La guerre des Paysans allemands (en langue allemande : ) est un conflit social et religieux qui a eu lieu dans le Saint-Empire romain germanique de 1524 à 1526 dans diverses régions aujourd'hui réparties entre cinq pays européens. Elle se déroula géographiquement en Souabe, Bade, Palatinat, Hesse, Thuringe (Allemagne actuelle), au Tyrol, dans le pays de Salzbourg, en Carinthie (Autriche actuelle) en Alsace, Lorraine, Franche-Comté (France actuelle), dans les cantons de Bâle, Berne, Lucerne et les Grisons (Suisse actuelle) ainsi que dans le Trentin-Haut-Adige (Italie actuelle). On l’appelle en allemand le soulèvement de l’homme ordinaire (), la révolution de l'homme du commun (Revolution des gemeinen Mannes). En français, on trouve aussi la forme révolte des Rustauds.

Cette vaste insurrection s'est structurée progressivement, à la suite d'un profond mécontentement social et politique des paysans et artisans des campagnes. Ce dernier s'est manifesté dans un premier temps par les conjurations antiseigneuriales du Bundschuh (« soulier à lacet », symbole des paysans par opposition à la botte seigneuriale). Ces rébellions locales ont été particulièrement vivaces de 1493 à 1517, notamment celles conduites par le meneur badois Joss Fritz. Au sujet du Bundschuh comme de la guerre des Paysans, on a pu établir des rapprochements avec des phénomènes antérieurs en Europe : la révolte des Lollards, en Angleterre, ainsi que celle des Hussites en Bohême. L'innovation intellectuelle et spirituelle liée à la réforme protestante procure un nouvel élan, et un argumentaire revendicatif rénové, appuyé sur les Évangiles tels qu'ils ont été relus par le mouvement réformateur.

Naissance du mouvement Après la longue gestation des Bundschuhe, la dynamique insurrectionnelle éclate en dans le sud du pays de Bade, près de Schaffhouse, lorsque des paysans refusent à leurs seigneurs une corvée de ramassage de coquilles d'escargots jugée abusive. Ils obtiennent le soutien de Balthazar Hubmaïer, curé de Waldshut converti à la Réforme et signent un traité d’assistance mutuelle () conciliant les objectifs sociaux et religieux. La révolte se développe durant l’hiver en Souabe, en Franconie, en Alsace et dans les Alpes autrichiennes. Les paysans prennent des châteaux et des villes (Ulm, Erfurt).

Les paysans énoncent des revendications religieuses (élection des prêtres par les paroissiens, prêches conformes au texte évangélique), économiques et sociales (meilleure utilisation des impôts, suppression du servage, liberté de pêche et de chasse, retour à la commune des terres communales spoliées, tribunaux non soumis aux seigneurs, suppression de la mainmorte). Ces revendications sont exprimées dans le manifeste des XII Articles de Memmingen.

Causes politiques

— dicton cité par les insurgés de la guerre des Paysans.

Les causes sont multiples, d’abord politiques. Au , le Saint-Empire romain germanique se trouve éclaté en une multitude de seigneuries féodales, particulièrement en Allemagne du sud, et surtout en Souabe, provoquant des rivalités locales, des protectionnismes commerciaux, autant de freins à tout développement économique. Les problèmes des paysans s’inscrivent dans une époque, dans un terroir, dans les réalités de tel ou tel seigneur foncier. Dans le même temps, l'exercice du droit dans les tribunaux locaux glisse imperceptiblement de l'ancien droit, dans lequel les problèmes sont traités selon les traditions d'équité (cf. common law anglo-saxonne), vers un nouveau droit plus normé, prononcé par des juristes au service des princes et de l'aristocratie terrienne. Le mouvement de désobéissance civile, qui n'est qu'en partie insurrectionnel, présente, sur l'ensemble des territoires concernés de nombreux points communs, dont les plus importants sont les suivants : la revendication de liberté (« ») : il ne s'agit pas seulement de la suppression du servage, mais que l'homme du commun soit désormais considéré par la noblesse et le clergé comme un partenaire pour la définition des places et de l'autonomie de chacun ; la revendication du droit divin (« ») : elle correspond à une demande d’éthique dans le droit civil et pénal, et la fin de l'arbitraire seigneurial. Cette éthique, selon les insurgés, ne peut être fondée que sur les principes moraux portés par le message évangélique.

Situation des paysans Les paysans sont la principale force de travail de l'époque, dans la féodalité composée du clergé, des maisons princières, de la noblesse, des fonctionnaires, et des bourgeois. Économiquement, le sort des paysans n'est pas uniforme : il y a des laboureurs riches et des pauvres. Mais la dîme qui pourvoit financièrement à la vie d'Église est régulièrement détournée par les pouvoirs temporels. Le nombre des bénéficiaires ne cesse d’augmenter : grande dîme, petite dîme sur les revenus et bénéfices. Les corvées se font également pesantes dans bien des cas.

Les problèmes économiques, les mauvaises récoltes et la pression des seigneurs terriens sont nuisibles aux paysans.

Situation dans l’Empire La haute noblesse ne prête intérêt aux changements des conditions de vie des paysans que lorsque l'évolution perturbe voire menace ses avantages et privilèges. La basse noblesse, en déclin et en perte de prestige, peut se marginaliser, et de nombreux petits nobles tâchent de survivre par le pillage et le brigandage (les chevaliers brigands), ce qui accroît le fardeau des paysans.

Le clergé, face aux abus et aux critiques, impose généralement le . Le catholicisme, dans ce contexte, est un pilier du système féodal. L'Église et les ordres religieux sont eux-mêmes organisés en général de manière féodale, mais surtout les évêchés et les monastères sont bien souvent pris dans le jeu des relations féodales de par leurs possessions temporelles. Les recettes de l’Église viennent principalement des dons et offrandes, de la vente d’indulgences, de la dîme, de droits seigneuriaux. La dîme, dont la collecte peut être confiée à des nobles, est pour ceux-ci également une occasion d'abus et une source importante de revenus.

Les seules tentatives de réforme visant à moderniser les structures féodales viennent de la bourgeoisie, mais restent mineures, les villes jouissant elles-mêmes de statuts privilégiés (les villes libres d'Empire), qui leur occasionnent des préoccupations à l'image de celles de la noblesse et du clergé.

Réforme religieuse L’Église connaît de considérables dysfonctionnements. Beaucoup de religieux, surnommés péjorativement curetons (Pfaffen), mènent une vraie vie de débauche en tirant profit tant des taxes et héritages de la population riche, que des taxes et dons des pauvres. À Rome, l’accès aux charges et dignités passe par le népotisme, le clientélisme et la corruption. En contradiction avec la lettre et l'esprit des préceptes évangéliques, les papes se conduisent en souverains, en chefs de guerre, en maîtres d’œuvre insatiables et en mécènes fastueux.

Ces abus suscitent les critiques de Hans Böhm, Jérôme Savonarole, puis de Luther. Quand le dominicain Johannes Tetzel sillonne l’Allemagne, en 1517, pour prêcher les indulgences sur l’ordre d’Albrecht, archevêque endetté de Mayence, et du pape Léon X, il parvient à en monnayer aux plus nécessiteux même : Luther se révolte alors et rédige ses 95 thèses, qu’il affiche, selon la légende, sur la porte de l’église de Wittemberg.

Dans ce mouvement de contestation, Huldriych Zwingli, à Zurich, et Thomas Müntzer, à Mühlhausen, soutiennent que chaque être humain peut trouver son chemin vers Dieu et le salut de son âme sans l’intermédiaire de l’Église. Ils ébranlent ainsi les prétentions absolutistes de l’Église romaine et valident les critiques de la population : le clergé, oublieux de sa doctrine, perd toute légitimité.

La critique de Luther est plus radicale, dans son écrit sur la liberté d’un chrétien (1520) : . Cette argumentation et sa traduction en allemand du Nouveau Testament, en 1522, sont les déclics décisifs pour le soulèvement de la population des villages. Les gens simples peuvent désormais mettre en cause les prétentions de la noblesse et du clergé, jusque-là justifiées par la volonté de Dieu. La terrible situation des paysans n’a aucun fondement biblique et les empiètements des propriétaires fonciers sur l’Ancien Droit sont en contradiction avec le véritable droit divin car Dieu fait pousser plantes et animaux, sans intervention humaine, et pour l’ensemble des hommes. Et on peut désormais revendiquer l'égalité des droits entre tous les hommes, paysans, nobles, ou clercs.

Luther, voyant la révolte paysanne se retourner contre ses appuis seigneuriaux, condamna les soulèvements de 1525 dans une courte brochure d'une rare violence, véritable appel au massacre, intitulée Contre les meurtriers et les hordes de paysans voleurs, dans laquelle il écritCité dans J. Lefebvre, Luther et l'autorité temporelle, 1521-1525, Paris, Aubier, 1973, , 253, 257. :

Causes sociales Beaucoup de paysans, modestes ou aisés, osent se soulever contre leurs seigneurs à cause de leurs conditions de soumission, aussi variées soient-elles. La classe supérieure villageoise, souvent des artisans, est la première à vouloir des changements. Les responsables de communautés, les juges de campagne, parfois les bourgeois des petites villes, soutiennent la révolte et, un peu partout, poussent davantage à l'insurrection une population mécontente de son sort.

Les paysans veulent réinstaurer certains anciens droits traditionnels dont ils estiment avoir été spoliés dans les décennies passées, mener une vie plus digne, dans le respect du texte de l'Évangile, qu'ils perçoivent comme le "droit divin" (göttliches Recht). Leurs revendications secouent les fondements de l’ordre social existant : par l'abolition des impôts iniques (petite dîme, mainmorte), par une meilleure répartition et surveillance du produit des impôts, part l'abolition du servage, par la négociation honnête des corvées et une justice neutre, par l'interdiction de spolier les terrains communs (Allmend) c'est au fond une nouvelle forme de société qui est revendiquée, celle-ci se ferait s'écrouler l'ancien monde.

Historique Insurrections antérieures

La situation des paysans, en détérioration constante, est à l’origine de nombreux conflits régionaux bien avant 1524. Le mécontentement paysan grossit sur plusieurs décennies. Il se manifeste dans un grand nombre de soulèvements régionaux (des jacqueries) provoqués par la situation générale aggravée par des problèmes annexes locaux. Parmi les très nombreuses petites actions de protestation, on retient les insurrections suivantes, impliquant le monde paysan ou le concernant : depuis 1291, rébellion de la confédération des nobles contre les Habsbourg ; 1419-1420 et 1433-1434, guerre des Hussites en Bohême ; 1476 : révolte autour de Hans Böhm, en Franconie ; 1478 : insurrection en Carinthie ; 1492 : émeutes en Allgäu ; 1493 : conspiration Bundschuh en Alsace ; 1502 : conspiration Bundschuh à Spire ; 1513 : conspiration Bundschuh en Brisgau ; 1514 : soulèvement du Pauvre Conrad en Wurtemberg ; 1517 : conspiration Bundschuh en Forêt-Noire ; 1522-1523 : mutinerie des chevaliers au Palatinat…

Les bourgeois de nombreuses villes avancent également des revendications, se solidarisant parfois avec les paysans : Erfurt en 1509, Ratisbonne en 1511, Brunswick, Spire, Cologne, Schweinfurt, Worms, Aix-la-Chapelle, Osnabrück, etc.

Presque tous les soulèvements de paysans sont réprimés par la force. Le long soulèvement des paysans montagnards suisses vient juste de s’achever par un succès. Mais la situation des paysans ne s’en améliore d’aucune façon. Les représailles sont la suite la plus fréquente.

Escalade de 1524 vignette|300px|Localisation du mouvement.