Le nouvel antisémitisme ou néo-antisémitisme est un concept utilisé pour désigner les formes contemporaines de l'antisémitisme prédominant depuis la fin du et se manifestant essentiellement à travers l'antisionisme.
Introduit dans le monde francophone au lendemain de la guerre des Six Jours sous le nom de « néo-judéophobie », il postule que l'antisionisme, comme le « judéo-bolchévisme » du , ne serait autre qu'une forme déguisée d'antisémitisme permettant, selon une analyse de Jankélévitch datant du début des années 1970, de le rendre plus acceptable dans les sociétés de culture démocratique. Il émanerait à la fois et dans des proportions débattues, de l'extrême gauche, de l'extrême droite et de l'islam fondamentaliste. La plupart des déclarations se présentant comme simples critiques de la politique israélienne comporteraient en réalité une diabolisation d'Israël et représenteraient un recyclage des anciens préjugés antisémites, jadis axés sur la religion (rejet du Christ par les Juifs « déicides ») ou sur une prétendue « race juive ».
Ses adversaires affirment que ce concept banalise la notion même d'antisémitisme en assimilant toute critique à l'égard d'Israël à une intention sous-jacente de négation du droit à cet État d'exister, et l'antisionisme, quelles qu'en soient ses variantes, à l'antisémitisme. Cette banalisation s'effectuerait en donnant une interprétation à la fois trop étroite de la critique de l'État d'Israël et trop large de sa diabolisation et en instrumentalisant le légitime rejet de l'antisémitisme afin d'étouffer le débat, allant jusqu'à faire de l'antisémitisme une véritable « arme » rhétorique () selon certains commentateurs.
Historique
Fin des années 1960 La première vague de la émerge dans le monde arabe et la sphère soviétique à la suite de la guerre des Six Jours ; dans le monde francophone les liens qu'entretient l'antisionisme avec l'antisémitisme commencent alors à être mis en lumière par Jacques Givet (qui souligne la responsabilité d'une ), par Léon Poliakov et, un peu plus tard, par Shmuel Ettinger.
Raymond Aron accusait pour sa part Charles de Gaulle d'avoir, par ses accusations contre le peuple juif lors de la conférence de presse du 27 novembre 1967, autorisé . Il affirmait : De Gaulle, Israël et les Juifs, 1968.
Les années 1970 : premiers débats En 1974, Arnold Forster et Benjamin Epstein de la Ligue antidiffamation publient un livre intitulé The New Anti-Semitism, exprimant leurs inquiétudes envers ce qu'ils décrivent comme une nouvelle manifestation de l'antisémitisme, provenant de la gauche radicale, de la droite radicale et de personnalités pro-arabes aux États-UnisArnold Forster & Benjamin Epstein: The New Anti-Semitism. McGraw-Hill 1974, . Voir par exemple les chapitres intitulés « Gerald_Smith's Road » (19-48), « The Radical Right » (285-296), « Arabs and Pro-Arabs » (155-174), « The Radical Left » (125-154).. Forster et Epstein affirment qu'il prend la forme d'une indifférence aux craintes du peuple juif, d'une apathie face aus préjugés à l'encontre des Juifs et d'une incapacité à comprendre l'importance d'Israël pour la survie du peuple juifArnold Forster & Benjamin Epstein: The New Anti-Semitism. McGraw-Hill 1974, ..
En analysant le travail de Forster et Epstein dans le magazine Commentary, Earl Raab soutient qu'un nouvel antisémitisme émerge réellement en Amérique, sous la forme d'une opposition aux droits collectifs du peuple juif, mais il reproche à ces auteurs de l'avoir amalgamé avec la critique anti-israélienneEarl Raab: « Is there a New Anti-Semitism? », Commentary, mai 1974, .. Allan Brownfeld écrit que la nouvelle définition de l'antisémitisme donnée par Forster et Epstein banalise le concept en le transformant en et en Allan Brownfeld, « Anti-Semitism: Its Changing Meaning », Journal of Palestine Studies, , , 1987., tandis qu'Edward S. Shapiro, dans son A Time for Healing: American Jewry Since World War II, écrit que Edward S. Shapiro, A Time for Healing: American Jewry Since World War II, Johns Hopkins University Press, 1992, , ..
Des années 1980 aux années 2010 : convergence politique
L'historien américain aborde la question en 1984 dans un exposé fait à la résidence du président d'Israël Chaim Herzog. Il y affirme qu'un « nouvel antisionisme antisémite » est en train d'émerger, dont les caractéristiques sont l'identification du sionisme au nazisme et la croyance que les sionistes ont collaboré activement avec les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Il déclare que de telles accusations étaient courantes dans l'ancienne Union soviétique, mais ajoute que ce type de rhétorique serait maintenant utilisée par une partie de la gauche radicale, particulièrement par les groupes trotskistes en Europe de l'Ouest et en Amérique Robert S. Wistrich, Anti-zionism as an Expression of Anti-Semitism in Recent Years, conférence donnée le 10 décembre 1984 à la résidence du président de l'État d'Israël au Study Circle on World Jewry..
Deux ans plus tard, dans un ouvrage traitant de la question du pardon après la Shoah, le philosophe français Vladimir Jankélévitch résume la problématique en ces termes : .
Dans son ouvrage Sur un nouveau moment antisémite., l'historien et sociologue Pierre Birnbaum voit dans le « jour de colère » du la date-clé d'un nouvel antisémitisme en France« Un nouvel antisémitisme ? » : entretien avec Pierre Birnbaum dans La Grande table sur France Culture.. Selon le Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples (MRAP), cette manifestation , sous des slogans que le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) qualifie de ..
Pour Alexandre Devecchio (éditorialiste au Figaro et à CNews), un antisémitisme arabo-musulman se manifeste en France notamment sur fond d'islamisation de banlieues conduisant à un exode massif des Juifs de certains quartiers et de certaines écoles, et qui s'illustre par des drames comme celui de Sarah Halimi en 2017, défenestrée par son voisin dans son HLM de Belleville aux cris de « Allah Akbar ! ». L'historien Georges Bensoussan a contribué à faire connaître ce phénomène avec le livre Les Territoires perdus de la République (2002). Face aux critiques pointant le manque de rigueur méthodologique de l'auteur et une forme d'islamophobie, Alexandre Devecchio dénonce le « procès » que subirait l'historienAlexandre Devecchio, Le procès du réel, Le Figaro Magazine, semaine du , ..
Les trois axes du nouvel antisémitisme vignette|redresse|Bernard-Henri Lévy. Nicole Gnesotto, titulaire de la chaire « Union européenne » au Conservatoire national des arts et métiers, propose de distinguer trois sources de l'antisémitisme contemporain en France :
Bernard-Henri Lévy relie le nouvel antisémitisme à trois raisons principalesAntisémitisme : le discours de Bernard-Henri Lévy à l’Assemblée générale de l’ONU, La Règle du Jeu, 23/11/2015 , propos repris et développés dans Bernard-Henri_Lévy, L'Esprit du judaïsme, Grasset, 2016. : L'antisionisme : . Le négationnisme : . La concurrence des mémoires : .
, souligne Bernard-Henri Lévy. . Bernard-Henri Lévy a notamment exposé cette thèse à l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies, le .
Pour nuancer la position de Bernard-Henri Lévy selon laquelle , certaines sources rappellent l'existence d'un antisionisme juif, aussi bien historiquement en Europe de l'Est (représenté par le Bund) que plus récemment en France (représenté par le Tsedek! ou l'UPJF). Si le Bund avait une assise importante en Europe de l'Est, notamment au sein de la communauté juive polonaise pendant l'entre deux guerre, l'antisionisme juif est aujourd'hui en France .
Depuis le 7 octobre 2023
Après le , l'hypothèse selon laquelle l'antisémitisme en France émanerait dans des proportions comparables de l'extrême gauche et de l'extrême droite fait débat. Une enquête de la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH) publiée en 2024 suggère que l'antisémitisme traverse l'ensemble des courants politiques mais prédomine à l'extrême droite.
En établissant des liens directs entre antisionisme et antisémitisme, la proposition de loi Yadan, de la députée Renaissance Caroline Yadan, déposée en , accrédite la thèse d'un nouvel antisémitisme après le 7 octobre 2023. Ce projet de loi est adopté le en commission des lois. Selon l’exposé des motifs du texte, la loi vise à répondre « à la haine antijuive dans notre pays [qui] se nourrit de la haine obsessionnelle à l'égard d'Israël, régulièrement délégitimé dans son existence et criminalisé ». Les députés opposés à cette loi (majoritairement de gauche) dénoncent . Entre autres, l'UJFP, un mouvement juif antisioniste (courant minoritaire dans la population juive française), dénonce ce projet de loi comme étant et comme un combat mené . Les débats entre défenseurs et opposant au texte s'articulent notamment autour de la définition de l'antisémitisme qui, dans le projet de loi, se base sur le travail de l'International Holocaust Remembrance Alliance et assimile la critique de l’État d'Israël à de l'antisémitisme. Une pétition déposée sur le site de l’Assemblée nationale attire l'attention sur ces critiques.
Arguments pour et contre le concept Un nouveau phénomène , ancien titulaire de la chaire d'histoire à , Pennsylvanie, écrit que le nouvel antisémitisme est un nouveau phénomène regroupant une coalition de « gauchistes bruyamment opposés à la politique d'Israël et d'antisémites d'extrême droite, partisans de la destruction d'Israël, qui ont été rejoints par des millions de musulmans, y compris les Arabes qui ont immigré en Europe… et qui ont importé avec eux leur haine d'Israël en particulier et des Juifs en général. C'est ce nouvel alignement politique qui rend unique ce nouvel antisémitisme »Jack R. Fischel: "The New Anti-Semitism", The Virginia Quarterly Review, été 2005, .. Mark Strauss dans le magazine Foreign Policy y relie l'antimondialisation, pointant le forum social de 2003 comme un « instantané de l'évolution du phénomène » décrit comme « un kaléidoscope des anciennes haines brisées puis réassorties en motifs aléatoires, à la fois familiers et étranges »Mark Strauss : "Antiglobalism's Jewish Problem" in Rosenbaum, Ron (ed). Those who forget the past: The Question of Anti-Semitism, Random House 2004, . Première publication le 12 novembre 2003 dans la revue Foreign Policy, éditée par la Fondation Carnegie pour la Paix Internationale. :
Le philosophe et politologue français Pierre-André Taguieff estime que l'antisémitisme classique, fondé sur le racisme et le nationalisme, a été remplacé par une nouvelle forme, fondée sur l'antiracisme et l'antinationalisme. Il identifie certaines de ses caractéristiques principales comme l'assimilation du sionisme au racisme ; l'utilisation d'arguments apparentés à la négation de la Shoah, tels que des doutes sur le nombre des victimes ou l'affirmation qu'il y a une ; un discours emprunté au tiers-mondisme, à l'anti-impérialisme, à l'anticolonialisme, à l'antiaméricanisme et à l'antimondialisation ; et la dissémination de ce qu'il nomme le Pierre-André Taguieff: Rising From the Muck: The New Anti-Semitism in Europe. Ivan R. Dee, 2004, ..