est pas forcément celui qui les a rédigés dans leur totalité. Le même type de problème se pose pour les textes rituels datant de la période des Royaumes combattants ou qui lui préexistaient et qui ont survécu à l'épreuve du temps ou encore d’autres productions littéraires comme des traités de médecine, de lexicographie, des poésies ou des récits. Ces œuvres sont souvent composites et difficiles à dater. Cependant, la compréhension de leur genèse et du contexte de leur rédaction progresse grâce aux méthodes modernes d'analyse critique.
Les sites archéologiques
L'essor de l'archéologie de la Chine ancienne est déterminant pour la connaissance des Royaumes combattants. Les fouilles portent avant tout sur deux types de sites. D'abord les sépultures, très nombreuses sur les terres de l'antique pays méridional de Chu, où ont été mis au jour des objets d'art et des textes. Leur analyse permet de mieux connaître les croyances et aussi la hiérarchie sociale des anciens Chinois, même si leur interprétation reste complexeVoir par exemple les discussions dans .. Ensuite, ce sont les villes et surtout les capitales qui ont fait l'objet de campagnes de fouilles, quand elles ne sont pas recouvertes par les villes actuelles leur ayant succédé.
Les textes retrouvés par l'archéologie thumb|left|Textes sur lamelles de bambou retrouvés à Geling, Zhumadian (Henan).
Un apport important des fouilles archéologiques est la découverte, dans des tombes antiques, de textes de nature variée, rédigés sur des supports divers, généralement à l'encre, qui résistent plus ou moins bien à l'usure du temps. Les plus répandus sont ceux constitués de lamelles faites à partir de bambou coupé en deux, allongé puis poli, liées ensemble par des fils ou rubans de soie, permettant d'en faire un rouleau. Les textes écrits sur du bois qui sont connus pour cette période prennent l'aspect de tablettes. Le troisième support le plus répandu est celui qui a le moins bien survécu aux outrages du temps, la soie, support plus fragile mais plus cher que les deux autres, qui servait aussi pour des peintures. Le bronze pouvait également être gravé, plutôt pour des textes solennels que l'on voulait durables et qui sont moins nombreux.
Grâce à ces découvertes, il est possible de connaître l'état antérieur de certains textes que la tradition chinoise a « canonisés » par la suite. Cela permet aussi d'accéder à une plus grande variété de textes, notamment des écrits administratifs et juridiques mettant en lumière des pratiques sur lesquelles les seules sources écrites connues avant ces découvertes donnaient très peu d'informations. D'autres études de ces textes anciens ont une approche épigraphique et linguistique, ces textes témoignant d'un état de l'écriture chinoise où plusieurs variantes régionales coexistent (styles de la « grande écriture sigillaire », dazhuan) avant l'uniformisation de l'écriture sous la dynastie Qin (le petit style sigillaire)O. Venture, « La question des « écritures chinoises » à l'époque des Royaumes combattants », dans Arts asiatiques 61, 2006, ..
Le cadre géopolitique et culturel vignette|alt=Carte de la Chine orientale montrant la répartition des principaux états de la période des Royaumes combattants.|Localisation des principaux États de la période des Royaumes combattants au milieu du
Diversité et unité
Au milieu du , sept grands royaumes dominent la Chine, les « Sept héros » (qixiong) des Royaumes combattants. Ces royaumes se caractérisent par leur puissance militaire : ils disposent chacun de plus de de bataille. Ce sont les Wei, Zhao, Han, Qi, Yan, Chu et Qin. À côté de ces grands royaumes subsistent plusieurs autres royaumes de moindre importance militaire, parmi lesquels se trouvent d'anciens États prestigieux situés dans la Plaine centrale autour du territoire de la dynastie des Zhou, dans les actuelles provinces du Shandong et du Henan. Ces États possèdent des identités propres et se distinguent même parfois par des cultures spécifiques. Les études en matière d'archéologie et d'art, combinées à celles des textes, permettent de définir plusieurs aires culturelles relativement stables durant la période de la dynastie Zhou. Certaines d'entre elles bénéficient d'un très grand rayonnement à l'époque des Royaumes combattants : elles correspondent souvent à des unités géographiques naturelles homogènes.
Pour autant, les frontières sont très poreuses et beaucoup de personnes et d'idées les traversent. La conception d'un espace homogène, Tianxia (« Tout ce qui se trouve sous le Ciel »), s'impose, correspondant à une sorte de « monde civilisé » chinois opposé à celui des peuples considérés comme « Barbares » dont les entités politiques se trouvent en périphérie, notamment ceux situés au nord et que les textes désignent par le terme Hu N. Di Cosmo, Ancient China and Its Enemies: The Rise of Nomadic Power in East Asian History, Cambridge, 2002, . Mais cette frontière est aussi toute relative et évolutive puisque la différence est avant tout perçue comme culturelle et que certains États jadis considérés comme barbares (à l'exemple de Qin, Chu et Zhongshan) ont adopté les traditions culturelles chinoises, ce qui leur permet d'être considérés comme civilisés. Toutefois, les régions plus anciennement sinisées les regardent encore avec dédain. Ces stéréotypes reposent souvent sur l'idée d'un déterminisme géographique : par exemple, les peuples du Sud étaient considérés comme impétueux et difficiles à gouverner en raison de la chaleur de leur climat.
La Plaine centrale et les « Trois Jin »
La région de la « Plaine centrale » (zhongyuan) ou des « Royaumes du centre » (zhongguo, terme désignant aujourd'hui la Chine, « Pays du milieu ») est située dans la plaine du fleuve Jaune, à l'est du confluent du fleuve et de la rivière Wei. De nos jours, cet espace correspond approximativement au nord du Henan, au sud du Shanxi et du Hebei et à la partie ouest du Shandong. Elle est occupée par de petites entités politiques, comme le domaine des Zhou, qui se divise par la suite en deux, Zhou oriental et Zhou occidental (une des deux régions garde le titre royal) ; plus à l'est la principauté de Lu, d'où est originaire Confucius ; Song, qui a pour capitale la riche ville marchande de Dingtao et dont la dynastie descend des Shang ; Zheng et Wey qui jouent un rôle diplomatique entre les grandes puissances. Du point de vue culturel, cette région peut être vue comme le conservatoire des traditions anciennes de la civilisation chinoise ; .