Champ libre est une maison d'édition créée à Paris en 1969 par Gérard Lebovici, Gérard Guégan, Alain Le Saux et Floriana Lebovici pour publier des ouvrages de critique sociale reflétant des courants de gauche critique et d'extrême gauche non léniniste de l'époque (gauche communiste). De nombreux classiques de l'anarchisme, de la littérature, de l'histoire militaire et stratégique, et d'ouvrages sur les avant-gardes artistiques (principalement Dada) y seront également édités. En vingt-deux ans, Champ libre a publié 230 livres.

Dans le domaine de l'édition, Champ libre a eu une influence radicale sur une partie de la jeunesse des années 1970 et a inspiré nombre d'éditeurs indépendantsPascal Fouché (dir.), L'Édition française depuis 1945, Éditions du Cercle de la Librairie, Paris, 1998. (Des éditeurs tels que les Éditions de l'Encyclopédie des Nuisances, Éditions Allia, L'Échappée ou encore Bernard Wallet chez Verticales ont été inspirés par Champ libre.).

À la suite de l'assassinat de Gérard Lebovici en 1984, Champ libre prend le nom d'Éditions Gérard Lebovici. En 1991, après le décès de Floriana Lebovici, épouse de Gérard Lebovici, la maison est mise en liquidation et son fonds est repris par les éditions Ivrea, à l'exception notable des livres de Guy Debord, qui décide de rompre avec les héritiers Lebovici, responsables d'Ivrea.

Histoire 1969 : fondation Secondé par Gérard Guégan, qui en est le premier directeur littéraire, Gérard Lebovici s'entoure d'une équipe qui comprend notamment Alain Le SauxDaniel Garcia, Gérard Lebovici, meurtre en sous-sol, letemps.ch, 16 juillet 2013 et Raphaël Sorin, ainsi que sa femme, Floriana Chiampo. Champ libre publie dans cet après-68 un large éventail de textes qui reflètent la recherche idéologique de l'époque ainsi qu'une ouverture vers la contre-culture américaine ou les avant-gardes historiques, textes qui sont amenés dans la maison aussi bien par Michel Giroud que Marc Dachy ou Andréi Nakov. À ses débuts, Champ libre n'a pas de ligne éditoriale précise. La maison surfe sur la vague de 1968 et s'intéresse à l'underground, à l'avant-garde, à la science-fiction, à la sexualité ainsi qu'aux classiques de l'anarchisme et du marxisme.

En , Champ libre republie le livre de Guy Debord, La Société du spectacle, et édite des ouvrages qui se situent à contre-courant, comme celui du sinologue Simon Leys (de son vrai nom Pierre Ryckmans), Les Habits neufs du président Mao, qui contribue à dégonfler le mythe de la « révolution culturelle » chinoise, encore très vivace en France à cette époque, surtout parmi les intellectuels et les militants. La rencontre de Lebovici avec Debord en 1971 est décisive car elle marque le début d'une indéfectible amitié qui va influer sur l'orientation de Champ libre. Guy Debord aiguise le regard de l'éditeur. Champ libre devient peu à peu, à partir de 1972, un espace neuf de critique sociale en rupture avec l'édition de gauche traditionnelle, se démarquant ainsi du gauchisme « trotsko-maoïste » alors en vogue.

Grâce à l’entremise de Georges Kiejman, ami de longue date de Gérard Lebovici et avocat de la maison Gallimard, Champ libre bénéficie de la logistique de Gallimard pour sa diffusion et sa distribution.

1974 : renvoi de la première équipe En 1974, Lebovici congédie la première équipe de Champ libre, reprochant à Guégan de publier ses propres livres et l'accusant de vouloir transformer l'entreprise en une maison d'édition commerciale comme les autres. Les suggestions de Guy Debord prennent alors une part grandissante dans le choix des auteurs publiés, notamment avec les classiques de l'histoire militaire et de la stratégie (plusieurs volumes de Clausewitz, Ardant du Picq, Jomini et WFP Napier) mais aussi avec la publication d'August von CieszkowskiGuy Debord, Correspondance, volume 5, Fayard, 2005 (pages 78 et 80). (considéré par Debord comme un précurseur des thèses de l'Internationale situationniste), Anacharsis Cloots, Saint-Just, Baltasar Gracián, Bruno RizziGuy Debord, Correspondance, volume 5, Fayard, 2005 (page 364)., Edward SexbyNote rédigée par Debord lors de la réédition par Champ Libre de Tuer n'est pas assassiner d'Edward Sexby en 1980, debordiana.org, Jorge Manrique, les poètes de l'époque des Thang, Omar Khayyam ainsi que Jaime Semprun et Francis Pagnon, entre autres.

La Révolution sociale espagnole de 1936 est évoquée dans plusieurs titres tels que la Protestation devant les libertaires du présent et du futur sur les capitulations de 1937 (traduite du castillan par Debord), l'Histoire du POUM, Spanish Cockpit, ou encore Hommage à la Catalogne. Trois projets d'édition traitant de la Révolution espagnole ne voient pas le jour. Tout d'abord la biographie de Buenaventura Durruti par Abel Paz est refusée, Gérard Lebovici reprochant à l'auteur de ne pas affirmer avec clarté la responsabilité des staliniens et des dirigeants de la CNT dans la mort de DurrutiEditions Champ Libre, Correspondance, volume 2, Champ Libre, 1981.. Les autres deux projets sont le livre de Burnett Bolloten, La Révolution espagnole et celui d'Antonio Téllez, Sabaté. Guerilla urbaine en Espagne (1945-1960), livre tenu en haute estime par DebordGuy Debord, Correspondance, vol. 6, page 392, Fayard.. Ces deux ouvrages avaient été publiés initialement en français par Ruedo ibérico. À la suite de la disparition de Ruedo ibérico, Champ libre en avait un moment envisagé la réédition au cours des années 1980Guy Debord, Correspondance, vol. 6, Fayard..

Champ libre republie également quelques grands classiques révolutionnaires (Marx, Bakounine) ainsi que des auteurs opposés aux Bolcheviks et au stalinisme (Gustav Landauer, Karl Korsch, Ante Ciliga, Boris Souvarine, Boris Savinkov, Nicolas Valentinov, Boris Pilniak, Walter Krivitsky, George Orwell). Toutefois on ne peut réduire la maison aux choix de Debord si l'on pense aux livres de Chklovski, Pansaers, Ribemont-Dessaignes, Pessoa, Taraboukine, Schwitters, Kubler, Huidobro, dont la publication par Champ libre semble créer un axe « dada-situationniste » qui, certes, recoupe certaines positions de Debord, mais relève aussi d'une volonté de diffuser des travaux de nombreux chercheurs sans relation avec les situationnistes.

De 1974 à 1978, Champ libre publie une collection de vingt-et-un titres de science-fiction, baptisée « Chute libre » par Jean-Patrick Manchette et dirigée par Jean-Claude Zylberstein.

Champ libre édite à partir de 1975 un recueil réunissant les 12 numéros de la revue Internationale situationniste, mais aussi Véridique Rapport sur les dernières chances de sauver le Capitalisme en Italie de Censor (pseudonyme de Gianfranco Sanguinetti), traduit par Guy Debord, où sont révélées les stratégies modernes des classes dominantes, le Précis de récupération de Jaime Semprun, une réédition de De la misère en milieu étudiant, les Œuvres cinématographiques complètes de Debord en 1978 (dont In girum imus nocte et consumimur igni) ou encore, en 1979, la Préface à la quatrième édition italienne de « La Société du spectacle » dans laquelle Debord traite de la question du terrorisme en Italie. Il y affirme que les Brigades rouges sont entièrement manipulées par les services secrets de l'État et que c'est au nom de l'intérêt supérieur de l'État qu'Aldo Moro a été assassiné. Champ libre publie le livre de Hanns-Erich Kaminski, Céline en chemise brune, qui s'attaque à l'écrivain L.-F. Céline considéré comme un agent au service de la propagande nazie. Ce thème sera ensuite approfondi par Michel Bounan (L'Art de Céline et son temps)Michel Bounan, L’art de Céline et son temps, Éd. Allia, 1998., ami de Guy Debord, dans les années 1990.

La politique commerciale de la maison, sous l'influence de Debord, va rompre avec tous les usages habituels du milieu de l'édition : pas de publications en livres de poche des titres les plus vendus, aucun contact avec la presse, refus des prix littéraires, rupture avec tout auteur dont le comportement n'est pas en cohérence avec l'esprit de la maison. Debord, dans une lettre à Lebovici en , considère que sur les quatre-vingts titres figurant au catalogue, il n'y a que 22 bons livres, le reste étant médiocre, voire franchement mauvaisGuy Debord, Correspondance, volume 5, Fayard, 2005 (page 263).. Le pourcentage de bons livres est malgré tout largement supérieur à celui de n'importe quel autre éditeur fait remarquer Debord.

En , Gérard Lebovici reconnaît, dans une lettre à un de ses auteurs, que « (…) l'époque y participant, je m'améliore sans doute, car je refuserais aujourd'hui bon nombre de livres figurant au catalogue Champ libre (…) »Éditions Champ libre, Correspondance Vol. 1, 1978 (page 155).. Non sans plaisir, Debord affirme qu'« il y a autour de Champ libre une louche allure de complot permanent contre le monde entier. »

Les années qui suivent confirment l'originalité de Champ libre dans le paysage éditorial. L'équipe se rétrécit : Floriana Lebovici assume l'essentiel des fonctions, accompagnée par Hortensia Biscaretti di Ruffia, Catherine Nicole et un maquettiste. Floriana Lebovici introduit de nouvelles maquettes somptueuses qui vont devenir la marque de la maison. À l'amour des textes s'allie celui de la fabrication des livres : couture au fil de lin, impression couleur sur canson, rabats, reproductions, typographie au plomb ; il y a là une véritable conception du livre de qualité qui va à contre-courant de l'industrialisation de la chose imprimée.

En , Debord rédige une DéclarationGuy Debord, Œuvres, coll. Quarto, Gallimard, 2006 (page 1475). qui paraîtra en tête des catalogues de Champ libre jusqu'en 1991. Il s'agit d'une déclaration de guerre aux journalistes et aux critiques littéraires qui y sont traités de « professionnels de la falsification et de la jobardise ». On peut y lire que « Champ libre a cessé de reconnaître l'existence de la presse. »

Une visée stratégique La visée stratégique de Gérard Lebovici et Guy Debord à travers Champ libre est de mettre en lumière l'apparence des choses afin de mieux en dévoiler la réalité. Il s'agit d'un travail de déprogrammation, de contre-information, de démystification, dont Champ libre est le vecteur essentiel. Le but est de réagir à l'aliénation générale mortifère, au conditionnement médiatique de l'individu, à l'inculture générale obligatoire, à la tentation d'écarter de l'histoire des moments passionnants de l'art et de la vie, et plus généralement à la dégradation de la qualité de l'existence. Le catalogue de Champ libre inaugure un concept neuf et crucial, noble contrepoint à l'industrialisation en cours dans le monde de l'édition.

Du fait de la fortune de Gérard Lebovici obtenue dans le monde du cinéma, Champ libre n'a aucun souci d'argent. La maison est volontairement déconnectée du marché et ne cède à aucun compromis commercial. Dans L'Édition française depuis 1945Éditions du Cercle de la librairie, Paris, 1998., Anita Blanc, ancienne collaboratrice de Champ libre, explique cette indépendance : « Dégagé des soucis économiques qui sont le lot permanent des petites maisons d'édition à la production exigeante, Lebovici pourra se permettre de soutenir financièrement un catalogue de « petite vente » sans concessions commerciales et de n'éditer, même à perte, que les ouvrages qu'il estime nécessaires et sélectionnera avec rigueur. »

1984 : réédition de Mesrine et l'assassinat de Gérard Lebovici