Antar (en ; ), op. 9, est une œuvre symphonique de Nikolaï Rimski-Korsakov, que le compositeur retravailla à plusieurs reprises dans sa vie.

Après le succès de sa première symphonie, Rimski-Korsakov se décida définitivement à devenir compositeur. Influencé par Berlioz et Liszt et son goût du folklore russe, il entreprit en 1867 son premier poème symphonique Sadko (qu'il reprit plus tard pour en faire un opéra). Antar, qu'il composa entre janvier et et qui fut créé en , se situe entre ces deux influences de la symphonie et du poème symphonique. Il a été joué pour la première fois le lors d'un concert de la Société musicale russe. L'idée lui en fut donnée par Modeste Moussorgski et César Cui, suivant un poème d'Ossip Senkovski. Sa forme, bien qu'en quatre mouvements, est toutefois plus proche de la suite de tableaux orchestraux que de la symphonie traditionnelle, comme le sera Schéhérazade (1888) qu'il annonce et qui sera l'aboutissement de cette recherche formelle.

Rimski-Korsakov reprit son œuvre en 1875-1876, y apporta quelques changements mineurs et la nomma cette fois Symphonie n° 2. Elle fut publiée sous ce titre en 1880.

Lors d'une nouvelle publication en 1903, fruit d'un travail effectué en 1897, Antar devint Suite symphonique, sous-titrée entre parenthèses Deuxième symphonie. Dans la publication définitive de 1913, après de nouveaux changements de tonalités et d'orchestration, elle ne fut plus que Suite symphonique.

Piotr Ilitch Tchaïkovski considérait qu’Antar était « une œuvre magnifique et, à maints égards, exemplaire. » et qu'il s'agissait la première musique « russe orientale » après que l'intérêt pour les musiques du Levant soit renforcé auprès des compositeurs russes notamment grâce à Mili Balakirev, après son voyage dans les pays du Caucase vers 1865.

Forme La suite selon la révision de 1897 est composée de quatre mouvements : Largo - Allegro - Largo - Allegretto - Adagio - Allegretto - Largo Allegro Allegro risoluto Allegretto - Adagio

Durée approximative : 30 minutes.

Instrumentation Antar est écrit pour un orchestre composé de 3 flûtes (la 3e doublant au piccolo), 2 hautbois (le 2e doublant au cor anglais), 2 clarinettes en la et si, 2 bassons, 4 cors en fa, 2 trompettes en la et si, 3 trombones, 2 tubas, timbales, grosse caisse, cymbales, tambourin, gong, triangle, caisse claire, 2 harpes et des cordes.

Présentation Légende

Cette œuvre s'inspire d'un conte arabe d'Ossip Senkovski, que Modeste Moussorgski et César Cui avaient suggéré à Rimski-Korsakov. Antar, grand guerrier des légendes arabes, qui dépité et empli de haine par l’indifférence du monde des hommes, se retire dans le désert proche des ruines de l'antique Palmyre. Une magnifique gazelle apparaît, poursuivie par un immense oiseau noir prédateur, l’Esprit des ténèbres. Antar le fait fuir, mais la gazelle se sauve. Épuisé par son combat contre l’oiseau, il s’endort. En rêve, il apprend qu'elle n'était autre que l'ancienne reine de Palmyre, Gul Nazar, qui lui promet une grande récompense. En récompense, elle permet à Antar de connaître trois des plus grandes joies de la vie : la vengeance, le pouvoir et l’amour. Il accepte ces dons avec gratitude, puis formule lui-même une requête. Il demande à la reine de lui ôter la vie si ces plaisirs devaient lui peser. Il tombe alors amoureux de la reine. Après diverses aventures, Antar goûte enfin à l'amour de la reine et à la joie céleste. Au bout d’un certain temps, cependant, il se lasse de sa passion. La reine le prend dans ses bras et l’embrasse avec une telle fureur que sa vie s’éteint. Il meurt, et tous deux gagnent le paradis et la félicité éternelle.

Cette légende dans son ensemble est intégrée au mouvement d’ouverture ; les trois autres mouvements illustrent chacun l’une des trois joies. À l’instar d’Hector Berlioz dans la Symphonie fantastique, Rimski-Korsakov utilise un « leitmotiv » ou un thème récurrent sous diverses formes tout au long des quatre mouvements pour dépeindre Antar. Ce thème est joué par les altos dans l’introduction du premier mouvement. Plus tard dans ce même mouvement, les flûtes et les cors interprètent un autre thème important, représentant cette fois-ci la reine.

Historique de la composition Lorsqu’il a commencé à esquisser Antar, Rimski-Korsakov l’a intitulée sa Deuxième Symphonie, permettant ainsi sa publication sous ce titre. Lorsqu’il a révisé l’œuvre des années plus tard, il l’a rebaptisée suite symphonique. La confusion a été accentuée par le fait qu’il a intitulé sa Symphonie en do majeur « Troisième Symphonie » au lieu de « Deuxième Symphonie ». Il est vrai qu’il composa la Troisième Symphonie en 1874, avant d’avoir peut-être changé d’avis au sujet d’Antar. (La première révision d’Antar remonte à 1875.) Cependant, il n’a jamais modifié cette numérotation, même après avoir reclassé Antar en suite, et il a continué à appeler la Symphonie en do majeur « Troisième Symphonie » dans son autobiographie, « Ma vie musicale ».

En réalité, Rimski-Korsakov désigna une autre œuvre comme Deuxième Symphonie dans Ma vie musicale. Il s'agit d'une symphonie en si mineur, qu'il commença en 1867. Il mentionne que si mineur était la tonalité préférée de Mily Balakirev et qu’il souhaitait utiliser un scherzo en mesure à 5/4 et dans la tonalité de mi bémol majeur. Il ajoute que l'ouverture du premier mouvement et certaines de ses caractéristiques auraient rappelé la Neuvième Symphonie de Beethoven.

Il montra son œuvre en cours à Balakirev. Ce dernier n’approuva pas la manière dont Rimski-Korsakov avait écrit l’exposition de ses thèmes, mais ne lui donna aucune suggestion ni solution concrète sur la manière de procéder. En conséquence, Rimski-Korsakov se désintéressa du projet : « Je le répète, j’étais déçu par ma création musicale et j’ai rapidement abandonné ou reporté sine die l’idée d’écrire une deuxième symphonie. » Il se lança dans la composition d’Antar après avoir abandonné la Symphonie en si mineur, achevant les premier et quatrième mouvements cet hiver-là.

Rimski-Korsakov expliqua à la fois le passage d’Antar de la forme de la symphonie à celle de la suite et sa position catégorique à ce sujet :

Pour approfondir ce point, il cite « Harold en Italie » et la « Symphonie fantastique » de Berlioz comme étant à la fois des symphonies et de la musique à programme, en raison du développement symphonique de leurs thèmes et de la forme sonate de leurs mouvements d’ouverture. Antar, en revanche, « est une esquisse musicale libre des épisodes successifs de l’histoire ». Si le thème d’Antar relie ces épisodes, la pièce « ne comporte aucun développement thématique — seulement des variations et des paraphrases ». Le compositeur était satisfait de la forme d’Antar lorsqu’il en a révisé la partition des années plus tard

Il était également globalement satisfait de l'orchestration dAntar, qu'il décrivait comme « pleine de couleurs et de fantaisie », mentionnant en particulier son utilisation des flûtes, des clarinettes et de la harpe dans leurs registres graves. Il a confié la première apparition du thème Antar aux altos pour faire plaisir à Moussorgski, car celui-ci affectionnait particulièrement cet instrument. Il mentionne plusieurs œuvres dont l'influence s'est fait sentir dans l'orchestration dAntar. Parmi celles-ci figurent Rouslan et Ludmila (opéra) de Glinka, les poèmes symphoniques de Liszt, l’« Ouverture tchèque » de Balakirev et l’« Ouverture de Faust » de Wagner.

Versions En raison des révisions incessantes apportées par Rimski-Korsakov à Antar et des difficultés rencontrées avec l’éditeur V. Bessel et Cie, les complications textuelles sont à la fois nombreuses et désespérément déroutantes. À cette confusion s’ajoutent des erreurs figurant sur deux des partitions publiées. Il existe en réalité quatre versions publiées d’ Antar :

La première version de la partition, datant de 1868. Cette version n’a pas été imprimée du vivant du compositeur ; elle a été publiée en 1949. Cette édition contient également la version la plus ancienne du deuxième mouvement, très différente tant par son matériau musical que par sa tonalité, en si mineur. Ce mouvement a été supprimé et remplacé par un autre avant la première représentation. “”'Une version révisée et réorchestrée en 1875.“”' Toujours qualifiée de symphonie par Rimski-Korsakov, cette version fut publiée par Bessel en 1880. Certains la considèrent comme plus axée sur le drame que la version de 1897. Une seconde édition voit le jour en 1903 mais Bessel refuse de changer l'impression initiale ; cette réédition n'intègre pas la révision de l'œuvre (deuxième version) opérée en 1897 par Rimski-Korsakov, changeant en profondeur l’orchestration et modifiant sérieusement plusieurs sections. Seule le titre de Symphonie est abandonné au profit de Suite symphonique. Plus tard, l'éditeur Boosey & Hawkes reprendra l’édition de 1903. “”'Une deuxième version révisée en 1897.“”' On considère qu'il s'agit, de justesse, de la version la plus aboutie, car elle reflète les dernières réflexions du compositeur sur cette œuvre. C'est à cette occasion que Rimski-Korsakov a changé la désignation de l'œuvre en « suite symphonique ». Bessel n'a publié cette version qu'en 1913, sous la supervision du gendre du compositeur, Maximilian Steinberg. Ce qui prête à confusion, c'est que cette version porte la mention « Approuvée par la censure. Saint-Pétersbourg, 4 novembre 1903 ». Cette date correspond en réalité à la version de 1903. “”'Une refonte de 1903 de la version de 1875.“”' Il s'agit d'une version de compromis réalisée après que Bessel eut refusé, du vivant du compositeur, de détruire les plaques de gravure de la version de 1875 ou d'en réaliser de nouvelles pour la version de 1897. Elle ne comprend que les « suggestions » issues de la version de 1897 qui ont pu être intégrées aux plaques existantes de 1875. Cette version a été intitulée de manière prêtant à confusion « suite symphonique (Deuxième Symphonie) ». Elle a également été décrite à tort dans les partitions miniatures d’Eulenberg et de Breitkopf comme « Nouvelle rédaction (1897) ».

Il reste donc trois versions principales d’Antar ; la deuxième existant sous deux formes légèrement différentes. Les modifications mineures entre les trois versions principales (1868, 1875 et 1897) concernent notamment les indications de tempo, les nuances dynamiques et les modifications de l’instrumentation. Les modifications majeures comprennent des coupures et des ajouts de passages, une transposition en bloc et une recomposition complète de certains passages, ainsi qu’une réorchestration et des modifications de l’harmonie ou de la mélodie.

Influences Berlioz Hector Berlioz effectua son dernier voyage en Russie entre novembre 1867 et février 1868 afin de diriger six concerts de la Société musicale russe. Rimski-Korsakov ne put rencontrer Berlioz en raison de la santé fragile du compositeur français. Il put toutefois entendre Berlioz diriger sa « Symphonie fantastique » le 7 décembre 1867, ainsi que « Harold en Italie » lors du dernier concert de Berlioz, le 8 février 1868. Rimski-Korsakov commença à travailler sur Antar le 21 janvier, entre ces deux concerts. De plus, il se peut qu’il ait été influencé dans son utilisation du thème d’Antar comme « leitmotiv » par la manière dont il avait entendu Berlioz l’utiliser dans ses compositions.

Dargomyjski et le groupe des Cinq Comme c'était l'usage à l'époque, les autres membres du cercle des nationalistes aidèrent volontiers Rimski-Korsakov à composer Antar. Leur musique contribua également à l'influencer. Rimski-Korsakov a écrit qu’il avait été influencé, lors de la composition du thème d’Antar, par des thèmes tirés de l’opéra de César Cui « William Ratcliff ». Il emprunta le thème de Gül Nazar, ainsi que d’autres thèmes purement cantables, à la « Collection de mélodies algériennes » de Francisco Salvador-Daniel, dont Alexandre Borodine possédait par hasard un exemplaire.