Christoph Luxenberg est le pseudonyme d'un philologue chrétien-libanais, auteur de l'ouvrage controversé (en français : Lecture syro-araméenne du Coran : une contribution pour décoder la langue du Coran), publié en 2000 en allemand.

Il s'agit d'une étude philologique dans laquelle un certain nombre d'hypothèses sont étudiées, dont l'auteur conclut que les sources du Coran proviendraient de l'adoption de lectionnaires syriaques destinés à évangéliser l'Arabie.

À l'aide de sa méthode, qui consiste à vérifier si les termes arabes n'ont pas un équivalent syriaque, Luxenberg affirme que certains passages coraniques seraient mal interprétés : ainsi, le mot houri signifierait raisins blancs, et non pas vierges aux grands yeux, et l'expression sceau des prophètes signifierait « témoin », voulant dire que Mahomet est censé n'être qu'un simple témoin des prophètes venus avant lui. Des thèses similaires sur les bases araméennes du Coran ont été développées par Alphonse Mingana déjà en 1927 dans « Syriac Influence on the Style of the Kur'an », Bulletin of the John Rylands Library, 1927. Dès 1860, Theodor Nöldeke dans son Histoire du Coran étudiait la création de l’Islam sous l'angle linguistique. En 1874, Adolph von Harnack estimait qu'il s'agissait d'une dérivation judéo-chrétienne "le mahométisme n'est qu'une lointaine dérivation de la gnose judéo-chrétienne.

Thèse de Luxenberg La version originale trouvée dans les manuscrits de Uthman du Coran, appelée le rasm (i.e. l'orthographe canonique), ne contient aucun signe diacritique, ces points utilisés en arabe classique afin de désambiguïser les consonnes et marquer les voyelles. Les points diacritiques ont commencé à apparaître en arabe au tournant du sur l'ordre de Al-Hajjaj ben Yousef, gouverneur de l'Irak (694-714).

Luxenberg remarque que le Coran présente souvent une langue très ambiguë et même parfois inexplicable. Il affirme que même des savants musulmans trouvent que certains passages sont difficiles à saisir et ont rédigé de nombreux commentaires dans le but d'expliquer ces passages difficiles. Néanmoins, le présupposé était de toujours maintenir l'idée que chaque passage difficile était à la fois vrai et plein de sens et qu'il pouvait être déchiffré avec les instruments traditionnels de la science islamique.

Luxenberg reproche au monde académique occidental travaillant sur le Coran, d'avoir une approche timide et servile du texte, trop souvent adossée à des travaux de musulmans plus exégètes qu'objectifs et de ce fait, souvent biaisée.

Luxenberg affirme que les savants devraient recommencer leurs études à nouveaux frais, en ignorant les vieux commentaires islamiques et en utilisant seulement des méthodes linguistiques et historiques récentes. Autrement dit, sa méthode consiste à expliquer les passages obscurs du Coran sans faire confiance aux commentateurs, grammairiens et lexicographesLe Coran : Sortir du cercle, Rémi Brague.. Son argument est que Mahomet prêchait des concepts qui étaient nouveaux pour ses auditeurs arabes ; ces concepts, Mahomet les aurait lui-même trouvés au cours de conversations avec des Arabes juifs et chrétiens, ou via les chrétiens de Syrie (si l'on admet qu'il a voyagé). Ainsi, si un mot (ou une phrase) du Coran semble inintelligible en arabe, ou ne saurait avoir de sens qu'après des conjectures tirées par les cheveux, ce mot (ou cette phrase) pourrait faire sens – dit Luxenberg – en regardant du côté de l’araméen et du syriaque.

Le commentaire islamique traditionnel se limite généralement à une lexicologie ; Luxenberg propose d'étendre cette recherche à d'autres langues, qui peuvent être consultées.

Il affirme aussi que le Coran est fondé sur des textes antérieurs, en particulier sur des lectionnaires utilisés dans les Églises chrétiennes de Syrie, et qu'adapter ces textes fut le travail de plusieurs générations pour donner le Coran que nous connaissons aujourd'hui. Quelques citations :

Méthode philologique de Luxenberg Vérifier si une explication plausible peut être trouvée dans le commentaire de Tabari, l'un de ceux qui ont le plus influencé les traducteurs occidentaux ; Vérifier si l'on trouve une explication plausible dans le Lisanibn Manzûr, Lisàn al-'arab. 15 volumes. Beyrouth, 1955-1956 le dictionnaire arabe le plus complet (ce dictionnaire n'avait pas encore été rédigé du temps de Tabari, aussi contient-il des éléments nouveaux) ; Vérifier si une expression arabe possède une racine homonyme en syriaque ou en araméen avec des sens différents qui pourraient aller avec le contexte ; Juger si oui ou non le sens en syriaque/araméen de la racine d'un mot donne un meilleur sens au passage incriminé. Vérifier s'il existe un mot syriaque qui a du sens dans le passage en question ; Expérimenter les différentes manières de placer les signes diacritiques (qui indiquent les voyelles, etc.) tardivement ajoutés au texte le plus ancien qui fixe le rasm. Peut-être existe-t-il une version du « rasm » qui donnerait un mot arabe faisant sens pour le passage ; S'il n'y a pas de mot arabe qui convienne, répéter l'expérience et regarder du côté des mots syriaques ; Traduire la phrase arabe en syriaque et vérifier dans la littérature syriaque une phrase qui aurait pu être littéralement traduite en arabe ; le sens originel en syriaque pourrait faire plus sens que la phrase résultante en arabe (ces phrases traduites sont appelées « calques morphologiques ») ; Vérifier s'il existe une phrase correspondante dans la littérature syriaque ancienne, qui pourrait être un analogue d'une phrase en arabe, aujourd'hui perdue ; Vérifier s'il existe une expression correcte en arabe, écrite sur un manuscrit arabe, mais dans une orthographe syriaque.

Luxenberg prétend que toutes ces lectures sont compatibles avec le rasm, les textes coraniques les plus anciens rédigés dans un script qui n'utilise pas les signes diacritiques.

Conclusions de Luxenberg Luxenberg conclut de ce travail sur le Coran que celui-ci est dérivé d'un lectionnaire syro-araméen, contenant des hymnes et des extraits de la Bible, utilisés dans les services rituels chrétiens. Ce lectionnaire aurait été traduit en arabe, dans une intention missionnaire. Il ne s'agissait pas d'inaugurer une nouvelle religion, mais d’en répandre une plus ancienne. Il s’appuie ici sur un travail antérieur de Günter Lüling« Sur le Coran primitif - Éléments pour la reconstruction des hymnes préislamiques chrétiens dans le Coran », cité par Claude Gilliot « L'origine syro-araméenne du Coran », paru dans Le Nouvel Observateur hors-série avec France Culture, avril/mai 2004..

Luxenberg n'a pas « corrigé » la totalité du Coran selon ces thèses. Il fonde ses conclusions sur ce qu'il présente comme un échantillon représentatif de passages difficiles.

Un passage qu'il a corrigé a beaucoup attiré l'attention des commentateurs, en premier lieu Tor Andræ qui voulait prouver que cette description venait des chrétiens syriaques et notamment d'Éphrem le SyrienThe Syro-Aramaic Reading of the Koran: A Contribution to the Decoding of the Language of the Koran, Christoph Luxenberg, 2007.. Il indique que le mot houri, fréquemment interprété par les commentateurs musulmans comme vierges aux grands yeux (qui serviront les désirs sexuels du croyant au Paradis ; Coran 44:54, 52:20, 55:72, 56:22) signifie en réalité raisins blancs. Il indique que de nombreuses descriptions chrétiennes du Paradis le montrent contenant du raisin blanc en abondance.

Luxenberg affirme aussi que le passage de la sourate 24 du Coran ordonnant aux femmes de se couvrir, un des textes fondant la doctrine du hijab, leur ordonne en réalité de « serrer leur ceinture autour de leur taille ». Il dit que le passage de la sourate 33, qui est traduit habituellement par « sceau du prophète » signifie en réalité « témoin ». Par cette lecture, Mahomet n'est plus le plus grand des prophètes, celui qui en clôt la lignée, mais seulement un témoin de ces prophètes qui sont venus avant lui.

Usage d'un pseudonyme Le pseudonyme de ce chercheur s'inspire peut-être de Georg Christoph Lichtenberg, un philologue réputé pour sa rigueur. L'auteur, qui accorde des interviews par téléphone, explique l'usage du pseudonyme en arguant que, dans le cadre d'une pression exercée sur les chercheurs libéraux, il craint une réaction vive du monde islamique et que ses amis arabes lui ont conseillé de ne faire savoir son nom qu'après avoir fait connaitre ses thèses.

On a régulièrement évoqué dans la presse un spécialiste des langues sémitiques enseignant dans une université allemande, un chercheur allemand voire suisse, spécialiste de la langue arabe ; Hans Jansen, professeur à l'Université de Leyde, émet l'hypothèse d'un chrétien libanaisRichard Kroes, « Zendeling, Dilettant of Visionair ? Een recensie van Ch. Luxenberg: Die Syro-Aramäische Lesart des Qura », Dialoog, , juin 2004, 18-35, lire en ligne sur Livius.org, et, à la suite de Sami Aldeeb en 2008, , de l'Université de Victoria, affirme en 2013 qu'il s'agit d'un chercheur chrétien libanais, spécialiste du Nouveau Testament et établi en Allemagne.

Critiques François de Blois, dans Journal of Qur'anic Studies, relève des fautes grammaticales dans le livre de Luxenberg : Il décrit son livre comme . Cette réception a été critiquée Pour Gilliot, « il contient des allégations sur l'origine ethnico-religieuse de l’auteur qui sont à la limite du supportable (), et pour lesquelles le proverbe vaut qui dit : “Si tu veux tuer ton chien, dis qu'il a la galle” ! » par Claude Gilliot à la fois pour partialité et parce que l'auteur « déforme souvent la pensée de Luxenberg »Claude Gilliot, « L'embarras d’un exégète musulman face à un palimpseste. Māturīdī et la sourate de l'Abondance (al-Kawthar, sourate 108), avec une note savante sur le commentaire coranique d’Ibn al-Naqīb (m. 698/1298) ». R. Arnzen and J. Thielmann. Words, texts and concepts crusing the Mediterranean area. Studies on the sources, contents and influences of Islamic civilization and Arabic philosophy and science. Dedicated to Gerhard Endress on his sixty-fifth birthday, Peeters, , 2004. . Gilliot considère que ses propres travaux confirment pour certains passages les découvertes de Luxenberg et que « la méthode de Luxenberg appliquée à des passages obscurs du Coran ou à des expressions qui font problème ne peut être rayée si facilement d'un trait de plume polémique ». Pour Van Reeth, la critique de François de Blois est la plus virulente contre Luxenberg. Avec des remarques parfois « dénuées de fondement », elle est même par endroit « malveillante et personnelle »Jan M. F. Van Reeth, « Le vignoble du paradis et le chemin qui y mène : la thèse de C. Luxenberg et les sources du Coran », Arabica, 53, 2006, ..

La réception de la méthodologie de Luxenberg par les spécialistes est très majoritairement négativeHerbert Berg, « Islamic Origins and the Qur’an », The Oxford Handbook of Qur'anic Studies, 2020, .. Pour Oliver Leaman, bien que basé sur une prémisse « complètement fausse », l'ouvrage de Luxenberg est bien argumenté, ce qui en fait un ouvrage remarquableOliver Leaman, « Modern Developments in Qur’anic Studies », Oxford handbook of qur'anic studies, 2020, .. Son travail a été critiqué par Saleh qui y voit une « “erreur étymologique” inhérente »Martin Nguyen, « Sunnī Hermeneutical Literature », The Oxford Handbook of Qur'anic Studies, 2020, et suiv.. Patricia Crone, spécialiste de l'histoire de l'Islam qui a travaillé à l'Institute for Advanced Study de Princeton, qualifie les travaux en 2002 de Luxenberg de « sérieux et passionnants ». En 2008, tout en reconnaissant la valeur de l'hypothèse de Luxenberg et de Günter Lüling, elle remarque que leurs livres sont notamment son Crone, Patricia, « What do we actually know about Mohammed? ». et que l'on ne saurait prétendre que ces livres aient bénéficié à l'islamologie Id..