Beate Barbara Juliane von Kruedener (en allemand moderne von Krüdener), née Juliane von Vietinghoff (, Riga – , Karassoubazar, Crimée), baronne von Krüdener, est une femme de lettres allemande de la Baltique, sujette de l'Empire russe et d’expression française, connue en France sous le nom de Madame de Krüdener.

Biographie Sa famille

Juliane von Vietinghoff est née dans une famille noble allemande de la Baltique, installés dans les pays baltes et occupant des fonctions importantes en Livonie et dans l'ensemble de la Russie impériale.

Elle est la fille du baron Otto Hermann von Vietinghoff (1722-1792), un ancien colonel, et premier conseiller d'État, sénateur, gouverneur de Riga et directeur général du collège médicinal (ministre de la santé) de toutes les Russies. Il est aussi l'un des deux conseillers pour la Livonie. Sa mère est la comtesse Anna Ulrika de Münnich (1741-1811), fille d'Ernst de Munnich (1707-1788).

Sa jeunesse

Juliane von Vietinghoff est élevée par une mère qui est une luthérienne très traditionaliste. Son père, Otto Hermann von Vietinghoff, Il est en relation avec Buffon, Diderot, d'Alembert, Melchior GrimmBiographie universelle.

Juliane étudie l'allemand et le français. Elle séjourne très souvent à Paris et à StrasbourgBlackwood's Edinburgh Magazine, p. 610.. Elle voyage beaucoup avec ses parents. Ils reçoivent à souper, outre des savants, de grands seigneurs de la cour de VersaillesVie de Madame de Krudener, Par Charles Eynard, 6..

Son mariage (1782)

Juliane von Vietinghoff rencontre le baron Burchard Alexis Konstantin von Krüdener (1744-1802), diplomate et ambassadeur de Russie en Courlande et se marie avec lui en 1782, au château familial de la mère du baron à Ramkau. Krüdener est considéré comme un savant par ses camarades d'université. Diplomate à Paris, . Ambassadeur de Russie en Courlande, Catherine II de Russie lui a demandé de préparer l'annexion de cette principauté.

Le , ils ont un fils, Paul von Krüdener, qui naît à Mittau. Le grand-duc Paul, le futur tsar Paul , est son parrain.

Néanmoins, elle accompagne le baron de Krudener à Venise (1786), Munich, et Copenhague (1787) et elle écrit à Bernardin de Saint-Pierre : Je suis unie à l'homme le plus estimable du monde, le plus jaloux de mon bonheur et le plus digne de votre amitiéVie de Madame de Krudener, Par Charles Eynard, p. 17.

C'est au Danemark que naît sa fille Juliette von Krüdener. Elle a des problèmes de santé et décide qu'elle doit aller dans le midi de la France pour sa santé, avec sa fille et la fille de son mari. En 1787, elle peut ainsi se détacher de son mari pour passer à Paris, où elle rencontre à nouveau, faubourg Saint-Marceau, Bernardin de Saint-Pierre. Elle va vivre en tout vingt ans en France.

En 1790, elle séjourne à Montpellier, puis à Nîmes où sa belle-fille est attaquée par la foule, qui la prend pour une AnglaiseVie de Madame de Krudener, Par Charles Eynard, p.36.. Elle y rencontre un jeune capitaine de cavalerie, le marquis et futur général de division, Charles Louis Joseph de Gau de Frégeville. Ils tombent amoureux l'un de l'autre. Les deux amants partent de la France révolutionnaire. Lui se déguise en laquais. Ils vont à Copenhague, où la baronne demande le divorce à son mari. L'ambassadeur refuse et essaie d'arranger un modus vivendi qui est facilité par le départ de Frégeville à la guerre.

Retours auprès de sa famille

Cependant toutes ses manœuvres sont inutiles ; de Krudener refuse de rester à Copenhague. Elle part en voyage, séjournant à Riga, au château familial, à Saint-Pétersbourg, où son père est devenu sénateur. Les retrouvailles sont endeuillées par la mort de son père en . de Krudener est très choquée par son décès.

Elle séjourne à Kosse, la demeure familiale et est frappée par la misère de ses paysans. Elle crée des écoles, des dispensaires et les couvre de bienfaits avec une partie de l'héritage de son pèreVie de Madame de Krudener, Par Charles Eynard, p. 67.

de Krudener va à Leipzig et en Suisse. Elle fréquente des Suisses célèbres, comme Madame Necker et des émigrés qui n'ont pas encore perdu leur joie de vivre d'avant 1789. C'est d'ailleurs en Suisse, entre 1796 et 1798, qu'elle rédige ses premiers manuscrits. Pensée d'une dame étrangère ou Pensées inédites de Madame de Krüdener est édité dans différents pays.

Fin 1799, Madame de Krudener rejoint son mari à Berlin. Celui-ci occupe, dès la fin de l'année suivante, . Elle est toujours en retard aux cérémonies officielles et se plaint de l'étiquette de la cour de Prusse, du climat et de la maussaderie de ses habitants. Le roi de Prusse, sa femme ou la princesse Radziwill, n'apprécient pas du tout « son bel esprit ».

Ses difficultés d'argent continuent. Et le meurtre de l'empereur Paul , protecteur du baron Krudener, fait que son poste d'ambassadeur est menacé. Il est ministre à Berlin, car il a évité une guerre avec la Prusse et organisé un très grand et beau bal pour la fille de l'empereur de Russie.

Fuyant toutes ces contrariétés, la baronne saisit l'occasion pour partir pour les bains de Teplitz. Elle fréquente là un certain nombre de princes russes ou allemands, dont les égards et l'empressement la change de l'atmosphère berlinoise. Son mari meurt le , sans jamais l'avoir revue.

Après 1801

Malgré les massacres de Septembre et la Terreur, la baronne ne paraît pas avoir cessé de voir dans Paris, une continuelle Athènes. Héritière du siècle des Lumières, et surtout de Jean-Jacques Rousseau, Madame de Krudener, aborde le seuil du avec une sensibilité toute romantique. En , de Krudener fait la connaissance de Madame de Staël à Coppet. Elle part la retrouver à Paris après la mort de son mari. Elle rencontre aussi Chateaubriand, Benjamin Constant, Alexandre de Tilly, et plusieurs autres écrivains français qui deviendront ses amis. La capitale connaît alors une période de paix et de renaissance brillante de la société et des lettres. En 1802, Sainte-BeuvePortraits de femmes, Édition de Gérald Antoine la voit :

Mémoires et pensées paraissent au Mercure de France en 1802 avec une préface de Chateaubriand. Valérie paraît en 1804, sans nom d'auteur, à Paris, grâce à l'aide de Chateaubriand. C'est son œuvre la plus connue, un roman épistolaire autobiographique qui lui vaut un succès immédiat dans les milieux littéraires parisiens.

Le nouvel empereur de toutes les Russies paie les dettes de son mari et lui fait cadeau d'une terre qui, jointe à la sienne, constitue une belle fortuneVie de Madame de Krudener, Par Charles Eynard, p. 122..

Sa conversion 1804

De retour à Riga, en 1804, Juliane von Krüdener, jusqu'ici très orgueilleuse, est sujette à une crise mystique qui la rapproche du piétisme. Une de ses connaissances tombe mourant à ses pieds en la revoyant. Elle est choquée, car elle est très fragile des nerfs et émotive. Elle trouve la paix intérieure auprès de son cordonnier, un disciple ardent des frères Moraves. À cela s'ajoute encore sa découverte du martinisme et de toute une littérature ésotérique et souvent contre-révolutionnaire qui vont nourrir ses « visions » et son imaginationDaniel S. Larangé, Les visions du monde de de Krüdener: féminisme et piétisme d'une vie littéraire, in: Femmes des Lumières et de l'ombre: un premier féminisme (1774-1830), éd. François Le Guennec, Orléans, Vaillant, 2012, p.125-140..

Madame de Krudener part faire une cure thermale aux bains de Wiesbaden. À Königsberg elle a un long entretien avec la reine Louise, et Adam Müller, un paysan très rustique, à qui « Dieu avait demandé d'indiquer une mission prophétique au roi Frédéric-Guillaume III de Prusse ». La défaite a métamorphosé la reine Louise. Madame de Krudener et elle passent leurs journées auprès des malades, des pauvres et surtout des blessés, qui sont innombrables. « La reine accueille avec joie les enseignements de Madame de KrudenerVie de Madame de Krudener, Par Charles Eynard, p.160. ».

Pour le piétisme, Napoléon est l'antéchrist, et « la fin du monde est proche ». Cette croyance va se répandre dans les cours princières et dans la paysannerie. Cette conversion spirituelle l’amène à prêcher dans le sud de l'Allemagne, puis dans le nord de la Suisse et en Alsace, suivie de milliers de disciples.

Madame de Krüdener passe ces années de transition, tantôt visitant des frères Moraves, tantôt écoutant, à Karlsruhe, Jung Stilling, un pasteur un peu exalté. Elle rencontre un certain nombre d'aristocrates dans ces milieux, comme la princesse de Reuss, tante de la reine de Prusse, qui fuient les honneurs et le luxe et recherchent le bonheur pour eux et les pauvres et surtout Dieu, mais Madame de Krüdener se soucie avant tout des pauvres et de distribuer les dons de ses nouveaux amis, comme Charles Frédéric de Bade. Elle fréquente la cour dont les membres sont très flattés que l'auteur de Valérie vive à Karlsruhe.

Une période d'errance et d'échecs

De l'autre côté de la frontière, dans le Wurtemberg, il n'en est pas de même. Ses courriers aux communautés de frères Moraves sont brûlés. Cela ne l'empêche pas de continuer son travail auprès des pauvres.

Elle trouve néanmoins le temps de terminer Lettres de quelques gens du monde. Elle écrit aussi à cette époque : Othilde ou Le Souterrain. La reine de Hollande la reçoit et elles parlent religion et de Valérie. de Krudener ne veut pas entrer à son service. Elle parle pourtant avec enthousiasme de la reine de Hollande à la reine de Prusse.

Jung Stilling réussit à lui transmettre son admiration et ses connaissances des idées d'Emanuel Swedenborg. Elle part écouter les prophéties de Jean Frédéric Fontaines, dans les Vosges. Il est l'auteur, paraît-il, d'un miracle. Fontaines, moitié-charlatan, moitié-dupe, lui présente une prophétesse appelée Marie Gottliebin Kummer, dont les visions, soigneusement calculées pour ses intérêts pécuniaires, sont pris pour des miracles par la baronne.

Son rang, ses dons aux pauvres et son éloquence exubérante ont un grand impact sur les gens simples des campagnes. Et quand en 1809, les pasteurs décident de créer une communauté d'élus attendant l'arrivée du seigneur, beaucoup de paysans misérables vendent ou donnent leurs biens et suivent la baronne von Krüdener et le pasteur Fontaines dans le Wurtemberg. Ils sont expulsés du royaume. Elle est condamnée au pilori et à trois ans d'emprisonnement en tant qu'escroc. Pourtant elle dépense toute sa fortune pour convertir les pauvres. En 1809, il est évidemment dangereux de proclamer que Napoléon est une bête de l'apocalypse et il ne faut pas oublier que le roi du Wurtemberg doit son trône à l'Empereur des Français, son frère.

Ses errances continuent : à LichtenthalPrès de Baden, à Karlsruhe. Puis elle va à Riga, grâce à l'aide d'un négociant juif de Karlsruhe qui paie ses dettes et ses frais de voyage. de Krudener est présente aux funérailles de sa mère le .

Elle retourne à Karlsruhe au bout d'un an et peut rembourser les écus, grâce à la succession de sa mère. L'influence de Fontaines, à qui « elle avait été religieusement mariée », s'affaiblit, et elle tombe sous celle de Johann Kaspar Wegelin (1766-1833), un marchand de tissus très mystique de Strasbourg.

Les foules et les princes

Les foules désormais viennent la voir de loin et sa venue s'accompagne d'une épidémie de visions et de prophéties. En 1811, une comète leur fait croire que la fin du monde est proche. En 1812, elle est à Strasbourg, où elle rend de nombreuses visites à Jean-Frédéric Oberlin, le célèbre pasteur de Waldersbach. Elle a réussi à convertir Adrien de Lezay-Marnésia, le préfet du Bas-Rhin, qui donne trente mille francs à Oberlin pour les pauvres de sa paroisse.