Les quatre espèces (en hébreu : , ) désignent quatre végétaux mentionnés dans la Torah comme l’une des prescriptions majeures et caractéristiques de la fête biblique de . Elles doivent, selon la tradition juive rabbinique, être rassemblées en faisceau, portées (hébreu : ) et balancées lors de la récitation du et des au cours des sept jours de la fête.
Les quatre espèces dans les sources juives
Dans la Bible
Il est prescrit, dans le Lévitique, de prendre « le premier jour, du fruit de l’, des palmes de dattier, des rameaux de l’ et des saules de fleuve, et [de se réjouir] devant YHWH votre Dieu, pendant sept joursLévitique 23:40.. » La Torah et les livres prophétiques n’élaborent pas davantage sur cette prescription mais, lors du retour à Sion, les notables prescrivent au peuple, après avoir entendu la lecture publique de la Torah, de « [rapporter de la montagne] des feuilles d'olivier, des feuilles de l'arbre qui donne de l'huile, des feuilles de myrte, des feuilles de palmier, des feuilles d'arbres touffus, faire des (huttes), comme il est écritNéhémie 8:15. ».
Dans la littérature des Sages
La identifie ces quatre espèces au (palme de dattier), à l’ (branche de myrte), à l’ (branche de saule) et à l’ (cédrat). Leur définition, vraisemblablement conventionnelle 30:15., se veut néanmoins fondée sur les caractéristiques décrites dans la Bible 3:5 (53d), 32b & 33b-34a..
Leur prescription consiste, selon les rabbins, à unir un ou plusieurs exemplaires de chaque espèce en un faisceau () attaché par un (« nœud complet », c’est-à-dire au moins deux nœuds), à apporter ce faisceau au mont du Temple et à l’y balancer dans toutes les directions (nord, sud, est, ouest, haut et bas) pendant les sept jours de la fête (un seul jour en province). Le (tribunal rabbinique), constatant que beaucoup se frappent mutuellement en le faisant, ordonne de réaliser les balancements ( ou ) chez soi (c’est-à-dire dans sa ) ..Bien que la prescription et sa bénédiction se rapportent aux quatre espèces, elles ne se réfèrent qu’au qui est l’espèce la plus grande du faisceau et le désigne donc par métonymie ..
La tradition s’accorde pour conférer à ce rituel une charge hautement symbolique depuis ses fondements : les quatre espèces ont toutes un rapport plus ou moins évident avec l’eau ., thème majeur de la fête 1:2, Zacharie 14:16-19.. Leur peut, selon le , représenter : l’union () de tous les attributs en Dieu 30:9., les patriarches (Abraham, Isaac, Jacob et Joseph) ou les matriarches (Sarah, Rebecca, Léa et Rachel)ibid. 30:10. les rangs des dirigeants de la génération (l’ représente le grand Sanhédrin, le les disciples des Sages, l’ les trois rangées des disciples qui se tiennent devant eux et la les scribes des juges)ibid. 30:11., l’union de tous les Juifs, quel que soit leur degré d’attachement à Dieu (l’, ayant bon goût et bonne odeur, représente l’individu versé dans l’étude de la Torah et les bonnes œuvres tandis que l’ représente celui qui est dépourvu de l’une comme des autres, et correspondant à des types intermédiaires)ibid. 30:12., l’union des organes du corps (l’ est le cœur, le la colonne vertébrale, l’ l’œil et l’ la bouche)ibid. 30:14. Quant aux , selon Rabbi Yohanan (qui élabore sur l’enseignement « on apporte et on donne, on élève et on descend 5:6 & . »), ils sont effectués pour présenter les quatre espèces à Celui auquel appartiennent les quatre vents, les cieux et la terre ; selon une autre opinion rapportée au nom de son disciple Rabbi Yosse ben Hanina, ils conjurent les vents mauvais et les mauvaises rosées et selon Rav Aha bar Yaakov, ils ont pour but de lutter contre le satan 38a.. Le ' suggère lui aussi que et symbolisent la victoire d’Israël sur les nations lors du jugement que celles-ci lui ont intenté à l’occasion de la nouvelle année 30:2 & sur ..
Après la chute du Temple, Rabban Yohanan ben Zakkaï décrète que la cérémonie doit être réalisée tous les sept jours de la fête, en tout lieu, en souvenir du Temple ..
Dans la littérature médiévale
C’est au Moyen Âge que ces ordonnances prennent leur forme définitive, les décisions du Talmud de Babylone l’emportant sur ceux du Talmud de Jérusalem. Sur la question du port du à , notamment, bien que la l’autorise, les docteurs babyloniens l’interdisent 43a-44a.. Les deux pratiques coexistent encore à la fin de l’ère des gueonim , . mais l’usage des Juifs de Galilée, expressément récusé par Moïse Maïmonide 7:18., n’apparaît plus dans les codes ultérieurs 658:2..
Diverses exégèses continuent par ailleurs à être apportées au choix des quatre espèces : Saadia Gaon suggère dans ses que les quatre espèces servent de propitiatoire pour les fautes commises par les organes qu’ils représentent selon le (l’ pour les balbutiements du cœur, le pour l’échine qui se tient orgueilleusement droite, le pour les yeux indiscrets et l’ pour la bouche malveillante)., Moïse Maïmonide estime qu’ils représentent les étapes de l’entrée des Israélites en terre d’IsraëlMaïmonide, Guide des Égarés, troisième partie, .Le fait quant à lui fond sur le pour doter le rite de nouvelles significations et coutumes. Ainsi, les trois branches de , les deux branches d’, le et l’ représentent respectivement les trois patriarches, Moïse et Aaron, Joseph et David, les sept invités de qui symbolisent eux-mêmes les de et , 256a.. Cette exégèse s’exprime sur de nombreux modes, dont les ordonnances nouvelles d’Isaac Louria et le de Moshe Adahan, devenu un chant traditionnel de dans les communautés juives d’Afrique du Nord et d’Orient ..
Observance de la prescription dans le judaïsme rabbinique vignette|Vérification des quatre espèces - carte de vœux de Roch Hachana, 1900. Les espèces devant obéir à des impératifs de qualité, il est d’usage de les faire vérifier par un expert ; il est en outre recommandé d’« embellir la prescription » () en achetant les espèces de la meilleure qualité possibleR' Shlomo Ganzfried, , chapitre 136, paragraphes 1 à 6 & 10 (136:1-6 & 10)..
Constitution du faisceau
Une branche de , deux branches d’ et trois de doivent être assemblées pour former le bouquet du (), dans le sens de leur croissance. Les ashkénazes disposent les à gauche du et les à droite (que l’on soit droitier ou gaucher 651:12, citant le .), tandis que certains séfarades et les disposent de part et d’autre (une branche à droite, une branche à gauche et, pour le , une branche au centre), selon l’usage d’Isaac Louria. Souvent liées par un lacis en feuilles de palme selon la tradition ashkénaze, les branches doivent être au même niveau en bas ; en haut, les dépassent légèrement les et le les domine d’au moins une palme. Tous doivent être attachés par deux, trois ou dix-huit nœuds (selon l’usage), également en feuilles de palme. La branche de doit être laissée libre sur au moins une paume de longueur afin de pouvoir être remuée lors des 136:8 & Yossef Daat ad loc..
Port et balancement du vignette|Un Juif yéménite accomplissant la prescription de au mur occidental avec un de grande taille.
La prescription de la peut être réalisée tous les jours hormis le 137:7., de l’aube jusqu’au coucher du soleil. Il est interdit de manger avant de s’en être acquitté mais on ne peut jeûner au-delà de la mi-journée à et 137:5.. Pour la réaliser, le doit être porté de la main droite et l’etrog de la main gauche (chez les ashkénazes mais non les séfarades, cet ordre est inversé pour les gauchers) 137:2 & Y.D. ad loc. ; 651:3 & Rem"a ad loc.. Ceux qui ont l’habitude de mettre les à les retirent avant la 137:2 & Y.D. ad loc..
Comme la bénédiction sur la prescription (« béni sois-Tu, Adonaï, notre , roi du monde qui nous a sanctifiés par ses prescriptions et nous a prescrits le port du ») doit être réalisée avant la prescription proprement dite et que celle-ci est de tenir les quatre espèces dans le sens de leur croissance, les ashkénazes la récitent en tenant l’ dans le sens inverse c’est-à-dire le bouton vers le bas ; l’usage des séfarades et des est de ne pas le tenir du tout au cours de la bénédiction mais après. Le premier jour (ou le second si le premier a lieu à ), on récite aussi la bénédiction 137:1 & Y.D. ad loc..La prescription ne peut être accomplie lors du premier jour de la fête (et, en diaspora, lors du second) qu’avec un faisceau qui n’a pas été emprunté. Il est cependant possible de faire don à autrui d’un à titre temporaire et conditionnel ou d’en acheter un en partenariat avec autrui (ce fut, historiquement, souvent la seule solution pour les communautés juives qui vivaient en Europe orientale voire en des endroits où les quatre espèces étaient relativement plus aisément accessibles) 137:8-9..
Après la ou les bénédictions, on joint l’ au (dans le sens de leur croissance) et on les balance aux quatre vents (est, sud, ouest, nord), en haut et en bas. Cet ordre est le même lors du . Certains séfarades et , suivant l’usage d’Isaac Louria, le font selon un ordre différent (sud, nord, est, haut, bas, ouest).En cas d’erreur sur un ou plusieurs de l’ensemble de ces points, on recommence le rituel sans bénédiction.
La prescription du port du étant limitée dans le temps (car elle ne doit se faire que lors des sept jours de la fête de ), elle ne s’applique techniquement qu’aux hommes et les femmes en sont dispensées. Beaucoup choisissent cependant de la réaliser, en récitant (selon l’opinion ashkénaze) ou non (selon l’opinion séfarade) les bénédictions 129:9, 135:15 & Y.D. ad loc..Le premier jour de la fête, les enfants ne peuvent réaliser la qu’après les adultes, étant donné qu’ils « acquièrent mais ne peuvent faire acquérir 137:10.. »
Les balancements lors du Hallel
Le est balancé pendant le , lors de (« »), verset d’ouverture et de conclusion du Psaumes 118:1 & 29., répété deux fois, (« ibid. 118:2. ») et (« ibid. 118:25. »).
Selon la tradition ashkénaze : le verset comportant six mots (outre le nom divin), on balance le dans une direction à chacun de ces mots : – vers l’est (c’est-à-dire, dans la plupart des communautés, vers l’avant, les Juifs se dirigeant vers l’est pour prier), – vers le sud, – vers l’ouest, – vers le nord, – vers le haut, – vers le bas. Il en est de même pour le verset suivant, , qui contient six mots (et pas de nom divin). L’officiant n’agite son que lorsqu’il récite et tandis que l’assemblée le secoue également lorsqu’elle répète ces versets ; le verset ne comprenant que trois mots (outre le nom divin), le balancement s’effectue dans deux directions par mot : – vers l’est et le sud, – vers l’ouest et le nord, – vers le haut et le bas ; le verset de conclusion étant identique au premier, on procède de même. L’usage séfarade ne comporte que cinq balancements, tant pour l’officiant que pour l’assemblée : le premier lors du premier , deux balancements lors de la récitation d’ et de sa répétition et deux lors du final. Selon Isaac Louria, il n’y a qu’un balancement lors du final et quatre en tout. Ce dernier prescrit à l’orant de se tourner dans la direction des balancements. Selon les autres, on ne se tourne pas. Les ashkénazes secouent doucement le lors des , les séfarades et les ne le font pas 137:4 & Y.D. ad loc..
vignette|Juifs séfarades effectuant les au . Gravure de Bernard Picard, 1732.
Les processions autour de l’autel
Les quatre espèces sont également utilisées pour les , processions autour de l’autel ou, de nos jours, de l’estrade de lecture. Les ont également pour but d’obtenir les pluies abondantes mais leur nature est davantage propitiatoire .. Bien qu’elles n’y jouent qu’un rôle secondaire par rapport aux , reposant sur les côtés de l’autel au temps des Temples et battues au septième jour de jusqu’à nos jours, les quatre espèces sont nécessaires pour la réalisation des processions : seuls ceux qui en sont pourvus peuvent et doivent procéder 137:11 & Y.D. ad loc..
La ne pouvant être réalisée le , il existe diverses coutumes concernant les en ce jour 137:12 & Y.D. ad loc..