thumb|Buste d'Aristote (copie romaine d'un original grec en bronze de Lysippe).
La Métaphysique (en grec ancien : τὰ μετὰ τὰ φυσικά) est une des œuvres principales d'Aristote. Il s'agit d'un ensemble de quatorze livres, réunis de manière posthume. Le titre de Métaphysique lui est donné par le bibliothécaire Andronicos de Rhodes, qui a rassemblé et organisé les livres.
La Métaphysique constitue un des sommets de la philosophie de l’Antiquité et eut une influence fondamentale sur toute la métaphysique et la philosophie postérieures. Aristote y développe notamment une science de l'être en tant qu'être, une ontologie (l'hylémorphisme : théorie de la substance sensible comme unité de la forme et de la matière sous l'effet de la cause génératrice) et une théologie (Dieu : cause efficiente première, premier mouvant immobile, sans étendue, éternelle). Aristote y soutient de manière célèbre, à la première ligne du livre grand Alpha, que tous les hommes désirent par nature savoir.
Présentation
Contenu La Métaphysique est le traité fondateur de la discipline du même nom en Orient et en Occident. Aristote y dévoile ce qu'il appelle la « philosophie première », science des causes premières, des premiers principes et de la finalité de tout ce-qui-est en tant qu'il est.
L'ouvrage lui permet de défendre plusieurs thèses passées à la postérité. Il annonce dès l'ouverture que le désir de connaissance de l'homme est naturel. Aussi, il écrit que c'est par l'activité de l'étonnement que l'homme s'est mis à philosopher, de la même manière, de tout temps982-983., perpétuant la conception de Platon qui, dans le Théétète, soutenait que le propre de l'activité du philosophe est de s'étonnerThéétète, 155 d..
La Métaphysique est aussi l'ouvrage par lequel Aristote rompt le plus radicalement avec son maître Platon, apportant une réfutation à la théorie des formes pour proposer sa propre théorie de l'hylémorphisme. Alors que dans les livres Grand Alpha et Beta, écrit aux alentours du décès de Platon, Aristote utilise la première personne du pluriel « nous » pour indiquer qu'il fait partie des platoniciens, il utilise le pronom « ils » dans la seconde partie du traité, notamment aux livres Z et M, témoignant de son évolution.
L'ouvrage est composé d'une collection de traités assez hétérogènes, dont le rassemblement semble n'avoir eu lieu qu'après la mort du philosophe. Le sujet fait toutefois débat au sein du monde académique, et ce depuis des sièclesPour la thèse opposée, c'est-à-dire une publication des écrits acroamatiques du vivant d'Aristote, voir Aulu-Gelle, Nuits Attiques, , ; Plutarque, Vie d'Alexandre.. Le terme de métaphysique n'est jamais employé dans les quatorze livres publiés sous ce titre.
Découpage Les ouvrages regroupés sous le titre de Métaphysique par Andronikos de Rhodes (le premier éditeur des œuvres d'Aristote, qui a choisi ce nom parce qu'il avait placé ces livres après la Physique) sont au nombre de quatorze. Les 14 livres de la Métaphysique sont désignés par une lettre grecque, à laquelle on fait correspondre traditionnellement un numéro d'ordre, soit respectivement :
Historique de publication L'hypothèse d'une collection a posteriori est confortée par le témoignage d'Asclépios de Tralles. Selon lui, en effet, . Il raconte ainsi la légende selon laquelle Aristote, .
Ainsi, les philosophes qui se sont occupés de l’édition des écrits posthumes d'Aristote ne disposèrent que d'un matériau incomplet et disparate. Le texte ne fut publié qu'après la mort d'Eudème, et il est vraisemblable que ce dernier l'avait corrigé, peut-être avec l'aide de ses condisciples selon Alexandre d'AphrodiseSur la Métaphysique, .. Ce point est un argument très fort en faveur de l'authenticité de la Métaphysique, et il montre en outre que ce texte était connu des disciples d'Aristote.
La plupart des philologues déclarent cependant que le livre α et une partie du livre Κ ne sont pas de la main d'Aristote. Il n'y a pas de référence à la Métaphysique entre le temps de Théophraste et le siècle d'Auguste ; Cicéron ne parle jamais de cet ouvrage. Après le temps d'Andronicos de Rhodes, nous trouvons quelques commentateurs, dont Nicolas de Damas, le plus connu. Ce dernier semble avoir composé un traité sous le titre de / , dont le titre fait apparaître cette expression qui allait devenir le nom du texte d'Aristote : Meta ta phusika. On a attribué ce titre à Andronicos de Rhodes, mais on le trouve dans un fragment de Théophraste sur la philosophie première ; il a donc peut-être été inventé par un disciple immédiat d'Aristote. Enfin, Diogène Laërce ne mentionne pas la Métaphysique dans son catalogue.
Cet ordre des livres établi par les premiers éditeurs n'est qu'un compromis, comme l'a montré Werner Jaeger :
Résumé Livre A
Le désir naturel de connaissances Ce livre commence par une description de la genèse des connaissances humaines et en donne également une hiérarchie. Aristote se demande quelle est la science la plus haute et comment on peut la définir. Le philosophe commence avec une position forte sur la question du désir du savoir : .
La preuve de ce désir naturel de connaissance en est . En effet, les connaissances, même . Aristote donne à la vue un rôle prépondérant dans l'acquisition de connaissances, rompant avec la thèse platonicienne des apparences trompeuses. En effet, Métaphysique, A, 1, 980 a 21-27..
Les modalités de la connaissance chez les hommes et chez les animaux Par nature, tous les animaux sont doués de sensation. Pourtant, la sensation ne suffit pas à produire une connaissance. Aristote remarque en effet que la sensation engendre ou non la mémoire, et que ce sont les animaux doués de mémoire qui sont les plus intelligents et les plus aptes à apprendre. Si l'homme « vit d'art et de raisonnement », c'est parce qu'il ne se repose pas que sur la sensation pour apprendre : il a la capacité de tirer, de ces simples images, l'expérience. Et à partir d'une multitude de notions expérimentales se dégage un seul jugement universel à tous les cas semblables. Ainsi, « la science et l'art surviennent pour les hommes par l'intermédiaire de l'expérience »Ibid., 981 a 3.. L'art suppose donc : l'aptitude à reconnaître des cas semblables et la capacité à appliquer à ces cas une règle universelle.
De l'expérience et de l'art, quel est le plus parfait ? Dans la vie pratique, l'expérience paraît supérieure à l'art, car elle est connaissance du particulier, de l'individuel: les sensations, fondement de la connaissance du particulier, ne sont pas la science et ne nous apprennent pas le pourquoi (). L'art, lui, connaît l'universel et dépasse les choses individuelles, c'est à l'art qu'appartiennent le savoir et la faculté de comprendre : les hommes de l'art savent le pourquoi et la cause. Les plus sages sont sages non par l'habileté pratique, mais par la théorie () et la connaissance des causes. C'est ce qui explique la supériorité de l'architecte sur le manœuvre.
Le signe de ce savoir, c'est qu'il peut être enseigné ; or, les hommes d'art peuvent enseigner. Cependant parmi les arts certains sont relatifs aux nécessités de la vie et d'autres proviennent du « loisir » qui est la connaissance recherchée pour elle-même, comme dans les mathématiques. Et par celles-ci apparaît la connaissance la plus haute, la sagesse, qui a pour objet les premières causes et les premiers principes de ce-qui-est ; aussi les sciences théorétiques sont-elles supérieures aux sciences pratiques.
Causes et principes de la sagesse Aristote cherche à définir le philosophe pour pouvoir définir la philosophie : Il possède la totalité du savoir, son savoir est universel ; il a la connaissance des choses difficiles, son savoir est pénétrant ; il a une connaissance précise des causes, son savoir est de qualité ; il sait mieux enseigner que les autres, son savoir est fécond ; sa seule fin est la sagesse pour elle-même supérieure aux autres sciences ; la sagesse étant première elle donne des lois et commande les autres sciences, son savoir est nobleibid, 982 a 8-19..
Ainsi la connaissance de toutes choses appartient à celui qui possède la science de l'universel, la sagesse. Mais c'est extrêmement difficile, car ces connaissances sont les plus éloignées des sens. Et ces connaissances des principes et causes sont amenées à considérer « ce en vue de quoi », le bien suprême cause finale de ce-qui-est : « La plus dominante des sciences et celle qui commande le plus à ce qui est subordonné est celle qui connait en vue de quoi chaque chose est accomplie; cela c'est le bien de chacun, et d'une manière générale, c'est le meilleur dans la nature entière. La sagesse doit donc être une connaissance théorétique des premiers principes et des premières causes ; et en effet, le bien, le "ce en vue de quoi" est l'une des causes »ibid, 2, 982 b 4-10..
La philosophie doit donc être la science théorétique des premiers principes et des premières causes, et la fin est l'une de ces causes.
Enfin, Aristote se demande d'où vient la philosophie. Il répond que c'est l'admiration et l'étonnement qui poussa les premiers penseurs aux spéculations philosophiques, quand ils virent leur ignorance et qu'ils voulurent y échapper. Car si l'on commence par l'étonnement, on finit par le repos du savoir. Cette science est aussi la seule qui soit libre, car elle est à elle-même sa propre fin.
Mais c'est une science difficile : la philosophie n'est-elle pas plus qu'humaine ? La nature humaine est souvent esclave et le dieu seul ou principalement peut être philosophe. Cette science est moins nécessaire que les autres, mais elle est la science des dieux.
Recherche de la cause chez les premiers philosophes
Nous connaissons une chose seulement quand nous pensons connaître sa première cause. Or, le mot cause a quatre sens. Aristote explicite alors sa théorie de la causalité, aussi appelée théorie des quatre causesIbid, 3, 983 a 26-33, Physique, II, 3, 194 b 16 sq. : cause formelle : la substance () formelle ou quiddité () : sa nature, son essence, sa forme ; cause matérielle : la matière ou substrat (le sujet) ; cause motrice : principe du mouvement ; cause finale : « ce en vue de quoi », ou le bien (la fin du mouvement). La nature première, relève Aristote, fait l'objet de débats entre les premiers philosophes. La question de l'engendrement de l'un ou du multiple demeure, quoique les éléments de réponse sont variables. Thalès de Milet soutient par exemple que tout provient de l'eau, tandis que d'autres soutiennent la théorie des quatre matières premières (l'air, le feu, etc.). Les pythagoriciens consacrent les mathématiques (les nombres, les figures) comme principes de tous les êtres. Le nombre et la matière constituent des modifications des états des êtres ; mais le nombre est lui-même constitué d'éléments contraires (limite, illimité, etc.) : les contraires sont les principes des êtres. Leucippe et Démocrite affirment que les différences de l'être viennent de la configuration, de l'arrangement et de la tournure des atomes.
Anaxagore affirma qu'il y avait une Intelligence (noûs en grec) dans la nature, cause de l'ordre et de l'arrangement universel. C'est Hésiode qui le premier, à ce qu'il semble, trouva des causes du mouvement et de l'ordre (l'Amour, comme Parménide). Mais comme le mal et le laid l'emportent dans la nature, on trouve l'Amour et la Haine chez Empédocle, peut-être même le Bien et le Mal comme principes. Platon, enfin, soutient que les Idées sont le principe premier dans sa théorie des formes. Les choses sensibles sont dans un flux perpétuel et ne peuvent être l'objet de science. Platon reprit les recherches de Socrate sur l'universel et la définition, mais pensa qu'il existait des réalités d'un autre ordre que les êtres sensibles.
Livre α
La quête du savoir