Léglise Saint-Joseph est une église paroissiale de culte catholique emblématique du centre-ville reconstruit du Havre dans le département français de la Seine-Maritime, en région Normandie. Monument représentatif de l'architecture moderne, cette église des « gens de mer » symbolise la renaissance de la ville détruite en 1944. Sa tour-lanterne, qui domine du haut de ses l’ensemble des quartiers reconstruits, est tout à la fois un phare visible à des dizaines de kilomètres au large et une « stèle en mémoire des disparus ».

La fin de la Seconde Guerre mondiale marque en effet la destruction de la ville du Havre lors d'une intense campagne de bombardements, entre les 5 et , provoquant la mort de près de trois mille personnes. Les dégâts matériels sont tels qu'elle est la grande ville la plus dévastée de France et l’ancienne église Saint-Joseph, modeste édifice de quartier, n'échappe pas à la destruction. Elle est reconstruite à partir de 1951 par Auguste Perret, architecte précurseur du béton armé.

L'église Saint-Joseph accompagne également le renouveau de l’art sacré et l'émergence de l’abstraction lyrique au cours des . Son plan carré au centre duquel se dresse le maître-autel, entouré par les fidèles, anticipe également les évolutions liturgiques que le concile Vatican II introduit au cours de la décennie suivante.

Symbole de l'architecture du , l'église est inscrite au titre des monuments historiques dès le mois d' puis classée en 2018. Elle est identifiée comme l'un des éléments remarquables de la ville reconstruite par Auguste Perret, bien inscrit au patrimoine mondial en 2005.

Histoire Un architecte, Auguste Perret Né à Ixelles en Belgique, en 1874, Auguste Perret joue un rôle déterminant dans l'histoire de l'architecture moderne en contribuant à faire du béton armé un « matériau digne d’architecture » : pour Perret, ... Il reste attaché à ce matériau à la fois économique, robuste et incombustible, tout en posant quelques principes comme le « style sans ornement »Christophe Laurent, « Le style sans ornement. Quand Auguste Perret définissait l'architecture du », in Revue de l'art, , septembre 1998., la structure poteau-poutre-dalle ou le plan libre.

Le style de Perret est longtemps dénigré par les historiens et théoriciens du Mouvement moderne, particulièrement des aux , notamment par des proches de Le Corbusier, qui jugent ses réalisations comme des compromis favorisés par des gouvernements sans ambition ; il faut attendre les différentes crises de ce mouvement pour que son œuvre reprenne place au sein d'une histoire de l'architecture tendant à une logique patrimonialeJoseph Abram, L'Architecture moderne en France, tome 2, Picard, 1999.. La cohérence de son œuvre — qui s'étale sur plus d'un demi-siècle — reflète la volonté d'inscrire la construction moderne au sein d'un nouvel ordre architectural, comparable aux ordres antiques, défini comme l'École du classicisme structurel.

Ces premières réalisations, comme les appartements de la rue Benjamin Franklin à Paris (1903) ou l'église Notre-Dame du Raincy (1923), « la Sainte-Chapelle du béton armé » avec laquelle il renouvelle grandement les canons de l'architecture religieuse, sont reconnues comme des « chefs-d’œuvre » des débuts du modernisme. tandis que l'ensemble havrais constitue l’un des « aboutissements les plus remarquables de l’architecture du béton armé ».

Une reconstruction d’un style très proche est également due à Perret dans la ville picarde voisine d’Amiens, conçue plus tôt pendant la guerre (destructions de 1940, plans de 1941), avec la tour Perret (1949-1952), la plus haute d’Europe à l’époque, et le quartier environnant cette tour, dit de la gare du Nord, dont la reconstruction n’a débuté qu’en 1955 et s’est achevée trois ans plus tard. Ce style très particulier est dit avoir inspiré les architectes des pays de l’Est après la Seconde Guerre mondiale, donnant le vocable un peu dévalorisant « d’architecture stalinienne », mais ayant l’avantage par l’utilisation intelligente du béton armé de pouvoir reconstruire « vite et bien »..

Perret meurt à Paris le , alors que la construction de l'église Saint-Joseph est encore loin d'être achevée.

L'ancienne église Saint-Joseph L'idée de fonder une nouvelle paroisse, Saint-Joseph, naît en 1863 avec l'abbé Beaupel, curé de l'église Saint-Vincent-de-Paul. En 1868, une exposition maritime internationale a lieu près de la rue Gustave-Cavazan et du boulevard Impérial, sur un terrain libéré par la destruction des anciennes fortifications de la ville ; le bâtiment en bois qui servait à l'exposition devait être détruit, mais la mairie achète le terrain pour faire de ce bâtiment un lieu de culte. Les travaux d'aménagement débutent l'année même. Un clocher-porche est construit à l'ouest du bâtiment, le clocher étant surmonté d'une flèche de charpente. Les dimensions de la chapelle étaient de de long et de largeGilbert Décultot, Le Havre - ses églises, 1992, p. 71..

La chapelle est bénie le . Elle est dédiée à saint Joseph, saint patron des travailleurs, compte tenu de la composition sociale du quartier : beaucoup d’ouvriers, notamment des charpentiers de navires et de chantiers navals, mais aussi des bourgeois qui fréquentent la même église, bien qu'à des heures distinctes.

Même si aucune paroisse n'a été fondée, une église est érigée à l'emplacement de la chapelle dont la première pierre est posée le . Le , l'archevêque de Rouen, le cardinal de Bonnechose, fait de l'église Saint-Joseph une église succursale et fonde la paroisse Saint-Joseph, modifiant pour cela les limites des paroisses Saint-Vincent-de-Paul, Saint-Michel et Notre-Dame, avec à sa tête l'abbé Roger. L'édifice est ouvert au culte dès le Gilbert Décultot, Le Havre - ses églises, 1992, page 73..

L'église de style néogothique possède une nef en trois vaisseaux, dont la nef centrale est élevée sur deux niveaux. Le transept est surmonté d'une tour-lanterne et l'église possède cinq chapelles absidiales. Faute de moyens, le clocher n'est pas construit : un petit clocher provisoire en bois est érigé à côté de la façade ouest de l'église.

Le , une bombe américaine détruit une partie de la nef et la façade occidentale, et le souffle démolit le clocher provisoire ; mais, du fait de leur petite taille, les cloches ne se fissurent pas après leur chute. Le , un nouveau bombardement détruit totalement les parties épargnées par la précédente attaque ; seules quelques statues et les deux cloches sont épargnées.

La reconstruction

Ces bombardements massifs, entre les 5 et , font du Havre la grande ville la plus détruite de France et l'une des plus sinistrées d'Europe. Elle compte à la Libération , détruits, . L'anéantissement est tel qu'il explique la volonté du gouvernement de mettre sur pied un ambitieux projet de reconstruction, confié à Auguste Perret, architecte de renommée internationale, afin de faire de cette « ville martyre l’une des plus belles cités d’Europe »...

alt=Photo panoramique montrant une ville entièrement dévastée.|vignette|La ville dévastée à .

Les grands chantiers de la reconstruction vont permettre à l'architecture urbanistique des villes détruites d'être entièrement repensée. Outre Perret, d'autres architectes de renom y concourent tels que Marc Brillaud de Laujardière, Maurice Novarina, Jean-Frédéric Battut ou Robert Warnesson, et la nouvelle église Saint-Joseph doit participer de cette expérimentation urbanistique et architecturale..

Provisoirement, à la suite de la destruction de la première église, la paroisse décide d'aménager une chapelle dans un petit baraquement du camp , bénie le par Lemmonier, évêque auxiliaire de RouenGilbert Décultot, Le Havre - ses églises, 1992, p. 76..

Le projet Le nouvel édifice doit remplir une double fonction laïque et religieuse, tout à la fois mémorial de la guerre et église paroissiale. Le plan conçu par Perret s'appuie sur celui qu'il a proposé en 1926 pour la basilique Sainte-Jeanne-d'Arc de Paris. On y retrouve notamment l'idée d'un immense clocher posé à même un socle faisant office de nef et de chœur.

Jacques Tournant, représentant au Havre de l'architecte, soumet à l'abbé Marcel Marie, curé de la paroisse de 1949 à 1970, les dessins réalisés en 1926 ; celui-ci, conquis par le projet, se charge alors de convaincre le clergé et le ministère de la Reconstruction. Perret et l'abbé deviendront très proches, l'architecte allant jusqu'à se faire baptiser peu avant sa mort. Leur étroite collaboration se manifeste notamment dans les choix d'agencement intérieur de l'église, notamment du maître-autel.

Il est aidé dans la réalisation des plans par Raymond Audigier. Les deux architectes se complètent : l'un, Perret, est athée et veut que l'église soit aussi un monument à la mémoire des victimes de la guerre tandis que Raymond Audigier, très croyant, souhaite en faire un cierge de remerciement à Dieu pour le retour de la paix. Cette seconde idée a fortement influencé le choix de la forme définitive du monument tout en s'inspirant du projet de 1926 ; par ailleurs, Perret voit dans la tour-lanterne le premier monument que verraient les passagers des navires transatlantiques.

Les travaux Les travaux débutent le par la pose de la première pierre. Les crédits peinent à suivre et Perret doit rappeler la double fonction de l'édifice, notamment son pendant laïque, pour les débloquer avant qu'ils ne viennent à manquer. Lorsque l'architecte meurt en 1954, alors que le chantier bat son plein, Audigier lui succède en collaboration avec Georges Brochard des Ateliers Perret. Audigier et Brochard sont par ailleurs assistés par un autre architecte, Jacques Poirrier..

Le gros œuvre est terminé en avec l'achèvement de la tour de et l'édifice est inauguré en .. La reprise du culte a lieu le , l'autel comme les aménagements intérieurs, conçus par l’architecte Guy Verdoïa, n'étant achevés qu'en 1964.

La bénédiction de l'église et la consécration du maître-autel le par monseigneur Martin, évêque de Rouen, marquent symboliquement la fin de la reconstruction de la ville, près de vingt ans après sa destruction en . Dix jours plus tard, le vicaire général procède également à la consécration de l'autel de la chapelle du Saint-Sacrement...

Une église symbole de modernité Un aboutissement de l’architecture du béton armé alt=Vue de l'église et d'immeuble d'habitations situé en bord de mer, photo prise depuis la plage visible au premier plan.|vignette|L'église Saint-Joseph et le front de mer. Une fois achevée, l'église Saint-Joseph ne fait pas l'unanimité parmi les habitants, à l'instar de l'ensemble du centre-ville reconstruit. Les Havrais lui préfèrent longtemps l’église Saint-Vincent, avec parvis et escalier traditionnel, pour leurs cérémonies de mariage..

Fait remarquable, l’église est inscrite à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques dès le alors que le gros œuvre n'est achevé que depuis moins de dix ans et qu'elle n'accueille des fidèles que depuis six ans. Elle est d'ailleurs l'une des toutes premières réalisations du à obtenir une telle reconnaissance institutionnelle..

La prise de conscience par la municipalité de la valeur patrimoniale de l'ensemble du centre-ville reconstruit se concrétise par la mise en lumière des principales constructions, dont l'église Saint-Joseph en 1997.. Elle fait l'objet d'une première campagne de rénovation entre 2003 et 2005 par l'entreprise Lanfry de Rouen, appuyée par Jean-Pierre Aury, expert international en restauration de béton armé. Les bétons d'origine, très abîmés par l'air salin, sont notamment repris ; certains vitraux dont les scellements métalliques avaient vieilli sont également rénovés à cette occasion.