Henri Chamberlin, dit Henri Lafont, né dans le arrondissement de Paris le Archives de Paris, 1902, naissances, , V4E 9593, acte , vue 1/31. et mort fusillé au fort de Montrouge à Arcueil le , est un repris de justice et un collaborateur français qui, durant la Seconde Guerre mondiale, est le chef de la Gestapo française (la « Carlingue ») sous l’occupation allemande. Il incarne la collusion entre la pègre française et les autorités nazies pendant l'Occupation, tant pour le pillage de richesses, la persécution et la spoliation des juifs, que pour la traque et la torture de résistants français.
Jeunesse Henri Louis Chamberlin grandit dans un milieu populaire, son père étant ouvrier clicheur et sa mère journalière. Son père meurt en 1908, quand il a six ansArchives de Paris, 1908, décès, , 6D 163, acte , vue 7/31., et sa mère en 1912Archives de Paris, 1912, décès, , 15D 239, acte , vue 15/31.. Livré à lui-même, il traîne souvent dans le quartier des Halles à Paris, et exerce de nombreux métiers, de manœuvre à coursier.
En 1919, il est condamné à la maison de correction jusqu'à sa majorité pour vol de bicyclette. À sa sortie, il est incorporé au régiment de tirailleurs algériens. Rendu à la vie civile deux ans plus tard, il est condamné en correctionnelle à deux ans de prison, assortis de dix ans d'interdiction de séjour, pour le recel d'une automobile volée. Il se marie à la maison d'arrêt de la ville d'Aix-en-Provence le à Rebecchi Arzia, avec qui il aura deux enfants, Pierre et Henriette.
À sa sortie de prison, il se fixe à Saint-Jean-de-Maurienne où il trouve un emploi. À la suite d'un vol de dans la caisse du magasin qui l'emploie, il est envoyé au bagne de Cayenne, d'où il s'évadeAlain Decaux, La Guerre absolue, 1940-1945, c'était le , Librairie Académique Perrin, 1998.. Il change de nom à plusieurs reprises (Norman, puis Lafont).
Seconde Guerre mondiale Emploi à Paris et arrestation Au début de 1940, Chamberlin est gérant d’un garage Simca à la porte des Lilas à Paris sous le nom d'Henri Lafont, et il noue quelques contacts avec des policiers. En mars, il réussit à devenir gérant du mess de l’Amicale de la préfecture de police. Il cherche à s'engager dans l'armée, et manque de se faire arrêter. Il s'engage alors dans la brigade des « volontaires de la mort », peu regardante sur le passé des recrutés, qui est toutefois dissoute deux mois plus tard. Il est arrêté à Paris pour insoumission (désertion). En , il est emprisonné à la prison du Cherche-Midi, puis, à la suite de l'avancée de la , au camp de Cepoy. C'est là qu'il rencontre deux espions allemands et un Suisse, Max Stoecklin, lui aussi membre de l'Abwehr, avec lesquels il s'évade et rejoint la Kommandantur de Nemours.
Espionnage et police pour les Allemands Stoecklin et Lafont sont ramenés au siège de l'Abwehr, à l'hôtel Lutetia à Paris désormais occupé. Puis, Stoecklin lui présente Hermann Brandl (1896-1947) dit Otto, qui deviendra leur responsable hiérarchique.
Lafont dira plus tard à l’un de ses avocats :
Il est installé par l'agent Max Stocklin, rue Tiquetonne dans un bureau d’achats pour le compte de la , officine chargée de s'approprier des richesses françaises, doublée d'une basse police. Il achète toutes sortes de produits, des vêtements aux meubles en passant par les denrées alimentaires. Un second bureau s'ouvre rue Cadet et un troisième rue du Faubourg-Saint-Antoine. Il joue les utilités et se fait remarquer par Hermann Brandl, agent spécial de l'Abwehr, et par le capitaine Wilhem Radecke de la . Il déménage deux fois pour finalement s’installer au 93, rue Lauriston. Avant-guerre, l’immeuble est la propriété de ..
Lafont prend l'initiative, dès , d'aller recruter vingt-sept malfrats à la prison de Fresnes en compagnie de Radecke. Le colonel Reile, supérieur de Brandl et Radecke, ordonne l'arrestation de Lafont en apprenant la libération des détenus.
Radecke prévient Lafont et lui propose de retrouver Jean-Nicolas Lambrecht (1896-1946),un important agent-recruteur belge travaillant de longue date pour les services spéciaux français, recherché par l'Abwehr depuis fin 1939, et dont la capture lui vaudrait la faveur des autorités allemandes. Au mois d'octobre 1940, Lafont arrête Lambrecht à Toulouse et, aidé par Robert dit « le fantassin », de Hirbes dit « la rigole » et Estebéteguy dit « Adrien la main froide » ou « Adrien le Basque » (qui finira ses jours dans les chaudières du docteur Petiot), le ramène à Paris au siège de la Gestapo, dans le coffre de sa voiture, pieds et poings liés. Là, il le torture de ses propres mains. Selon Pierre Bonny, entendu au procès de la bande Bonny-Lafont en décembre 1944, la capture de Lambrecht aurait entraîné environ 600 arrestations à travers l'Europe. Ce chiffre est souvent repris ultérieurement mais n'a jamais été confirmé. Selon d'autres sources il y aurait eu plusieurs dizaines d'arrestations.
Lafont intègre la police allemande sous le matricule Alain Decaux, La Guerre absolue, , ..
Sa bande se compose d'une centaine de permanents sur lesquels il règne en maître et qui bénéficie d'une impunité quasi-totale. Il instaure un système de sanctions pour ceux qui feraient des écarts aux règles édictées, allant de la simple amende jusqu'à la peine de mort. La bande est composée de gangsters et autres malfrats, mais aussi de policiers véreux, dont le plus connu, l'ancien « premier policier de France » Pierre Bonny, devient le second de Lafont.
Échec à Alger Vers la fin de l'année 1940, Hermann Brandl demande à Lafont de faire passer un agent de liaison en Afrique du Nord pour y installer un émetteur clandestin en communication avec les services allemands. Lafont s'installe avec son équipe au cap Doumia près d'Alger. Mais deux des complices sont arrêtés par la police et la mission échoue. Lafont est condamné à mort par contumace.
Pillage et tortures Les Allemands utilisent la bande Bonny-Lafont pour tenter de mater la Résistance, et elle s'y révèle redoutablement efficace. La pratique de la torture pendant les interrogatoires est monnaie courante : arrachage des ongles, limage des dents, nerf de bœuf, coup de poing, de pied, brûlure à la cigarette ou à la lampe à souder, mais aussi le supplice de la baignoire, de l’électricité
Les hommes de la bande auraient aussi perpétré des assassinats commandités par les Allemands
En 1942, la « Carlingue » passe sous l’autorité de la Gestapo. Lafont se démène pour plaire à ses nouveaux supérieurs, notamment en offrant une somptueuse Bentley comme cadeau de mariage à Helmut Knochen, adjoint de Heydrich chargé d’implanter la police secrète en FranceVoir sur collection-privee.org.. Début 1942, il s'entend avec le Devisenschutzkommando (DSK) (Détachement pour la mise en sûreté des devises), installé au 5, rue Pillet-Will, qui est chargé des devises et de la lutte — très lucrative — contre le marché noir. Dans les trafics, il obtient jusqu’à 20 % de commission.
Sa méthode est de s’introduire dans la bonne société, de mettre en confiance ses interlocuteurs, de se concentrer sur les personnes ayant des ennuis et désireuses de cacher de l’argent en Suisse ou d’obtenir des laissez-passer. Lors du rendez-vous, les membres de l’équipe sortent leur carte de police allemande ou française et accaparent les devises, or, meubles à des prix bradés. Quand il s’agit d’un juif, tout lui est confisqué, puis il est emmené au SD de l’avenue Foch. De nombreux cambriolages sont également perpétrés, sous couvert de « perquisitions ». Les trésors s’accumulent rue Lauriston ; un jour de , Lafont partage le butin de l’ancienne ambassade américaine, composé de vaisselle de luxe, avec les principaux chefs allemands de Paris.
Lafont mène la grande vie, jouissant de voir des gens importants lui faire des demandes. Il organise beaucoup de soirées mondaines où il multiplie les contacts et devient incontournable grâce aux faveurs qu’il distribue. Pour distraire ses chefs, il les emmène dans les grands cabarets et établissements de nuit de la capitale dont le One-Two-Two. Ayant obtenu la nationalité allemande avec le grade de capitaine, il fait la tournée des établissements de nuit parisiens, que par ailleurs sa bande rackette, en uniforme allemand, ce qui déplait aux services de renseignement de la .
Il y a beaucoup d’habitués du « 93 », comme le préfet de police Amédée Bussière, le journaliste Jean Luchaire, l’actrice Yvette Lebon et sa fille, ainsi que beaucoup de femmes appelées les « comtesses de la Gestapo ». Lafont tutoie Pierre Laval. Ses rapports avec d'autres collaborationnistes, comme Fernand de Brinon, sont plutôt mauvais.
En 1943, la bande inflige de lourdes pertes au réseau Défense de la France dont une soixantaine de membres sont arrêtés. Cependant, Défense de la France survit à ce coup dur. Parmi les personnes arrêtées se trouve Geneviève de Gaulle, nièce du général, arrêtée le par l’ancien inspecteur Bonny.
D’autres gestapistes parisiens ont existé, avec lesquels la bande Lafont-Bonny est entrée en conflit pour le pouvoir : la « bande des Corses », la « Gestapo de Neuilly » dirigée par Frédéric Martin alias Rudy de Mérode, un temps associé avec Gédéon van Houten. La bande de Lafont, avec l'appui de la Gestapo allemande qui apprécie son efficacité particulière contre les réseaux de Résistance, parvient à les faire déporter.
Brigade nord-africaine Au début de l’année 1944, Henri Lafont se voit désormais en chef de guerre, propose et crée la Brigade nord-africaine, composée essentiellement d’hommes originaires d’Afrique du Nord, avec le nationaliste algérien Mohamed el-Maadi (ancien officier français membre de la Cagoule, groupe clandestin d’extrême droite)..
Portant l’uniforme milicien, la brigade prend part à des combats contre la résistance intérieure française du maquis du Limousin (trois sections participent aux combats, notamment à Tulle), où arrestations, pillages, vols et exactions se multiplient. La brigade se rend ensuite dans le Périgord (une section) et exécute 52 otages à Mussidan., 23 à Sainte-Marie-de-Chignac. et 26 autres dont le résistant Georges Dumas dans une carrière désaffectée des environs de Brantôme, sous le commandement d’Alexandre Villaplane. La légion aide la Gestapo de Périgueux, menée par Michael Hambrecht et ses agents. et encore en Franche-Comté (une section). La légion est dissoute en quand la troupe se disperse. Certains des anciens membres suivent Mohamed el-Maadi en Allemagne et d’autres rejoignent la .
Fin de la guerre Fuite et arrestation En , les gens compromis dans la collaboration fuient Paris vers l’Allemagne, Sigmaringen, Baden-Baden, Steinhorst.
Lafont s’installe dans sa ferme des Baslins à Bazoches-sur-le-Betz dans le Loiret, laissant derrière lui les locaux de la rue Lauriston abandonnés, en demandant toutefois à Pierre Bonny de détruire les fichiers. Il est accompagné de sa maîtresse, de ses deux enfants ainsi que de Bonny et sa famille. Ils comptaient tous attendre que la situation redevienne normale pour ensuite fuir en Espagne et récupérer une partie du magot accumulé. Des FFI locaux, ignorant leur identité, réquisitionnent leurs voitures, une Bentley et une Jaguar.
Cet imprévu oblige Lafont à envoyer le fils de Bonny à Paris à bicyclette pour obtenir des voitures de Joseph Joanovici. Joanovici, dit « le chiffonnier milliardaire », fut agent du Komintern, de la Gestapo et soutien du mouvement de résistance Honneur de la Police. Il livre Lafont et sa bande à l’inspecteur Morin en lui indiquant la ferme. Le au matin, la ferme est encerclée et Lafont et ses acolytes sont arrêtés sans résistance. Cinq millions de francs en liquide, des bijoux, des armes et des papiers sont saisis.
Procès et sentence vignette|Henri Lafont à gauche au premier plan, à côté de Pierre Bonny, lors du verdict rendu le 11 décembre 1944, qui les condamne tous deux à mort.