Après avoir décrit les trois étapes de la conscience (Certitude sensible, Perception et Entendement), Georg Hegel aborde dans la Phénoménologie de l'esprit le stade suivant : la conscience de soi ou autoconscience. Cette partie de la Phénoménologie de l'Esprit qui coïncide avec le chapitre IV, contient entre autres la célèbre « dialectique du maître et de l'esclave », cruciale pour l'interprétation marxiste de Hegel.
Présentation Alors que les trois premiers chapitres traitaient des facultés cognitives de l’homme, de ce qu’il y a d’apparemment passif en lui (l’objet était posé face à une conscience), Hegel va maintenant étudier la conscience en tant que désir et action, c'est-à-dire en tant qu’elle prend conscience de sa liberté et de sa puissance transformatrice, moteur de l’histoire humaine.
La vérité de la certitude de soi-même Hegel a considéré la conscience en général, c’est-à-dire la conscience du monde extérieur. Dans cette conscience, la certitude de l’objet s’est déplacée de l’expérience immédiate à l’entendement en passant par la perception. Il y a ainsi une dialectique de la vérité qui fait apparaître tous les moments de la conscience comme des erreurs. Jusqu’ici, la vérité était posée en dehors de la conscience ; mais en prenant conscience de l’identité du « je » et de l’acte de relation de la conscience, nous arrivons à la conscience de soi, « dans le royaume natal de la vérité. »
La conscience de soi est une nouvelle modalité du savoir, c’est un savoir de soi, un retour de la conscience depuis l’être-autre. En ce sens, elle est une pure tautologie, car la différence d’avec l’objet se trouve abolie : . La conscience de soi est donc le moment de la prise de conscience de l’identité de soi à soi. Elle demeure cependant à la fois une conscience d’un objet (moment négatif) et de soi-même, c’est-à-dire de son essence vraie. En tant que cette conscience porte sur un soi, elle devient désir.
Maîtrise et servitude En tant que désir, c’est-à-dire volonté de s’assimiler, de faire sien, donc de détruire ce qui s’oppose, la conscience de soi cherche la reconnaissance d’une autre conscience dans un combat à mort. La négativité de cette conscience implique donc la négation de sa nature animale, donc la possibilité de se nier, de vouloir sa propre mort, et la reconnaissance de la liberté d’autrui que l’on cherche à s’assimiler.
L’animal homme devient véritablement homme par son mépris de la mort. Mais, s’il cède à la peur de mourir, il devient une conscience esclave, non reconnue, il reste dans un état animal, mais en travaillant pour un maître qu’il reconnaît comme son supérieur.
Le maître est donc le vainqueur, il n’a pas besoin de reconnaître l’autre, mais pour être tel, il doit être reconnu par un homme qu’il juge son inférieur. L’homme-maître est en ce sens une impasse existentielle : il ne parvient pas à satisfaire son désir. L’esclave est quant à lui une conscience servile : il a préféré vivre, il dépend encore de sa vie animale, il n’est pas libre. Il travaille pour le maître, et, en travaillant, il transforme la nature, et c’est parce qu’il transforme qu’il sera le sujet véritable de l’histoire humaine. On voit ici que, pour Hegel, la nature est transformée en monde, en histoire, par le résultat d’une lutte : cette lutte aboutit au travail de l’esclave.
Liberté de la conscience de soi L’esclave prend conscience de sa liberté par la transformation de la nature, mais cette liberté est purement mentale : elle n’est pas réalisée, mais demeure intérieure. La dialectique de la conscience servile se divise en trois moments : le stoïcisme : c’est la pensée qui se conçoit libre ; détachement du monde extérieur : le stoïcien se proclame universellement libre. Il se retire dans sa pensée et se sépare de la nature et de la société : dans le stoïcisme, l’homme est ainsi un empire dans un empire. Mais cette indépendance est illusoire, c’est une fausse liberté, abstraite ; le scepticisme : prise de conscience solipsiste, le « moi » nie le monde (empirique et sensible), la réalité. Il n’agit pas plus que le stoïcien : sa négation radicale est purement imaginaire ; la conscience malheureuse : la négation du monde conduit à la conscience religieuse, qui se crée un maître transcendant, Dieu, toujours par peur de la mort, et en cela c’est encore une conscience servile. Cette conscience est malheureuse car elle est divisée entre un moi empirique et mortel, et un moi transcendant. La conscience malheureuse ne parvient donc pas à l’unité, elle est déchirée en elle-même.
Exposé détaillé de la partie autoconsciente Introduction Avant la conscience de soi, le vrai est quelque chose d’autre que moi. Mais le concept de l’objet ne tient pas dans l’expérience faite sur lui. La certitude (du sujet) se trouve perdue dans la vérité (de l’objet) (ce passage résume les chapitres I, II, et III). Mais dans la conscience de soi, la certitude est à soi-même son propre objet, la conscience est à soi-même le vrai, donc la certitude (de moi-même) coïncide avec la vérité (de moi-même).
La conscience de soi, en soi Si le savoir (par la conscience de soi) d’un autre (objet) a bien disparu, ses moments sont conservés. La singularité de l’être visé, opposé à l’universalité de la perception, l’intérieur vide de l’entendement ne sont alors plus des essences, mais des moments dont la vérité est de disparaître. La subsistance simple de l'être autre semble également perdue. Pourtant, si la différence n’était pas, la ne serait que tautologie , . L’être autre doit donc persister () comme un être (ou un moment) distinct, qui n’a dans la aucun être. C’est l’objet du désir () en tant que nié, donc désiré, posé comme négatif.
La vie L’objet-autre (du désir) est retourné en lui-même. La le distingue (elle fait la différence en lui et elle), le considère comme étant, comme indépendant, donc vivant. L’unité est scindée par la . Mais puisque l’étant pour soi est substance simple (c'est-à-dire existant par elle-même, non médiatisée), il se supprime lui-même en posant l’autre (un média), il y a donc à nouveau dissolution (retour au tout de l’être parménidien). La vie est ce cycle, ce mouvement.
Le moi et le désir Introduction : vie et conscience de soi, en soi L’unité obtenue au terme de la dialectique de la vie a en elle tous ses moments comme dépassés, elle est unité universelle.
Dialectique de la vie et de la conscience de soi, en soi L’autoconscience n’est certaine de soi-même que par la suppression de l’être autre qui se présente à elle comme vie indépendante (cf. 2). Elle est donc par essence désir. Mais pour que cette suppression soit, cet autre doit aussi être. L’autoconscience reproduit également son objet, en apprenant qu’elle est conditionnée par cet objet qu’elle nie. Elle ne sera satisfaite que quand l’objet autre lui-même sera négation c'est-à-dire objet universel indépendant, c'est-à-dire auto-conscience. La atteint donc sa satisfaction dans une autre . Quand une autoconscience est l’objet, l’objet est aussi bien « moi » qu’ « objet ». Ce qui résulte de cela, on le verra, c’est l’esprit.
Indépendance et dépendance de la conscience de soi, en soi Introduction à « domination et servitude » L’autoconscience n’est qu’en tant qu’être reconnu d’une autre. Le concept de cette unité de l’autoconscience dans son doublement est « concept de l’infini » : chaque déterminabilité de la est immédiatement le contraire d’elle-même.
La conscience de soi, en soi doublée Dialectique de la reconnaissance Pour l’autoconscience, il y a donc nécessité d’une autoconscience extérieure, ce qui a une double signification : en se voyant comme autre , elle s’est perdue elle-même ; elle a perdu l’autre en le supprimant.
Elle en vient donc à se supprimer elle-même, puisqu’elle est devenue l’autre.
Elle se retrouve donc égale à elle-même. Elle rend à nouveau l’autre absolument autre. Mais l’autre (imaginée et nécessaire pour la ) fait la même chose. Cette réciprocité est donc consciente. Les deux se reconnaissent donc elle-même en se reconnaissant réciproquement : chaque est par le moyen de l’autre qui la reconnaît, sinon elle n’est que chose vivante. Il faut donc que chaque se fasse reconnaître, d’où la lutte à venir.
La lutte des opposées Introduction En supprimant l’autre, l’autoconscience s’isole. Dans cette immédiateté (c’était l’autre le média), elle est singulière. L’autre est pour l’autoconscience négation, donc inessentiel. L’autoconscience doit donc s’élever à l’universel.
Dialectique de la lutte à mort L’autoconscience doit donc se présenter à elle-même comme négation de son être objectif, singulier. Elle doit donc montrer qu’elle n’est pas attachée à la vie. Mais la demande est la même pour l’autre. Chacun tend donc à la mort de l’autre. Mais cela implique le risque de sa propre vie. Les deux se prouvent mutuellement, et à elles-mêmes, au moyen de la lutte à mort. C’est par le risque de sa vie qu’on conserve la liberté, qu’on prouve que l’essence de la n’est pas le mode immédiat de l’être dans lequel la surgit d’abord (une chose) (certitude immédiate, singulière : ) mais certitude objective, indépendante (). Mais cette suprême preuve supprime la vérité qui devait en sortir car la mort est négation sans indépendance, sans reconnaissance.
Transition L’autoconscience apprend alors que la vie est aussi essentielle que la , donc :La , la pour l’autre (la « choséité »). Dans la sont alors présents : le maître et l’esclave (celui qui a préféré la vie à la liberté).
Maître et esclave Dialectique du maître et de l’esclave La domination Le maître est « pour soi », il est en relation avec une autre autoconscience dépendante des choses (elle tient à la vie). La chose est l’objet du désir, travaillée par l’esclave. L’indépendance de la chose est niée par le maître, qui la laisse à l’esclave pour le travail, et se contente d’en jouir. Le maître nie donc la chose par la jouissance. Pour le maître, la reconnaissance est effective par le moyen de l’esclave. L’esclave ne peut maîtriser l’être et parvenir à la négation absolue. Une reconnaissance unilatérale a pris place (). Mais pour le maître, la vérité de soi est la conscience servile, inessentielle.
La peur Pour l’esclave, c’est le maître qui est l’essence. Sa vérité est donc l’autoconscience indépendante du maître. Si cette vérité est pour l’esclave, il a en lui l’expérience de l’essence du maître, à travers la peur de la mort. En servant, l’esclave élimine progressivement son adhésion à l’être déterminé.
La culture (ou formation) Par la médiation du travail, l’autoconscience esclave vient à elle-même. Le travail forme (différent de la jouissance qui est un état disparaissant), a une subsistance, une objectivité. Le travailleur s’accoutume à l’indépendance de l’objet, comme intuition de soi-même. L’autoconscience servile avait l’être pour soi (le maître) devant lequel elle tremblait. En formant l’objet, elle se crée son propre être-pour-soi devant lequel elle ne tremble plus. Les deux moments, peur et servitude, sont nécessaires ici : sans servitude, la peur reste formelle, intérieure, muette. Sans peur, il n’y a pas de profondeur essentielle dans l’activité servile, pas de libération de l’être naturel.
Liberté de l’autoconscience : stoïcisme, scepticisme et conscience malheureuse Introduction