Le joual (cheval en français standard) est un sociolecte du français québécois. Il se caractérise par des traits lexicaux, phonétiques et syntaxiques marquant un écart avec le français standard.

Le joual ne désigne pas le parler français des Québécois (lui-même comprenant ses propres régionalismes ainsi que plusieurs niveaux de langue), mais l'une de ses variétés faite d'un mélange de parler populaire, d'archaïsmes et d'anglicismes.

Généralement perçu de manière négative, le joual a été un objet de polémique durant la Révolution tranquille. L'évolution du contexte sociopolitique de la période a vu se former deux camps opposés à son sujet, les uns le condamnant comme une forme dégradée de la langue française parlée et écrite (symbolisant les tares sociales ou intellectuelles de la société), les autres le revendiquant comme un symbole de provocation, de révolte populaire, voire d'identité nationale.

Histoire du joual

Nouvelle-France Le français d'Amérique commence à prendre forme avant même la colonisation par les Européens. Les premiers locuteurs, des pêcheurs bretons, normands et basques, étaient présents dès le dans les eaux nord-américaines. En revenant dans leur patrie, ces pêcheurs avaient ramené avec eux de nouveaux mots pour nommer la réalité de ce continent alors inconnu. C'est ainsi par exemple qu'ils avaient fait connaître à leurs compatriotes le mot « orignal », désignant un élan d’AmériqueFrance Martineau, Wim Remysen et André Thibault, Le français au Québec et en Amérique du Nord, Paris, Éditions Ophrys, 2022, p. 33..

La majorité des colons de la Nouvelle-France sont issus de classes moyennes et élevées des régions composant l’espace d’oïl, ayant amené leurs langues en Amérique. En effet, aux , la France est encore marquée par de profondes divisions linguistiquesibid., p. 39-40.. Cependant, à partir de 1665, l’arrivée des Filles du roi favorise la transmission d’un français moins marqué par les différences régionales. La grande majorité de ces Filles du roi provenant de la région urbaine de Paris, à la même époque où Paris commençait à étendre sa domination linguistique dans les régions avoisinantes, leur arrivée a permis d'homogénéiser la langue parlée en Nouvelle-France, même si plusieurs caractéristiques régionales seront conservées au fil du tempsibid., p. 41.. Ces caractéristiques régionales seront ensuite progressivement dédialectaliséesibid., p. 43-44..

Conquête britannique La Conquête de 1763 provoque une rupture dans les contacts entre Canadiens et Français. Le régime anglais se mettant en place à partir de cette date a pour conséquence d'enlever toute valeur juridique au français dans la colonie d'Amérique. Ensuite, après la signature du Traité de Paris en 1783 mettant fin à la guerre d’indépendance américaine, plus de 100 000 loyalistes fidèles à la couronne britannique décident de quitter les États-Unis pour s'établir ailleurs. Sur ce nombre, près de 9 000 choisissent de s’installer dans la Province of Quebec, sur le territoire actuel de l’Ontario. Cette migration mène à la formation d'une nouvelle minorité anglophone au sein d'une société majoritairement francophone, puis à une cohabitation plus étroite entre leurs deux languesFrance Martineau, Wim Remysen et André Thibault, Le français au Québec et en Amérique du Nord, Paris, Éditions Ophrys, 2022, p. 55..

À la suite de la Conquête, les élites françaises de la Nouvelle-France retournent également en Europe. Ces élites étaient le dernier maillon avec la France et un français jugé « bon ». Après leur départ, un décalage commence à apparaître entre la langue des élites françaises et celle de la population restée dans la colonie. En Nouvelle-France persiste le français d’avant la Révolution française, où la norme était le parler de la courAlexandre Lafrenière, « Le joual et les mutations du Québec : la question de la langue dans la définition de l’identité québécoise », Université Laval, 2008, p. 56. Consulté le 27 mars 2024.. Grammaticalement parlant, ce français conserve des usages anciens, telle que la forme de pluriel ans, tandis que le français hexagonal emploie la forme ants (enfans → enfants), ainsi que le oi plutôt que le ai dans les verbes (avoit → avait). Plusieurs conservatismes (patates, brunante, broue) et régionalismes (carreautés) sont également conservés. De plus, la fragilisation des institutions scolaires à la suite du départ des élites françaises entraîne un retard important dans le processus d’alphabétisation de la population canadienne-française (ce taux se situant environ à 15,4 %). Le pourcentage d’alphabétisation demeurera plus important en zone urbaine qu’en zone rurale, la première étant majoritairement anglophone et la seconde majoritairement francophoneFrance Martineau, Wim Remysen et André Thibault, Le français au Québec et en Amérique du Nord, Paris, Éditions Ophrys, 2022, p. 64-65. Alexandre Lafrenière, « Le joual et les mutations du Québec : la question de la langue dans la définition de l’identité québécoise », Université Laval, 2008, p. 56.. La domination de la langue anglaise dans toutes les sphères de décision de l'ancienne colonie font en sorte que les anglicismes déferlent dans les écrits, reflétant également la situation de la langue oraleFrance Martineau, Wim Remysen et André Thibault, Le français au Québec et en Amérique du Nord, Paris, Éditions Ophrys, 2022, p. 67..

Du côté de la France, après la Révolution française, la bourgeoisie montante cherche de nouveaux modèles linguistiques en accord avec le nouvel ordre social qu'elle cherche à créer. Ceci contribue à creuser davantage l’écart avec le français canadien. Cet écart s'observe dans la prononciation favorisée par l’élite parisienne – [wa] plutôt que [we], passant ainsi de moé à moi et de vouér à voir. Des nobles et des religieux fuyant la Révolution viennent s’installer au Canada en privilégiant également les modèles de l’Ancien Régime, y compris le français de cette période, ce qui contribue aussi à accentuer l'écart entre les deux variétés de françaisFrance Martineau, Wim Remysen et André Thibault, Le français au Québec et en Amérique du Nord, Paris, Éditions Ophrys, 2022, p. 65..

siècle L'Acte d’Union de 1840 réunit le Haut-Canada et le Bas-Canada en une seule colonie. Le but préconisé par les autorités britanniques étant d’assimiler les francophones aux anglophones dans la colonie, l’article 41 de l’Acte d’Union stipule alors que l’anglais est la seule langue officielleJacques-Paul Couturier, « La montée de l’insatisfaction politique », dans L’expérience canadienne, des origines à nos jours, s.l., Éditions d’Acadie, 1994, p. 128-148.. Toutefois, la place des Canadiens français au sein des institutions préoccupe la population et la question du français revient rapidement au cœur des débats politiques. L’article 41 se fait finalement abroger en 1849 sur la demande de Louis-Joseph Papineau. Toutefois, les Canadiens français continuent d'être perçus négativement par rapport aux Canadiens anglaisFrance Martineau, Wim Remysen et André Thibault, Le français au Québec et en Amérique du Nord, Paris, Éditions Ophrys, 2022, p. 71-72.. Cette perception persistera après la Confédération de 1867, inspirant même au premier ministre Wilfrid Laurier l'expression mémorable : « Les Canadiens français n’ont pas d’opinions, ils n’ont que des sentimentsJacques Beauchemin, « La Grande Noirceur vue par elle-même », Mens : revue d’histoire intellectuelle et culturelle, vol. 18, , 2018, p. 18. ».

Après la signature de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique (AANB) en 1867, les parlements et les tribunaux du Canada deviennent officiellement bilingues. Les francophones, désormais minoritaires au Canada, conservent un État où ils demeurent majoritaires : le Québec. Dès lors, l’Église joue un rôle déterminant dans l'essor de la langue française. Ce rôle s'affirme particulièrement dans le domaine de l’éducation. Les sermons du dimanche prononcés par les curés sont pour des milliers de personnes analphabètes ou peu scolarisées la seule occasion d’être en contact avec un français écrit standard oralisé. Petit à petit, la religion et la langue deviennent les piliers d'une nouvelle forme de conscience nationaleFrance Martineau, Wim Remysen et André Thibault, Le français au Québec et en Amérique du Nord, Paris, Éditions Ophrys, 2022, p. 73.. Ils deviennent l'expression de la « survivance », forme de nationalisme culturel ancré dans les traditions et les coutumes héritées des colons de la Nouvelle-France, qui sera la forme prédominante de l'identité collective au Québec. Reprise par les élites, cette survivance accorde une place prépondérante à la langue française, cristallisée par l’adage : « la foi gardienne de la langue, la langue gardienne de la foi » – autrement dit, la langue de la bonne vertu catholiqueThomas Chapais, « La langue, gardienne de la foi, des traditions, de la nationalité », Discours et conférences, Québec, J. P. Garneau, 1918, p. 355-372..

Le français s'oppose ainsi à l’anglais, perçu comme l’expression d'un capitalisme perfide et décadentFrance Martineau, Wim Remysen et André Thibault, Le français au Québec et en Amérique du Nord, Paris, Éditions Ophrys, 2022, p. 87.. Toutefois, dans le reste du Canada et aux États-Unis, la population anglophone perçoit plutôt la langue parlée au Canada français comme un patois (French Canadian Patois), par rapport au français parisien, seul « vrai » français. Cette perception a pour effet de cautionner une image négative des Canadiens français, voulant que leur mauvais français parlé serait la preuve qu'ils seraient un peuple d'illettrés et de seconde classeFrance Martineau, Wim Remysen et André Thibault, Le français au Québec et en Amérique du Nord, Paris, Éditions Ophrys, 2022, p. 87. Alexandre Lafrenière, « Le joual et les mutations du Québec : la question de la langue dans la définition de l’identité québécoise », Université Laval, 2008, p. 59.. Cette mauvaise perception contribuera à alimenter l'image folklorique et caricaturale du français du Québec et de sa société dans l'Amérique anglaiseClaude Verreault, « Français international, français québécois ou joual : quelle langue parlent donc les Québécois ? », dans Produire la culture, produire l’identité?, Sainte-Foy, Presses Université Laval, 2000, p. 128..

Apparition du mouvement glossairiste En réaction à cette image négative, un mouvement glossairiste apparaît au Québec. Son but est de promouvoir la qualité de la langue non pas en corrigeant les anglicismes, mais en cherchant à discréditer toutes les différences entre la langue des Québécois et celle des Français, notamment les mots et les expressions héritées de l’ancienne métropole, désormais tombées en désuétude. Des membres de ce mouvement comme Oscar Dunn, à partir de 1880, s’opposent à l’influence de l’anglais, tout en voulant conserver une certaine autonomie linguistique canadienne-française par le maintien de certains particularismes. Cet important changement de perspective se trouvera peu à peu dans d’autres dictionnaires canadiens publiés au tournant du siècleFrance Martineau, Wim Remysen et André Thibault, Le français au Québec et en Amérique du Nord, Paris, Éditions Ophrys, 2022, p. 93..