La bataille de Krasnoï (ou Krasnoje, en russe ) est une série d’engagements qui se déroulent du 15 au entre l’armée impériale russe du feld-maréchal Koutouzov et la Grande Armée de Napoléon. Sur la route de Smolensk à Orcha, des colonnes françaises étirées, mêlant unités encore valides et masses de traînards, sont attaquées à plusieurs reprises par les Russes, qui cherchent à exploiter leur supériorité locale tout en évitant une bataille rangéeDavid G. Chandler, The Campaigns of Napoleon, Londres, 1966..

Les estimations modernes évaluent les forces françaises à environ valides, accompagnés de plusieurs dizaines de milliers de non-combattants, face à renforcés par quelque et George Nafziger, Napoleon’s Invasion of Russia, Chicago, 1988.Alexander Mikaberidze, The Battle of Krasnoi, in The Napoleonic Wars, Oxford, 2011.. L’affrontement se solde par une victoire russe non décisive : Napoléon parvient à dégager une partie de ses corps d’armée, mais perd une fraction importante de son infanterie, de son artillerie et de son train, ce qui accélère l’effondrement de la Grande Armée.

Le moment le plus critique survient le , lorsqu'une démonstration de la Vieille Garde — avançant en ordre serré sous le feu — dissuade Koutouzov de lancer une attaque générale. Les corps d’Eugène, Davout et surtout Ney sont gravement éprouvés, et la retraite vers l’ouest se poursuit dans un désordre croissantAdam Zamoyski, Moscow 1812: Napoleon’s Fatal March, Londres, 2004..

Dans l’historiographie russe, l’épisode occupe une place notable : Léon Tolstoï, dont un membre de la famille Fiodor Tolstoï avait participé à la campagne de 1812, présente Krasnoï dans Guerre et Paix comme un moment clé pour comprendre la stratégie prudente de Koutouzov et l’effondrement progressif de la Grande Armée.

Les forces convergent vers Krasnoï La retraite de Smolensk

En quittant Moscou le , Napoléon vise à conduire la Grande Armée vers Smolensk, environ à l’ouest. Durant les semaines suivantes, l’armée, déjà affaiblie depuis septembre, connaît une dégradation rapide : baisse du moral, manque de vivres, perte massive de chevaux — plus de en quelques jours selon les bulletins officiels — Les bulletins françois, p. 98.. Sans cavalerie, l’artillerie et le train deviennent presque immobiles, tandis que cosaques et partisans multiplient les attaques.

À partir du , les températures chutent brutalement — « 16 à 18 degrés au-dessous de glace » — Les bulletins françois, p. 98.. La Grande Armée entre à Smolensk le dans un état misérable. Après Winkowo, Maloyaroslavets, Polotsk, Czaśniki et Viazma, moins de 40 % des effectifs restent en état de combattreAdam Zamoyski, Moscow 1812, Londres, 2004..

Napoléon renonce donc à défendre Smolensk et fixe comme nouvel objectif Minsk. Persuadé — à tort — que Koutouzov est aussi désorganisé que lui, il reprend sa marche le en petites colonnes. À l’approche de Krasnoï, la Grande Armée s’étire sur plus de , mêlant soldats valides, traînards, civils et chariots abandonnésAlexander Mikaberidze, The Battle of Krasnoi, Oxford, 2011..

Le , Poniatowski et Junot dépassent Krasnoï. Le , Napoléon arrive avec de la Garde impériale. Il espère rallier successivement les corps d’Eugène, Davout et Ney — mais ce dernier ne quitte Smolensk que le .

La marche au sud de Koutouzov

thumb|180px|Mikhaïl Illarionovitch Golenichtchev-Koutouzov

L’armée russe suit la retraite française sur une route parallèle, plus au sud. Épargnée par les destructions, elle progresse dans de meilleures conditions matérielles et sanitaires.

Mal informé, Koutouzov estime que seul un tiers de la Grande Armée emprunte la route directe Smolensk–Krasnoï, et que Napoléon marche plus au nord. Il adopte donc le plan de Toll : surprendre et écraser à Krasnoï ce qu’il croit être une colonne isolée.

Les Russes entrent à Krasnoï le avec l’avant-garde d’Ożarowski (). Dans la journée, environ sous Miloradovitch prennent position à l’est. Koutouzov arrive le lendemain avec quelque .

Au total, les Russes disposent d’environ , soutenus par une cavalerie nombreuse, et près de cosaques qui harcèlent les colonnes françaises sur plus de .

La déroute d’Ożarowski

Les premiers affrontements sérieux ont lieu le . Napoléon, avec environ 16 000 hommes de la Garde, avance sur les hauteurs longeant la route de Smolensk, où Miloradovitch aligne 17 000 fantassins. Impressionné par la cohésion de la Garde, il évite le choc direct et se contente de la canonner à distance — sans succès décisif.

Dans l’après-midi, près de Nikolino, la Garde subit plusieurs attaques de cosaques. Denis Davydov, témoin russe, décrit la scène avec admiration :

À la tombée de la nuit, Napoléon entre dans Krasnoï et en chasse les détachements d’Ożarowski. Il envisage un instant de tenir la ville.

Peu après minuit, observant les feux du camp d’Ożarowski au sud, Napoléon ordonne une attaque nocturne de la Jeune Garde. L’opération, finalement confiée à François Roguet au lieu de Jean Rapp, se déroule en trois colonnes avancées en silence.

L’assaut surprend totalement les cosaques : une moitié est mise hors de combat ou capturée ; les autres fuient vers le sud en jetant leurs armes dans le lac. Faute de cavalerie, Roguet ne peut exploiter davantage sa victoireArmand de Caulaincourt, Mémoires, 1933..

La défaite d’Eugène

Les attaques de Miloradovitch Le marque un tournant pour les Russes. Au lever du jour, les troupes de Miloradovitch s’emparent de la route de Smolensk et interceptent le corps d’Eugène de Beauharnais. Surpris en colonne étirée, affaibli par le froid et le manque de vivres, le corps du vice-roi perd environ — près d’un tiers de ses effectifs — ainsi qu’une grande partie de son train de bagages et plusieurs pièces d’artillerie.

Malgré ce succès, Miloradovitch ne reçoit pas l’ordre d’exploiter la situation. Koutouzov, craignant qu’une action trop vigoureuse n’entraîne une bataille générale contre Napoléon, lui intime de cesser l’attaque et de revenir vers Chilovo. L’anéantissement du corps, alors possible, est ainsi repoussé. Les cosaques continuent toutefois de harceler les groupes dispersés d’Eugène, aggravant encore leurs pertesKleßmann, Augenzeugenberichten, p. 287-289..

Koutouzov à Chilovo

Dans le courant de la journée, l’armée principale de Koutouzov atteint enfin les abords de Krasnoï et se déploie dans un large arc autour de Novossiolki et Chilovo, à moins de de la ville. Malgré les pressions de ses subordonnés, désireux de profiter de la désorganisation française, Koutouzov refuse encore d’engager une bataille générale.

En soirée, il accepte toutefois une offensive pour le lendemain matin. Son plan prévoit trois actions :

à l’est, Miloradovitch doit maintenir la pression sur les et corps d’Eugène et de Davout ;

au centre, Golitsyne, avec environ , doit avancer vers le nord en direction d’Ouvarovo ;

à l’ouest, Tormassov doit effectuer une manœuvre d’encerclement en passant par Koutkovo, pour couper la route d’Orcha.

La colonne d’Ożarowski doit agir indépendamment sur les axes secondaires, au nord et à l’ouest de Krasnoï.

Mais le , vers 13 heures, Koutouzov apprend d’un prisonnier français — le médecin Puybusque, capturé le matin même avec son fils près d’Ieskovo — que Napoléon se trouve encore à Krasnoï avec la GardeByond Smolensk par P. Hicks. Cette présence, qu’il n’avait pas anticipée, change radicalement la donne : craignant que l’Empereur ne transforme l’engagement en bataille générale, il hésite à poursuivre son plan offensifKleßmann, Augenzeugen, p. 290-292..

La feinte de la Garde Davout en danger

thumb|upright=1.3|Photographie de 1916 du mémorial près de Krasnoï, montrant la route escarpée.

Vers trois heures de l’après-midi, Davout met sa colonne en marche depuis Rjavka. Les nouvelles reçues au matin sont accablantes : le IVᵉ corps d’Eugène a été repoussé la veille, et Ney n’a toujours pas quitté Smolensk. Davout renonce donc à l’attendre et tente d’atteindre Krasnoï avant la nuit.

Après quelques kilomètres, le Ier corps se heurte à l’obstacle décisif de la journée : le ravin de la Losvinka, un vallon étroit d’environ vingt mètres de profondeur qui coupe la route de Smolensk. Par temps sec, l’endroit est déjà difficile ; mais le , un redoux soudain transforme les pentes en boue glacée, rendant toute ascension presque impossible.

Au moment où les premières unités s’engagent dans la descente, Miloradovitch, qui a établi environ 12 000 à 17 000 hommes sur le plateau dominant la rive occidentale, ouvre un tir d’artillerie en enfilade. La cavalerie russe apparaît ensuite sur les lisières du plateau et menace les côtés du défilé.

La situation se détériore rapidement :

les caissons glissent, se renversent ou restent enlisés au fond du ravin, incapables de remonter la pente détrempée ;

les attelages, épuisés, doivent être abandonnés ;

les colonnes compressées deviennent des cibles idéales pour l’artillerie russe, qui continue de frapper la route en tir plongeant.

Aucun des corps français ne parvient à franchir directement la hauteur tenue par Miloradovitch : Eugène la veille, comme Davout ce , sont stoppés net au pied du plateau par la combinaison du terrain, du dégel et de la supériorité russe.

Forcer le passage serait un massacre ; Davout tente donc de se dégager vers le nord, dans les champs détrempés, sous le harcèlement constant des cosaques.

C’est cette impasse — ravin impraticable, routes boueuses, artillerie russe sur la hauteur — qui convainc Napoléon qu’attendre Ney à Krasnoï serait fatal. Dès lors, gagner du temps et éviter l’encerclement devient l’unique objectif.

Sortie de la Garde

Vers cinq heures de l’après-midi, environ onze mille hommes de la Garde quittent Krasnoï. Une première colonne suit la route de Smolensk ; une seconde, composée de six mille soldats de la Jeune Garde commandés par Roguet, avance par le sud vers Ouvarovo. Le flanc gauche est couvert par un bataillon de grenadiers de la Vieille Garde, véritable pivot de la manœuvre, tandis que la cavalerie de la Garde protège la droite. Mortier dirige l’ensemble de l’opération.

Napoléon marche en tête des grenadiers, sa canne à la main, en lançant :

Face à cette démonstration, les Russes massent leurs bataillons et renforcent leurs positions par une artillerie écrasante. La Garde, trop faiblement dotée en pièces, subit un feu intense. Ségur note :

La réaction de Koutouzov demeure l’un des épisodes les plus débattus de la campagne. Alors qu’il dispose d’une supériorité écrasante, il annule l’offensive prévue pour la fin d’après-midi et se contente de canonner la Garde à distance. Certains y voient prudence calculée ; d’autres, une occasion manquée d’anéantir Napoléon.

Combats près d’Ouvarovo

thumb|Louis Nicolas Davout

Autour d’Ouvarovo, les engagements sont plus violents. La Jeune Garde tente de dégager la route pour Davout, déjà laminé par les attaques de la journée. Deux bataillons envoyés par Galitzine sont repoussés du village, mais une puissante canonnade russe arrête ensuite l’avance française et inflige de lourdes pertes.

Afin de regrouper ses forces au centre, Koutouzov ordonne à Miloradovitch de se déplacer vers l’ouest. Avec les unités de Tormassov déjà en place derrière Galitzine, la ligne russe devient un mur infranchissable. Cette manœuvre prive néanmoins Miloradovitch d’une occasion supplémentaire d’écraser DavoutEckart Kleßmann, Augenzeugenberichte, p. 292-294..

Au nord, les colonnes françaises se fraient un passage sous les tirs russes. Une partie de l’infanterie parvient à rejoindre Davout près de Krasnoï, mais la plupart des bagages sont abandonnés sur la route.

Peu après, Bennigsen ordonne de reprendre Ouvarovo. La première attaque, menée par deux régiments de cuirassiers, est brisée par un carré de voltigeurs de la Garde. La seconde attaque emporte ce carré : presque tous les voltigeurs sont tués ou capturés. Les renforts envoyés pour les soutenir sont, eux aussi, balayés par l’artillerie.