La musique tient une place importante dans la vie sociale, politique et religieuse de la Grèce antique. Pour les Grecs, la musique est le plus beau des arts, en même temps qu'une science, objet des plus hautes spéculations philosophiques ; en ce sens, les Grecs lui ont accordé plus de valeur qu'aux arts majeurs que furent pour eux la poésie, la danse et la médecine.
Le rôle essentiel de la musique dans le monde grec apparaît dans plusieurs de leurs mythes : celui d'Orphée, qui réussit grâce à sa musique à convaincre le dieu des enfers, Hadès, de rendre à la lumière du jour son épouse Eurydice, est considéré comme le mythe fondateur de la musique ; mais il est attesté surtout par de très nombreux témoignages littéraires, papyrologiques et épigraphiques, par les représentations figurées sur la céramique, par les vestiges que nous avons conservés de leurs instruments à cordes, à percussion et à vent, et par plus d'une cinquantaine de partitions.
À l'époque archaïque (des origines au ), la musique est pratiquée uniquement par des musiciens professionnels, les aèdes et les rhapsodes, qui déclament les mythes en s'accompagnant d'un instrument et transmettent la musique oralement. Pendant la période classique, du au , la musique commence à faire partie du système éducatif, et de ce fait devient plus répandue. Dès cette époque, la théorie musicale est connue du point de vue mathématique et acoustique, grâce à Pythagore et à ses disciples. Par la suite, Aristoxène de Tarente confirme l'importance de l'oreille dans la perception des sons.
La Grèce dans l'histoire de la musique
La Grèce antique donne les Thraces pour inventeurs de la musique. La Grèce ancienne occupe une place importante dans l'histoire de la musique, dont le nom même dérive du grec ancien (« Muses ») : depuis des millénaires, l'humanité avait joué de la musique . Les Grecs sont le premier peuple européen pour qui la musique devient art, manière d'être et de penser en apportant la beauté. Ils sont aussi le premier peuple dont le système musical est connu, et le premier à utiliser la pratique de la notation. Avec lui, l'éducation musicale et l'institution des concours où le public est appelé à juger de la poésie et de la musique pour son plaisir ou son édification constituent l'une des trois grandes mutations musicales de l'humanitéLa première de ces mutations est l'apparition de l’Homo musicus vers (?), la seconde, l'avènement de traditions musicales collectives et la fabrication d'instruments justes, vers . : la spécialisation qu'elle entraîne fait apparaître deux types d'hommes musiciens, le musicien savant capable de jouer et de produire de la musique, et l'auditeur ou amateur de musique. Les Grecs sont en effet le premier peuple européen qui ait institué de véritables concerts sous forme de nomes citharistiques ou de duos d'instruments, ce qui a contribué à former chez eux un public socialement conscient et participant activement à l'auditionRoland de Candé, La musique : un sens à retrouver, Bang & Olufsen, 1972, ..
La musique antique a été l'objet de grandes spéculations, en raison de l'importance qui lui est attribuée, de sa perfection supposée, et du peu de documents écrits datant de cette époque.
Traités musicaux Nous connaissons une cinquantaine de traités musicaux, de la fin du au , représentant environ dix siècles de réflexion et de culture musicologique grecques. L'un des plus complets est celui d' (vers 360). Ces traités sont l'œuvre soit de musicographes, soit de théoriciens qui s'interrogent sur la nature de la science musicale, sur sa pratique et ses critères, et qui tentent de déterminer sa place dans le système des connaissances et ses rapports avec les mathématiques ou la physique.
Classification des disciplines musicales Dans le courant du , Lasos d'Hermione distingue trois parties dans le savoir musical, qui sont les parties technique, pratique et exécutive, elles-mêmes subdivisées en trois branches : la partie technique comprend d'abord l’, l’harmonique, suivie de la rythmique et de la métrique.
Harmonie
Lharmonie, telle que nous l’entendons, en tant que science des accords et de leurs enchaînements, était ignorée des Grecs. Leur gamme n’avait donc pas de tonique. Mais cependant une note y avait un rôle prépondérant : c’était la médiante. Dans la gamme dorienne, la médiante était le la. Son nom lui venait de sa position presque centrale, et son importance était due sans doute à ce fait que la plupart des relations mélodiques se percevaient directement ou indirectement par rapport à elle.
La gamme dorienne est l’échelle fixe des sons dans la musique grecque. Mais elle se transforme en une série de gammes diverses ou modes, selon que l’on en déplace le point de départ et la médiane. Voici les sept modes des Grecs : Dorien, Hypodorien, Phrygien, Hypophrygien, Lydien, Hypolydien, Mixolydien, Hypomixolydien (=Dorien)Voir les modes anciens.. La théorie de l'harmonie dans l'antiquité distingue trois modes harmoniques : le premier groupe évoque les lamentations (Mode lydien mixte, mode dorien, mode phrygien et mode éolien) ; le deuxième groupe évoque les beuveries (Mode ionien) ; le troisième groupe évoque l'ardeur virile (dorien et phrygien).
Le terme mode utilisé dans le contexte de la musique antique n'a pas nécessairement la même signification que le terme mode utilisé depuis le Moyen Âge dans la musique moderne : On utilise fréquemment des noms grecs issus du système musical de la Grèce antique (ionien, dorien, phrygien, etc.) pour désigner chacun des sept modes diatoniques. Mais la légitimité historique de ces noms grecs dans ce contexte a été contestée au cours du par des musicologues comme Jacques Chailley, qui considère que ces noms, outre le fait qu’ils sont « apocryphes » (). (), sont trompeurs en ce qu’ils laissent croire que les modes utilisés dans la musique occidentale actuelle sont les mêmes que ceux utilisés dans l’Antiquité (). Le guide de la théorie de la musique de Claude Abromont souligne également que ces appellations grecques proviennent « d'une lecture erronée de la théorie grecque » ().
Gamme Notre gamme a une tonique qui en est le premier degré. Mais la notion de la tonique n’a de sens qu’au point de vue moderne de l’harmonie. La gamme fondamentale des Grecs de l’Antiquité était la gamme dorienne au sens antiqueSelon l'appellation grecque et non médiévale. : mi ré do si la sol fa mi. Mais tandis que notre gamme est essentiellement ascendante, la gamme dorienne est essentiellement descendante : la monter, c’était, aux yeux des Grecs, la prendre à l’envers. La place des demi-tons dans les deux gammes est la même, si l’on considère chaque gamme dans son sens direct, et non dans son sens inverse. Une gamme est un mouvement mélodique, et la direction de ce mouvement dépend des attractions entre les notes, et par suite la détermination de la place des demi-tons. De même que nous transposons notre gamme majeure d’ut et notre gamme mineure de la dans douze tonalités différentes par le moyen d’altérations ascendantes ou descendantes, les Grecs usaient de transpositions analogues. Ils surent même moduler à la quinte inférieure par des moyens purement mélodiques.
Nous n’avons exposé jusqu’ici le système musical des Grecs que selon sa forme la plus ancienne qu’ils appelaient le genre diatonique, parce que c’était celui où les cordes de la lyre prenaient le maximum de tension, et qui se caractérisait par la disposition suivante des intervalles dans le tétracorde inférieur de la gamme : la - sol - fa - mi. Des complications, sans doute d’origine orientale, s’introduisirent par la suite dans la musique grecque, sous les noms de genre chromatique et de genre enharmonique. Le genre chromatique se définit par la disposition suivante du tétracorde inférieur de la gamme : la - - - mi. Quant au genre enharmonique, très différent de notre usage moderne, il introduit le quart de ton dans le tétracorde inférieur de la gamme : la - fa - - mi (l'altération abaisse la note qui la précède d'un quart de ton).
La musique grecque était essentiellement homophone, comme toutes les musiques de l’antiquité, c’est-à-dire que les Grecs ne considéraient pas comme musicale la production simultanée de deux mélodies différentes et qu’ils ne connaissaient pas l’harmonie au sens moderne du mot. Quand ils chantaient des chœurs, c’était toujours à l’unis ou à l’octave, et déjà le redoublement d’un chant à l’octave, tel qu’il se produit quand on associe des voix d’enfants à des voix d’hommes, leur paraissait d’une complication audacieuse. Les instruments qui accompagnaient les voix se contentaient de doubler leur partie ; parfois cependant ils y ajoutaient une « broderie ». Mais de tels ornements ou de tels mélanges de sons n’avaient, à aucun degré, le caractère ou le rôle de nos contrepoints et de nos harmonies.
Rythme La théorie du rythme avait, chez les Grecs, une importance capitale, et elle avait pris un développement considérable, dont nous ne trouvons l'analogue que dans des traités de composition tout à fait modernes.
Le temps premier, qui sert de base au système, est la valeur de durée la plus petite, la brève (∪) dont le multiple est la longue (—) qui vaut deux brèves. En combinant ensemble longues et brèves, on obtient différents rythmes élémentaires ou pieds qui correspondent aux « temps » de nos «mesures» : l'iambe (∪—), le trochée (—∪), le tribachys (∪∪∪), le dactyle (—∪∪), l'anapeste (∪∪—), le spondée (— —), etc. En réunissant plusieurs pieds ensemble, on forme des mètres, comme nos « mesures » se composent de « temps ». L'union de plusieurs mètres donne lieu à un membre de phrase ou kôlon. La phrase est généralement faite de deux kôla. Les phrases se regroupent en périodes et les périodes en strophes qui se présentent d'ordinaire suivies de l’antistrophe (reprise), et de l’épode (coda). Des lois très minutieuses et très variées étaient appliquées par les Grecs à la construction de ces grands ensembles rythmiques que sont une ode de Pindare ou telle scène tragique d'Eschyle, fort analogues par leur architecture à nos sonates et à nos symphonies. Ces règles de construction furent tout à fait ignorées du Moyen Âge. Retrouvées d'instinct par les grands maîtres classiques, elles ne furent énoncées très explicitement par les théoriciens modernes qu'à la suite de la découverte au de la véritable signification de la doctrine des anciens.
Intervalles Différents intervalles ont été prêtés aux Grecs de l'Antiquité : on prête à Ptolémée l'intervalle 5/4 pour la tierce majeure, l'intervalle 6/5 pour la tierce mineure, et 31/30 ou 32/31 pour les quarts de ton ; on prête à Ératosthène l'usage des rapports 19/15, 39/38 et 40/39 ; on prête à Boèce le rapport 81/80 pour un diton majeur.
Notation D'après les tables d', les Grecs de l'Antiquité disposaient de deux systèmes de notation, l'un pour la musique instrumentale et l'autre pour la musique vocale.. Pour cette dernière on utilisait les lettres de l'alphabet (A-Ώ, du plus aigu au plus grave), éventuellement déformées (lettres amputées, allongées, tournées ou doublées, par exemple).
Instruments de musique grecs antiques vignette|gauche|redresse|Joueur d'aulos. Lécythe attique à fond blanc, v. 480 av. J.-C. Musée archéologique régional de Palerme.
Parmi les instruments à cordes, les plus répandus sont la lyre et la cithare, montées pendant longtemps à sept cordes. La pandoura, ancêtre du luth, est attestée dans le monde gréco-romain à partir du environAlexander Lingas, entrée "Instruments, Musical", dans Nigel Guy Wilson (éd.), Encyclopedia of Ancient Greece, Psychology Press, 2006, 385. .. Le psaltérion est également attesté.
Les principaux instruments à vent sont l'aulos, instrument à anche double (proche d'un double hautbois), la syrinx (sorte de flûte de Pan) et la salpinx (trompette droite et évasée).