Pierre Gilliard, né le à Fiez et mort le à Lausanne est le précepteur suisse des enfants de l'empereur Nicolas II : les grandes-duchesses Olga, Tatiana, Maria, Anastasia et le tsarévitch Alexis.

Il a suivi les membres de la famille impériale durant leur captivité jusqu'à Ekaterinbourg, où ils ont été séparés. C'est probablement ce qui lui sauva la vie, car Nicolas II et sa famille ont été exécutés peu de temps après.

Biographie Pierre Gilliard est le fils de Marie Gilliard-Malherbe et le frère de l'écrivain Edmond Gilliard.

Précepteur des Romanov

La carrière de Gilliard dans l'enseignement commence en automne 1904. Il a vingt-cinq ans et est engagé comme professeur de français au service du prince Serge Gueorguievitch Romanovski, duc de Leuchtenberg. Gilliard vit ses dix premiers mois à Livadia, en Crimée. La famille s'installe en au Palais de Peterhof, villégiature fondée par Pierre le Grand au bord de la mer Baltique, sur le golfe de Finlande, à environ 40 kilomètres de Saint-Pétersbourg.

Il est recommandé comme tuteur de français pour les enfants du tsar et commença à enseigner aux enfants aînés, Olga et Tatiana en 1905. Gilliard n'est pas monarchiste, encore moins partisan de l'absolutisme russe. Énervé par les flagorneries ambiantes, il intervient d'abord pour que les visiteurs cessent de s'agenouiller devant le jeune tsarévitch, une coutume qui le choque. Pas seulement parce qu'il est égalitaire, mais aussi parce qu'il comprend le danger pour le caractère de l'enfant, qui avait gardé jusque-là sa simplicité et sa franchise : « L'enfant fut enchanté de se voir délivré de ce qui était pour lui une véritable contrainte ».

Plusieurs auteurs, dont Pierre Gilliard lui-même, ont souligné que l’état du tsarévitch semblait s’améliorer lorsque les médecins renonçaient aux traitements habituels. Plus tard, des historiens comme Hélène Carrère d’Encausse et des journalistes tels que Diarmuid Jeffreys ont avancé que l’effet apaisant attribué à Raspoutine pouvait être lié à l’arrêt de l’aspirine, un analgésique utilisé depuis la fin du , dont les propriétés fluidifiantes risquaient d’aggraver les saignements du jeune héritier. Cette interprétation, fondée sur les observations rapportées par Gilliard mais formulée rétrospectivement, ne fait pas l’objet d’un consensus médical strictPierre Gilliard, Treize ans à la cour de Russie, Paris, Payot, 1921, p. 140.Hélène Carrère d’Encausse, Nicolas II, Paris, Fayard, 1996.Diarmuid Jeffreys, Aspirin: The Remarkable Story of a Wonder Drug, London, Bloomsbury, 2004..

Il tente une autre éducation, loin de l'enseignement traditionnel des princes, qu'il juge artificiel, tendancieux et dogmatique. Isolé dans un monde figé par les traditions, sans contact avec des milieux divers auxquels il doit se confronter, l'enfant ne développe durant son enfance, son adolescence puis sa jeunesse ni esprit critique ni sens des réalités. Gilliard veut transmettre au tsarévitch les valeurs qui font, à ses yeux, l'homme juste et droit, qui sait faire preuve de sentiments.

En 1910 déjà, parlant des grandes-duchesses, il écrivait à sa mère : « L'accueil de mes élèves m'a montré que l'impératrice (Alexandra Féodorovna) avait raison en disant qu'elles avaient pour moi un sentiment affectueux [...] Seulement je ne me fais aucune illusion : ces enfants sont incapables de s'attacher vraiment à ceux qui les entourent (ils sont trop nombreux) et ils n'en auraient d'ailleurs pas le temps. Ce changement perpétuel de visages les amène à une grande superficialité de sentiments »Lettre manuscrite de Pierre Gilliard à sa mère, 24 février/6 mars 1910, fonds famille Gilliard..

alt=Signature de Pierre GILLIARD sur la page de faux-titre de son livre Le tragique destin de Nicolas II et de sa famille.|vignette|Signature de Pierre Gilliard sur la page de faux-titre de son livre Le tragique destin de Nicolas II et de sa famille.

Révolution russe vignette|Pierre Gilliard et le tsarevitch Alexis à bord du Standart en 1914. En 1904, Gilliard ne connaît encore rien de la société russe, de ses traditions ou de sa religion, et bien peu de son système politique. Il en fait l'apprentissage pendant la guerre de 1904 et la révolution de 1905. Faisant référence aux pogroms et à la violente répression, il écrit : « Dès le début la Russie se révélait à moi sous un aspect terrible et chargé de menaces, présage des horreurs et des souffrances qui m'attendaient ».

En 1914, la guerre surprend la famille impériale. La Suisse neutre se mobilise. Son armée est commandée par le général Ulrich Wille, qui a épousé la fille de Bismarck et ne fait guère mystère de ses sympathies pour Guillaume II, en désaccord avec la neutralité suisse romande. Gilliard se rend à la légation de Suisse à Saint-Pétersbourg. Les journaux annoncent, à tort, la violation de la neutralité helvétique par l'Allemagne. Une nouvelle qui met Gilliard en émoi. Le passage par les Dardanelles, qui est sa dernière porte de sortie, est coupé. Il ne peut désormais plus quitter la Russie. L'empereur Nicolas II demande à son ministre des affaires étrangères, Sergueï Dimitrievitch Sazonov, d'intervenir auprès du gouvernement suisse pour que Gilliard puisse rester auprès de la famille impériale. Une faveur exceptionnelle, qui est accordée par Berne le . Son destin est désormais lié aux plus sombres moments des Romanov.

thumb|left|Élèves de Pierre Gilliard, (De gauche à droite) les grandes-duchesses Maria, Tatiana, Anastasia, Olga, et le tsarévitch Alexis. Au printemps de 1917, la situation militaire est désastreuse. Les interventions se multiplient auprès de l'empereur pour qu'il fasse des concessions sur le plan politique, tous tentent de raisonner l'empereur. Il cède et accepte d'accorder que les ministres soient responsables devant le parlement. C'est le soulagement. Mais le soir, après une longue discussion avec l'impératrice, il a changé d'avis. Il signe à l'avance un décret de dissolution de la Douma qu'il laisse au premier ministre Nicolas Galitzine. Tout le monde est stupéfait et atterré. Dix jours après, la douma demande au tsar d'abdiquer. L'empereur accepte et par télégramme annonce qu'il donne le pouvoir à son fils, puis explique aux émissaires venus lui faire signer l'acte : « Jusqu'à trois heures aujourd'hui je croyais pouvoir abdiquer en faveur de mon fils ; mais j'ai changé d'avis : j'abdique en faveur de mon frère Michel ». Il abdique donc en faveur de celui-ci, car le tsar se souvient des hémorragies qui ont lourdement hypothéqué l'avenir de son fils. Mais moins de vingt-quatre heures plus tard, le frère de l'empereur renonce lui aussi au trône.

Deux compagnies du régiment combiné prennent place, sur quatre rangs, fusils braqués, à moins de du palais Alexandre. Une zone neutre est négociée entre les deux camps. À ce moment-là, il n'y a aucun signe de l'empereur depuis trois jours. Puis la nouvelle de l'abdication parvient au palais : « Le désespoir de l'impératrice dépasse tout ce que l'on peut imaginer ». Gilliard et les enfants ignorent encore ce qui vient de se passer. Le lendemain, Gilliard retrouve Alexandra Feodorovna. Elle lui annonce qu'elle-même, ses enfants et l'empereur, qui n'a toujours pas pu les rejoindre, sont en état d'arrestation. Il en sera de même pour tous ceux qui n'auront pas quitté le palais avant 16 heures, « Je suis décidé à rester » répond Gilliard à l'impératrice. Il fit ce qu'il lui avait promis : « À quatre heures, la porte du palais se referme. Nous sommes prisonniers». Désormais les soldats en faction ne sont plus là pour les protéger, mais pour les garder.

Captivité Pierre Gilliard est en captivité volontaire. S'il a décidé de rester auprès d'Alexis et des quatre grandes-duchesses, les premières victimes du naufrage des Romanov, c'est parce qu'il savait pertinemment qu'Alexandra Feodorovna ne pouvait faire face à la situation. Le , l'ex-empereur est de retour à Tsarskoïe Selo, « visage pâli et amaigri, on comprend combien il a effroyablement souffert ». Le , Alexandre Fedorovitch Kerenski, alors ministre de la Justice de gouvernement provisoire, vient au palais et s'entretient avec Gilliard de la santé des enfants : Olga, Tatiana et Anastasia ont la rougeole, Maria souffre d'une pneumonie. Gilliard décrit Kerenski comme un « petit homme très maigre, très pâle, d'expression très maladive. Il se tenait tout le temps la tempe droite comme s'il souffrait d'un mal de tête. Il avait une voix très forte et dure, autoritaire, un regard étrange et fuyant. »journal manuscrit de Pierre Gilliard, op. cit., 21 mars - 3 avril 1917.. Le sort des Romanov dépend pendant quelques mois de Kerenski. Gilliard ajoute que, pour Alexis, la visite de Kerenski a été un choc. « C'est la première fois qu'il voyait son père dans le rôle du subordonné, recevoir des ordres et obéir à qui, à un civil. ». La chambre de Gilliard au palais devient un véritable point de rendez-vous, où tout le monde se réunit pour discuter de la situation et échanger des informations. Il a de longues conversations avec l'ex-empereur, dont il partage le sort, les préoccupations et l'espace. Parlant de sa chute, Nicolas Romanov lui explique que « le mouvement est parti de haut : famille impériale, aristocratie ». Parlant de la Douma, il pense que « le mouvement est allé beaucoup plus loin qu'ils ne le voulaient. Ils ne désiraient pas la chute de la monarchie, mais un changement de monarque et une constitution. »Journal manuscrit de Pierre Gilliard, op. cit., 25 mars - 7 avril 1917.

Les Romanov demandent au gouvernement provisoire l'autorisation de partir pour Livadia, en Crimée. Le gouvernement refuse, et la condition des prisonniers se durcit. La Finlande n'est qu'à quelques heures de train, et chacun pense naturellement à l'exil. Gilliard apprend que « le comité de la Douma avait décidé, lorsqu'on a arrêté l'empereur, de notre départ pour l'Angleterre. Tout était arrangé, les bateaux étaient commandés. À cause de la maladie (grande fièvre de Maria, qui a une pneumonie), le départ a été remis. Et plus tard, quand du palais, on fit demander de fixer le départ, les enfants allant mieux, c'était déjà trop tard, la Douma ne s'était plus trouvée assez forte pour nous faire partir, le comité des ouvriers et des soldats s'y opposant. »Idem 16-29 mars 1917. Trotski écrira plus tard qu'aucune révolution sérieuse « n'avait jamais laissé un monarque détrôné gagner l'étranger »Cf. Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe, éditions du Seuil, Paris.. Et la révolution devient sérieuse, avec le retour de Suisse de Lénine, le .

La maladie des enfants a peut-être entraîné un retard fatal aux Romanov. Le gouvernement provisoire n'était plus, à ce moment-là, en mesure de laisser partir l'ex-tsar, car il était en proie aux pires difficultés avec le soviet de Petrograd (Saint-Pétersbourg), dirigé par les bolchéviques, qui ne reconnaît pas son autorité. Les terres d'accueil font aussi cruellement défaut. Le gouvernement britannique et le roi Georges V lui-même (cousin germain, ami et quasi-sosie de l'ex-empereur), font savoir que les Romanov sont indésirables en Grande-Bretagne. La France, contactée par le gouvernement provisoire, refuse elle aussi l'exil à celui qui a pourtant été un fidèle allié. Gilliard est sans nouvelles de Suisse depuis plus de cinq mois. À son père, il écrit être resté « parce qu'il aurait été trop lâche de ma part d'agir autrement ; j'ai prévu toutes les éventualités possibles et ne suis pas effrayé par ce qui m'attend. J'estime que je dois aller jusqu'au bout... à la grâce de Dieu. Ayant profité de jours heureux, ne dois-je pas partager avec eux les jours malheureux ? »Lettre manuscrite de Pierre Gilliard à son père, 30 juillet - 12 août 1917, fonds famille Gilliard..

vignette|Les grandes-duchesses Maria, Olga, Anastasia et Tatiana en captivité en 1917.