Paul Louis Marie Brousse, né le à Montpellier (Hérault) et mort le à Neuilly-sur-Marne (Seine-Saint-Denis), est un médecin et un homme politique français, militant anarchiste puis chef de file du courant au sein du socialisme français.
La jeunesse : étudiant en médecine et républicain radical Origines familiales Paul Brousse nait à Montpellier le dans une famille de la bourgeoisie montpelliéraine : il est petit-fils de marchands, et son père, docteur agrégé de médecine, occupe un poste important à la faculté de Montpellier. Suivant le modèle paternel, il s’engage lui-même dans des études de médecine et s’illustre par son service lors de l’épidémie de choléra de 1867.
Les débuts en politiques C’est à la fin de la décennie 1860 que Paul Brousse manifeste son intérêt pour la politique. La France est alors gouvernée par l’empereur Napoléon III, neveu de Napoléon Bonaparte, dans le cadre du Second Empire. Malgré un virage libéral et l’existence d’un Parlement, les droits et libertés politiques demeurent limitées. Âgé de , Paul Brousse prend fait et cause pour le républicanisme : il s’engage auprès de la Caisse d’enseignement démocratique du Languedoc, destinée à propager les idées démocratiques et républicaines dans le sud de la France. Surtout, il participe au journal La Liberté, créé par Arthur Ballue et Jules Guesde (à l’époque encore anarchiste). Grâce au journal, Montpellier devient un des bastions du républicanisme.
Le basculement : la Commune de Paris et la conversion à l’anarchisme (1870-1872) La Commune de Paris et la répression du mouvement ouvrier français En 1870, le destin de Paul Brousse bascule à la faveur de la guerre franco-prussienne et de la Commune de Paris. Lui-même ne participe pas aux évènements de la Commune, mais il est profondément marqué par cette expérience politique et sociale qui constituera son modèle pour les années à venir. L’écrasement de la Commune de Paris en par l’armée versaillaise lors de la Semaine sanglante est suivi d’une vague de répression contre le mouvement ouvrier et l'Internationale ouvrière qui n’a pourtant pas participé aux évènements. En vertu de la « loi sur l'Internationale » (loi Dufaure, ), les activités de l’organisation sont déclarées illégales, et les sections françaises doivent entrer en clandestinité.
L’adhésion et l’expulsion de l'Internationale Paul Brousse rejoint l’Association internationale des travailleurs (Internationale) durant l’été 1872, peu de temps avant la tenue de son congrès annuel à La Haye (2-). Il entre dans la section de Montpellier, fondée par Calas sous l’égide de Karl Marx. Le mouvement internationaliste est alors divisé entre les « marxistes » et les « antiautoritaires ». Menés par Mikhaïl Bakounine et James Guillaume, les « antiautoritaires », bientôt connus sous le nom d’anarchistes, partagent avec les marxistes le modèle de la lutte des classes et leur ambition révolutionnaire : ils considèrent que le prolétariat organisé en classe détient la tâche historique de renverser le régime capitaliste et d’instaurer la société communiste, basée sur la propriété collective des moyens de production. Mais les antiautoritaires s’opposent à la participation politique et à la prise temporaire de l’État par les forces révolutionnaires. Au sein de l'Internationale, ils se révoltent également contre les pouvoirs de l’organe central, le Conseil général, installé à Londres et dominé par les marxistes. Lors du congrès de La Haye, Karl Marx et ses alliés parviennent à rassembler une courte majorité pour faire expulser Bakounine et Guillaume. Opposé à cette cabale, Paul Brousse se fait exclure de la section de Montpellier par Calas, le .
Le démantèlement du réseau méridional de l’AIT et la fuite de Brousse vers l'Espagne Quelques mois seulement après le congrès de La Haye, les révélations faites par le marxiste Dentraygues à la police française permettent de démanteler le réseau méridional de l'Internationale et d’arrêter de nombreux militants socialistes. Paul Brousse décide alors de s’enfuir, et part s’installer à Barcelone début 1873. Le , le Tribunal correctionnel de Montpellier le condamne par contumace à quatre mois de prison, à une amende de , et à une suspension de ses droits civils pour cinq ans. Menacé de prison, Paul Brousse s’exile pendant sept ans jusqu’à l’amnistie générale prononcée en 1880.
L'anarchisme : de Barcelone à la Fédération jurassienne (1873-1879) Une Espagne au bord du chaos Barcelone n’est pas un choix fortuit pour Paul Brousse. L’Espagne est alors en pleine ébullition politique après le renversement de la reine Isabelle II de Bourbon par un pronunciamiento militaire en 1868. Entre 1868 et 1874, période connue sous le nom de « sexenio democratico », les carlistes, les libéraux, les républicains, les fédéralistes se disputent le pouvoir et se livrent une véritable guerre civile. Les anarchistes, bien installés à Barcelone, entendent profiter du chaos politique et de l’instabilité gouvernementale pour mener à bien une révolution socialiste.
Le Comité de propagande socialiste révolutionnaire Avec deux autres exilés français, Camille Camet et Charles Alerini, Paul Brousse crée une section barcelonaise de l'Internationale en langue française et fonde le Comité de propagande socialiste révolutionnaire de la France méridional, destiné à relayer les idées anarchistes dans le sud de la France. L’organisation imprime un journal, La solidarité révolutionnaire, d’orientation bakouniniste. Dans ses colonnes, Paul Brousse développe les linéaments de sa théorie anarchiste : adversaire de toute forme d’autorité, il condamne la double domination des travailleurs par la bourgeoisie (versant économique) et par l’État (versant politique). Il appelle de ses vœux le prolétariat à s’organiser en communes révolutionnaires pour renverser l’ordre bourgeois et fonder une société basée sur les principes d’autonomie et de fédération des communes libres. Au sein des communes, les rapports entre les hommes ne seraient alors plus fondés sur l’autorité, mais sur la liberté contractuelle, selon l’idéal proudhonien. Paul Brousse inscrit toutefois son idéal révolutionnaire dans un scientisme comtien : la société future devra respecter les lois de l’évolution du corps social établies par la sociologie. Elle s’articulera autour de trois grandes instances économiques : l’individu, force de travail ; la commune, unité de consommation ; et la corporation, unité de production.
Après quelques mois seulement, les tentatives d’insurrections anarchistes à Barcelone se concluent par des échecs patents, tandis que les militaires reprennent le pouvoir en 1873, dans l’objectif de le transmettre à Amédée de Savoie. Paul Brousse décide alors de quitter l’Espagne et rejoint la Fédération jurassienne de l'Internationale, basée en Suisse romande, et principal bastion anarchiste en Europe.
Le congrès de Genève de l'Internationale Il arrive à Genève début , juste à temps pour participer au congrès de l'Internationale. Marx avait réussi à obtenir la majorité au congrès de La Haye, mais ce faisant, il s’était aliéné la majorité des fédérations de l'Internationale. À Genève, ces fédérations décident de rejeter l’autorité du Conseil général, et jettent les bases d’un nouveau modèle pour l'Internationale, basé sur les principes anarchistes d’autonomie et de fédéralisme. Paul Brousse s’illustre par ses prises de positions tranchées contre toute forme de pouvoir. Il demande également à l'Internationale de prendre en compte les droits des membres français, pour la plupart exilés.
Un militant actif de la Fédération jurassienne Basé en Suisse romande entre 1873 et 1879, Paul Brousse connaît une activité prolifique. Après le congrès de Genève, il s’installe dans la capitale Berne où il obtient un poste d’assistant en chimie à l’Université de Berne. Il y fonde plusieurs sections de la Fédération jurassienne auprès des populations francophones, germanophone et italophone. Sur le plan de la propagande, il est membre de la rédaction du Bulletin, l’organe officiel de la Fédération jurassienne, et participe à la création de plusieurs autres journaux dont Die Arbeiter-Zeitung en 1876, L’Avant-Garde en 1878 et Le Révolté en 1879. Il est l’un des principaux orateurs de la Fédération et sillonne le Jura pour participer à des meetings anarchistes. C'est à cette époque que Paul Brousse compose le chant révolutionnaire "le drapeau rouge". Il reprend la musique d'un chant patriotique fribourgeois et compose les paroles. Traduit en russe, ce chant devint un hymne communiste de la révolution d'octobre.
Sur le plan théorique, il écrit de nombreuses brochures dont L’État à Versailles et dans l'Internationale(1873) et Le Suffrage universel et la souveraineté du peuple (1874), qui précisent sa conception de l’anarchisme. Enfin, il est l’un des chefs de file de l’anarcho-communisme et de la propagande par le fait qu’il contribue à populariser au sein de l'Internationale.
En quelques années seulement, Paul Brousse s’impose comme l’un des principaux dirigeants de la Fédération jurassienne aux côtés de James Guillaume, Adhémar Schwitzguébel et de Pierre Kropotkine. Il contribue également à la réactivation de l'Internationale en France. Avec Jean-Louis Pindy, il participe à la fondation d’une Fédération française autour de quelques sections de l’est du pays, ainsi qu’à la création de son journal officiel, L’Avant-Garde.
Les problèmes judiciaires et le bannissement de Suisse Ses activités politiques lui valent des démêlés avec les conservateurs suisses, ainsi que deux séjours en prison. Il est d’abord condamné à un mois de prison pour avoir participé à une manifestation socialiste le à Berne, au cours de laquelle les jurassiens se sont affrontés avec la police. L’année suivante, il est de nouveau incarcéré, pour avoir défendu les régicides Karl Nobiling et Max Hoedel dans les colonnes de L’Avant-Garde. Le journal est suspendu, puis supprimé par les autorités suisses. Libéré sous caution en , il décide avec Kropotkine et quelques camarades de fonder un nouveau journal anarchiste, dont il trouve le titre : Le Révolté. Lors de son procès, qui se tient à Neuchâtel les 15 et , il est condamné à deux mois de prison et à de bannissement de la Suisse. Sorti de prison le , il doit immédiatement prendre le chemin de l’exil, en compagnie de sa compagne Nathalie Landberg. Munis de faux-papiers, il traverse la France et gagne la Belgique. Expulsé par un décret royal le , il décide alors de se rendre à Londres où il rencontre Karl Marx et plusieurs exilés français.
De l’anarchisme au socialisme (1879-1880) À partir de la fin de la décennie 1870, Paul Brousse amorce un virage politique qui le fait évoluer de l’anarchisme vers le socialisme. Après dix années de militantisme, il juge le bilan des anarchistes plutôt négatif. Les tentatives d’insurrection en France, en Espagne et en Italie ont été autant d’échecs. La Fédération jurassienne n’a pas réussi à établir des liens solides avec le mouvement ouvrier suisse et l’anarchisme demeure marginal au sein du mouvement ouvrier et socialiste européen. La propagande par le fait, dont il était pourtant l’un des principaux promoteurs, n’a pas eu les effets escomptés. Paul Brousse remet en question l’abstentionnisme politique et l’isolement des anarchistes par rapport au reste du mouvement socialiste et ouvrier. Face à la classe bourgeoise, il faut que les socialistes fassent front commun.