vignette|Message d'un individu soutenant la « désobéissance » à son initiative personnelle lors d'une manifestation de Gilets jaunes à Lille, en décembre 2018. Le texte est extrait de la chanson "Sans haine, sans armes, et sans violence" du groupe HK et les Saltimbanks. thumb|Graffiti anarchiste à Nyon (canton de Vaud), en 2021.
La désobéissance civile est le refus assumé et public de se soumettre à une loi, un règlement, une organisation ou un pouvoir jugé inique par ceux qui le contestent, tout en faisant de ce refus une arme de combat pacifique via des modes d’actions illégaux.
Le terme apparaît pour la première fois en 1866 dans un recueil posthume des écrits de l'Américain Henry David Thoreau, bien que celui-ci n'ait jamais utilisé cette expression. L'éditeur a attribué le titre La Désobéissance civile à son essai initialement intitulé Résistance au gouvernement civil, publié en 1849, à la suite de son refus de payer une taxe destinée à financer la guerre contre le Mexique. Si la désobéissance civile est une forme de révolte ou de résistance, elle se distingue pourtant de la révolte au sens classique. La révolte classique tend à opposer la violence à la violence. La désobéissance civile, plus subtile, refuse d'être complice d'un pouvoir jugé illégitime et de nourrir ce pouvoir par sa propre coopération. Le principe même du pouvoir politique pourrait rendre possible l'efficacité de cette action. Autrement dit la désobéissance civile tire sa spécificité de la remise en cause de la fidélité indéfectible au pouvoir. C'est une fidélité critique, car le désobéissant ne conteste pas le socle du système en vigueur, au contraire il accorde bel et bien une légitimité au système mais affirme un écart ponctuel entre ce qui devrait être et ce qui est. C'est en cela que le désobéissant fonde sa contestation.
Définition Il n'y a pas d'unanimité sur la définition de la désobéissance civile. John Rawls et Jürgen Habermas ont chacun une définition de la désobéissance civile.
Selon Rawls : .
Pour Habermas :
Six éléments sont donc caractéristiques d'un acte de désobéissance civile.
Infraction consciente et intentionnelle L'acte de désobéissance doit être une infraction consciente et intentionnelle, et il doit ainsi violer une règle de droit positif. Si l'infraction porte sur la norme contestée directement, on parle de désobéissance directe ; ce fut, par exemple, le cas des campagnes de désobéissance civile lancées par Martin Luther King qui visaient à faire occuper par les noirs les espaces légalement réservés aux blancs. Mais, la norme violée peut ne pas être celle contestée, on parle alors de désobéissance civile indirecte, c'est le cas par exemple des sit-in, qui ne visent pas à contester le code de la route.
Bien qu'il ne soit pas possible de constater l'existence d'une infraction (c'est le juge qui détermine l'existence d'une infraction), on considère qu'un acte est constitutif d'un acte de désobéissance civile lorsque ses auteurs prennent le risque de commettre un acte qui est, aux yeux de l'opinion publique et à ceux des autorités, généralement tenu comme une infraction.
Touchant cette question, il est intéressant de rappeler l'expérience réalisée par Stanley Milgram où le sujet consiste à mesurer la proportion des individus capables de démarrer un tel acte de désobéissance malgré la pression sociale ou administrative.
Acte public L'acte de désobéissance se traduit par une attitude publique, ce qui le différencie de la désobéissance criminelle, qui ne prospère que dans la clandestinité (parfois, avec une revendication).
Dans la désobéissance civile, la publicité vise à écarter tout soupçon sur la « moralité de l'acte » et à lui conférer en outre une valeur symbolique et la plus grande audience possible afin que l'acte ait le plus grand retentissement pour modifier le « sentiment » ou la « conviction » de l'opinion publique. L'acte vise ainsi la plus large médiatisation possible et peut entrer dans une stratégie de provocation et d'agitprop.
Certains auteurs vont au-delà ; fidèle à la ligne de Gandhi, ils voient dans la publicité une exigence qui veut que l'on communique à l'avance aux autorités compétentes les actions futures de désobéissance.
Acte individuel ou mouvement à vocation collective L'acte de désobéissance s'inscrit le plus souvent dans un mouvement collectif, contre des lois ne touchant pas directement ceux qui la combattent, mais peut aussi concerner la désobéissance à titre individuel de personnes dont les droits sont directement mis en cause par la loi ou la règle contestée, cas dans lequel s'inscrit l'objection de conscience. Lorsqu'elle devient collective, elle est l'acte d'un groupe qui se présente comme une minorité agissant et se traduit par l'action concertée de celle-ci. Ainsi, Hannah Arendt relève que « loin de procéder de la philosophie subjective de quelques individus excentriques la désobéissance civile résulte de la coopération délibérée des membres du groupe tirant précisément leur force de leur capacité d'œuvrer en commun » . La désobéissance est donc souvent une action collective, mais rien n'empêche que le sursaut moral d'un individu ne finisse par mobiliser un courant plus large qui pourra alors être qualifié de désobéissance civile. C'est typiquement le cas du refus de Rosa Parks d'obéir à une injonction non prévue par la loi, dont la résistance individuelle s'est étendue au mouvement collectif de boycott du réseau de bus de Montgomery après sa condamnation à une amende.
Action pacifique Le désobéissant use généralement de moyens pacifiques. La désobéissance civile vise à appeler aux débats publics et pour ce faire, elle en appelle à la « conscience endormie » de la majorité plutôt qu'à l'action violente. C'est un des traits qui la distingue de la révolution, qui pour arriver à ses fins peut, potentiellement, en appeler à la force. En outre, l'opposition à la loi qui est inhérente à la désobéissance civile se faisant dans une paradoxale fidélité à une loi considérée supérieure, il n'y a donc pas de violence dans l'esprit de la désobéissance civile. Celle-ci étant plutôt le fait de l'État, le seul qui dispose d'une « violence légitime » selon Max Weber, cette violence pouvant être physique mais aussi « symbolique » c'est-à-dire psychique, voire souvent économique ou verbale.
La modification d'une règle Selon ses promoteurs, la désobéissance civile poursuit des fins novatrices. Elle vise l'« abrogation » ou tout au moins la modification de la norme contestée. La nature de la désobéissance civile consistant à , elle n'existe donc que si le refus fait l'objet d'une action en justice.
Principes supérieurs La désobéissance civile fait appel à des « principes supérieurs » à l'acte contesté. C'est sans doute le trait le plus important de la désobéissance civile puisque c'est lui qui lui donne une certaine légitimité. Ces principes considérés supérieurs peuvent être religieux, et des membres du clergé ont donc souvent été des participants ou des dirigeants dans des actions de désobéissance civile. Aux États-Unis par exemple, les frères Berrigan sont des prêtres qui ont été arrêtés des douzaines de fois pour des actes de désobéissance civile dans des protestations antiguerre.
Les principes supérieurs invoqués peuvent également être « constitutionnels » ou « supra constitutionnels ». Ainsi, des écrivains et cinéastes français, dans leur texte appelant à la désobéissance civile en 1997 contre un projet de loi de Jean-Louis Debré, qui obligeait notamment toute personne hébergeant un étranger en visite privée en France à déclarer à la mairie son départ, faisaient référence aux libertés publiques et au respect de la personne humaine. En lançant cet appel, les désobéissants montrent qu'il existe selon eux une possibilité d'être entendu par les gouvernants. Ce fut d'ailleurs le cas contre ce projet de loi Debré, car, à la suite du débat qui eut lieu, et devant la mobilisation de l'opinion publique, le gouvernement de l'époque n'eut d'autre choix que de renoncer au projet.
Selon ses promoteurs, la désobéissance civile, loin donc d'affaiblir les institutions, pourrait au contraire les renforcer en provoquant une compréhension plus claire de leurs idéaux fondateurs et en faisant participer davantage l'opinion publique au processus normatif.
Historique De l'Antiquité à l'époque moderne Une forme de désobéissance civile existait déjà dans le mythe d'Antigone, laquelle brave les lois de la cité pour donner à son frère une sépulture décente, et dans la Lysistrata d'Aristophane, où les femmes décident de se refuser à leurs maris tant qu'ils n'auront pas mis un terme à la guerre.
L'histoire romaine a conservé la mémoire de manifestations de femmes, en 195 contre des restrictions vestimentaires et en 42 contre une taxe abusive, ce qui nous montre que déjà l'idée de résistance à une loi jugée inique était déjà présente. On peut parler du (« droit de résistance ») du droit romain..
De son côté, la religion chrétienne au Moyen Âge distinguait, sur la base de la théorie des deux épées formulée au par le pape Gélase, la sphère civile et la sphère religieuse. Se référant à la norme de l'Évangile qui veut que l'on , l'Église a ensuite formulé de manière définitive le devoir d'obéissance en se fondant sur la doctrine paulinienne selon laquelle il n'y a d'autre pouvoir que celui qui vient de Dieu. Elle établit en outre que le bras armé de Dieu est plus puissant que celui des hommes, qu'ils soient rois ou empereurs, car ils sont ce qu'ils sont par la seule grâce de Dieu. Cependant, Thomas d'Aquin dans la Somme théologique, ouvrira un début de brèche à l'obéissance aveugle à la loi en acceptant que l'on désobéisse à des lois injustes (plutôt définies comme des actes de violence que des lois) et pour autant que lesdites lois soient contraires au droit divin et que la désobéissance à la loi ne produise pas de maux supérieurs à son accomplissement.
Au des penseurs comme Étienne de La Boétie et les monarchomaques théorisèrent le refus d'obéir au tyran. Ce dernier montre dans le Discours de la servitude volontaire que le pouvoir d'un État repose entièrement sur la coopération de la population. Ainsi, dès l'instant où la population refuse d'obéir, l'État n'a plus de pouvoir. Un peuple peut donc résister sans violence par la désobéissance et provoquer l'effondrement d'un État illégitime, car, disait-il, le pouvoir le plus féroce tire toute sa puissance de son peuple. Encore faut-il une prise de conscience générale et le courage des premiers militants pour que ce principe puisse être efficace. C'est principalement Gandhi en Inde, Martin Luther King aux États-Unis, Mandela en Afrique du Sud et la contestation du pouvoir soviétique dans les qui en ont montré l'efficacité.
Époque contemporaine Le principe est utilisé aujourd'hui au sein des démocraties pour lutter contre certaines lois lorsque les militants estiment que la légalité, qui dépend de la majorité et / ou d'une certaine inertie, ne parviendra pas à modifier ces lois. La désobéissance est illégale par définition, mais est en principe non violente. Cependant, certaines actions en France ont revendiqué la dégradation de biens privés (par exemple les faucheurs volontaires). Certains ne voient dans ces actions que la dégradation de biens ou la résistance d'individus ou de groupes isolés, mais d'autres y voient un acte salutaire d'action directe de désobéissance civile visant à faire modifier la politique des autorités.
Henry David Thoreau
vignette|Henry David Thoreau, 1856. Le mouvement d'« indépendance des colonies » vis-à-vis de l'absolutisme métropolitain a été à l'origine de l'apparition de nouveaux ordres juridiques. Ces nouveaux systèmes ont été précédés d'une désobéissance de fait qui constitue la base du droit à l'autodétermination des peuples.