vignette|Paix entre Alexis Comnène et Bohémond d'Antioche. Miniature du . Le traité de Déabolis, aussi appelé traité de Devol (ou Dévol), est un accord signé en 1108 entre Bohémond d'Antioche et l'empereur byzantin , après l'échec de l'offensive menée par le prince d'Antioche contre l'Empire byzantin. Le traité tire son nom de la forteresse byzantine de Devol située en Albanie. Le traité, non appliqué, a pour but de faire de la principauté d'Antioche un État vassal de l'Empire byzantin. Ce traité met fin à plusieurs décennies de tensions entre l'Empire byzantin et les Normands du sud de l'Italie. résiste ainsi à une première offensive normande menée par Robert Guiscard en 1081-1085, puis à une seconde menée par son fils Bohémond en 1107-1108.
Lors de la première croisade, les armées des croisés se rassemblent à Constantinople. Leurs commandants s'engagent alors à rendre à l'Empire byzantin toutes les terres anciennement byzantines qu'elles pourraient conquérir. Toutefois, Bohémond, le fils de Robert Guiscard, un ancien adversaire de l'Empire, décide de fonder la principauté indépendante d'Antioche. n'en reconnaît pas la légitimité et, face au risque d'une guerre ouverte, Bohémond part en Occident chercher des renforts. Il lance ensuite les hostilités contre l'Empire byzantin mais il est rapidement contraint de se rendre et de négocier avec Alexis au camp impérial de Déabolis, ou Devol, où le traité est signé.
Ce traité fait de Bohémond un vassal de l'empereur et l'oblige à participer à la défense de l'Empire si celui-ci est attaqué. Il accepte aussi que la nomination du patriarche d'Antioche se fasse selon les choix des autorités byzantines à Constantinople et non parmi les latins. En retour, il reçoit les titres de sébaste et de doux d'Antioche, ainsi qu'un tribut annuel de 200 pièces de monnaie qu'il insiste pour qu'elles datent de l'époque de l'empereur Michel VII . Le traité fait aussi la liste exhaustive des territoires qui doivent être concédés aux autorités byzantines, s'il le faut par la force (notamment au cas où Tancrède de Hauteville refuse les clauses du traité), et des territoires qui sont concédés à Bohémond de Tarente pendant qu'il vivra. Le traité impose aussi à tous les chevaliers dépendants de Bohémond d'aussi prêter allégeance à Alexis Ier. Le traité stipule enfin que les territoires appartenant à Bohémond de Tarente devront revenir à l'empire byzantin après la mort de celui-ci.
À la suite de ce traité, Bohémond se replie vers l'Apulie où il meurt. Son neveu, Tancrède de Hauteville, régent d'Antioche, refuse de se plier aux termes du traité. Si Antioche revient temporairement sous la souveraineté byzantine en 1137, c'est seulement en 1158 que la principauté devient réellement un vassal de l'Empire.
Le traité de Devol est souvent perçu comme un bon exemple de la pratique byzantine qui consiste à résoudre les conflits par la diplomatie plutôt que par la guerre. En outre, il est à la fois le résultat et l'une des causes de la méfiance entre les Byzantins et les Croisés.
Contexte vignette|L'Empire byzantin et les États latins d'Orient vers 1140. En 1097, les Croisés se rassemblent à Constantinople qu'ils ont rejoint à travers l'Europe en ordre dispersé. Alexis est surpris par l'ampleur des troupes alors qu'il n'a appelé que quelques chevaliers occidentaux pour servir comme mercenaires contre les Seldjoukides. De ce fait, il bloque ces armées au niveau du Bosphore et ne les autorise à le traverser qu'après que leurs chefs ont promis de rendre aux Byzantins toutes les terres qui ont pu appartenir à l'Empire dans le passé et qu'ils conquéraient sur leur route en direction de Jérusalem. Malgré certaines difficultés, les Croisés finissent par prêter serment individuellement. Si celui de Raymond IV de Toulouse est probablement sincère, certains, comme Bohémond, ont sûrement pour intention de ne pas remplir l'ensemble des devoirs que le serment implique. En retour, Alexis fournit aux Croisés des guides et une escorte militaire. Toutefois, des dissensions apparaissent rapidement entre les deux camps, notamment en raison des pratiques des Byzantins qui négocient la reddition de Nicée que les Croisés assiègent et s'apprêtent à assaillir dans l'optique de constituer un butin de guerre. Après cet épisode, une partie des Croisés commencent à ressentir l'attitude des Byzantins comme une forme de trahison tandis qu'Alexis parvient à reconquérir plusieurs îles et la partie occidentale de Anatolie. La croisade continue sa route jusqu'à Antioche qu'elle assiège. Bohémond de Tarente ayant dit au général byzantin Tatikios que les Croisés cherchaient à l'exécuter lui et ses troupes car ils soupçonneraient les Byzantins d'avoir appelé le sultan Kerbogha à envoyer des troupes contre eux, Tatikios quitte alors précipitamment le siège. D'après Anne Comnène, Bohémond aurait inventé toute cette histoire pour avoir les mains libres pour obtenir Antioche sans être gêné par le serment prêté à Alexis Ier, tout en lui donnant l'occasion d'accuser les byzantins de trahison auprès des autres Croisés. Finalement, la ville tombe, mais les Croisés sont immédiatement assiégés par l'armée envoyée par le sultan Kerbogha. Pendant ce temps, Alexis s'approche de la Syrie du Nord pour s'assurer qu'Antioche revient bien aux Byzantins, conformément aux promesses qui ont été faites. Toutefois, Étienne de Blois et Guillaume de Grandmesnil, qui ont quitté la ville après sa prise, informent l'empereur de la présence de l'armée du sultan et de la situation désespérée des Croisés. Alexis décide de ne pas se risquer à marcher vers la ville alors qu'une autre armée turque est présente en Asie Mineure et préfère se replier vers Constantinople au cas où les turques décideraient d'en entreprendre le siège. Néanmoins, les Croisés parviennent à vaincre les Turcs et ressentent très mal la retraite d'Alexis qu'ils apparentent à une trahison. Dès lors, ils s'estiment déliés de leurs promesses.
En 1100, plusieurs États croisés se sont constitués, dont la principauté d'Antioche dirigée par Bohémond depuis 1098. Pourtant, Alexis continue d'en réclamer la souveraineté, d'autant que la cité possède un port important et est un nœud commercial important en direction de l'Asie, ainsi qu'un bastion du christianisme orthodoxe dont le patriarche est une autorité spirituelle majeure. En outre, la ville n'a quitté le giron byzantin que quelques décennies auparavant, à la suite de la bataille de Mantzikert (1071), ce qui la différencie de Jérusalem qui n'est plus dans l'orbite byzantine depuis plusieurs siècles. Par conséquent, l'empereur ne peut reconnaître la légitimité de la principauté et persiste à demander à Bohémond de respecter ses serments, avant de procéder à son éviction.
Bohémond est à l'origine d'une nouvelle provocation à l'encontre d'Alexis et de l'Église orthodoxe en 1100 quand il nomme Bernard de Valence comme patriarche latin d'Antioche et expulse le patriarche grec, Jean l'Oxite, qui fuit vers Constantinople. Peu après, Bohémond est capturé par les Danishmendites de Syrie et est emprisonné durant trois ans lors desquels Antioche est dirigée par son neveu Tancrède. Après sa libération, Bohémond est vaincu par les Seldjoukides à la bataille de Harran, en 1104. Cette défaite fragilise la position d'Antioche face aux Turcs et aux Byzantins. Bohémond décide de laisser Tancrède comme régent à Antioche et retourne en Occident, voyageant en Italie et en France à la recherche de renforts. Il acquiert le soutien du pape Pascal III et le soutien du roi de France Philippe . Il peut alors conduire une nouvelle expédition vers l'Orient.
En outre, les parents de Bohémond en Sicile ont été en conflit ouvert avec l'Empire byzantin durant plus de trente ans (1081-1108). Ainsi, son père Robert Guiscard fut un ennemi très dangereux pour l'Empire dont il envisagea de s'emparer (1085-1099). De ce fait, la méfiance entre les deux camps s'en trouve renforcée. Tandis que Bohémond part en quête de renforts, Alexis envoie une armée pour reprendre Antioche et les cités de Cilicie. En 1107, après avoir rassemblé une nouvelle armée pour lancer une croisade contre les Musulmans de Syrie, Bohémond décide finalement de s'engager contre Alexis. Il traverse la mer Adriatique et assiège Dyrrachium, la ville la plus occidentale de l'Empire, comme son père auparavant. Toutefois, comme ce dernier, il ne parvient pas à progresser significativement à l'intérieur des terres byzantines. L'empereur évite d'abord une bataille rangée et le siège de Dyrrachium doit être levé par Bohémond, en partie parce que son armée est frappée par la peste, en partie grâce à la résistance des habitants de la ville de Dyrrachium gouvernée par Alexis Comnène, un neveu d'Alexis Ier Comnène, qui parvient à déjouer les multiples stratagèmes de Bohémond et en partie par les interventions de l'armée d'Alexis Ier Comnène qui empêche l'armée de Bohémond de récupérer des vivres dans les environs en attaquant systématiquement toutes les troupes qui s'y essaient. Rapidement, le prince d'Antioche se trouve dans une posture inconfortable car il est isolé devant Dyrrachium et sa fuite par la mer est rendue impossible par la présence des Vénitiens et le fait qu'il a lui-même brûlé sa flotte en arrivant. Enfin, le pape décide de lui retirer son soutien.
Le traité
En , Alexis négocie avec Bohémond au camp impérial de Déabolis (Devol). Bohémond ne peut se dérober, son armée étant affaiblie par la maladie et incapable de vaincre les troupes byzantines. Il admet avoir violé le serment prononcé en 1097 mais il refuse de reconnaître que cela a un quelconque impact sur le déroulement des événements car il affirme qu'Alexis a aussi violé ses engagements en battant en retraite au moment du siège d'Antioche en 1098. Alexis accepte de reconnaître que les serments de 1097 ne sont plus valables. Il les remplace par un traité négocié par le général Nicéphore Bryenne ; les termes en sont rapportés par Anne Comnène :
Bohémond reconnaît ne pas avoir tenu son premier serment d'allégeance envers Alexis Comnène lors du début de la Première croisade en 1097 à Constantinople, et présente ses excuses pour cela. Bohémond jure de devenir le vassal et homme-lige de l'empereur Alexis Ier Comnène et de son héritier légitime Jean II Comnène. Tous les devoirs de cette vassalité sont énumérés clairement. Bohémond reste prince d'Antioche sous la suzeraineté d'Alexis. Son territoire est délimité au nord, avec obligation de restituer la côte de Cilicie et les environs de Lattaquié, mais avec la possibilité de l'agrandir par des conquêtes sur les territoires des princes musulmans de Syrie. Il a interdiction de s'attaquer aux terres arméniennes. Bohémond devra remplacer le patriarche latin par un patriarche grec. Si un des vassaux de Bohémond — plus particulièrement son neveu Tancrède de Hauteville — refuse d'honorer ce traité, Bohémond devra lui faire entendre raison. Bohémond touchera un tribut annuel de 200 pièces de monnaie frappées à l'époque de Michel VII (lorsque la monnaie valait plus cher). Les territoires cédés à Bohémond devront revenir à l'empire byzantin à la mort de Bohémond.
Selon la vision occidentale de Bohémond, les termes de l'accord sont négociés de manière qu'il devienne le vassal d'Alexis, conformément à la vision féodale qui a cours en Europe. Il devient son homme lige avec toutes les obligations que cela implique. Il est obligé d'apporter une aide militaire et de le servir contre tous ses ennemis, qu'ils soient en Europe ou en Asie.
Anne Comnène décrit précisément les négociations. Bohémond rappelle fréquemment ses propres erreurs et demande la mansuétude de l'Empire et d'Alexis, ce qui indique que les négociations ont été plutôt humiliantes pour Bohémond. En revanche, les écrits d'Anne Comnène ont pour but de glorifier l'action de son père, pouvant édulcorer les clauses du traité.