Jeanne Favret-Saada, née en 1934 dans le Protectorat français de Tunisie, est une ethnologue française. Agrégée de philosophie, elle s'oriente vers le champ anthropologique où elle sera principalement reconnue pour ses ouvrages sur la sorcellerie rurale en France.

Biographie Famille Jeanne Favret-Saada naît dans une famille aisée. de la communauté juive de Sfax, dans le Sud tunisien, la famille Saada, issue des tribus indigènes qui habitaient en Tunisie pendant la conquête coloniale de 1881. Son grand-père était le président des communautés du Sud de Tunisie, et son père par la suite occupera cette même position..

Études Après son baccalauréat, elle décide de partir en France pour étudier la philosophie à Paris à l'université de la Sorbonne ; elle y obtient l'agrégation de philosophie en 1958...

En raison de son appartenance à une grande famille juive ayant la nationalité française, elle s’intéresse à l’anthropologie, à la suite de son agrégation, comme c’était le cas d’autres philosophes de l'époque comme Pierre Clastres et Hélène Clastres.

Elle cherche à découvrir plusieurs aspects politiques et sociaux de l’histoire de sa famille et notamment pourquoi les Saada sont les seuls parmi les juifs de Sfax à avoir la nationalité française., au contraire des autres juifs en Tunisie. Son père, Georges Favret-Saada, est en effet un philosophe français, engagé politiquement, ayant contribué à des domaines tels que la philosophie sociale et politique.

Elle termine ses études en 1959, et commence sa carrière professionnelle quand elle part, durant l'été de cette même année à Alger avec son époux, qui y effectue son service militaire.

Premiers travaux universitaires En Algérie Elle donne naissance à son premier enfant en 1960 ; son second naît en 1961 alors qu’elle travaille à l’université d’Alger.

Pierre Bourdieu, alors en poste à cette même université, lui demande de le remplacer. À 25 ans, elle devient assistante à la faculté des lettres d’Alger. Elle y enseigne l’ethnologie de l’Algérie et la philosophie de Karl Marx, tout en attendant l’occasion de devenir ethnologue de terrain après la fin de la guerre d'Algérie.

En 1962, dans un contexte de fin de la guerre, l’enseignement des théories marxistes devient une menace pour sa vie. Elle reçoit des menaces de mort de la part de l’Organisation de l'armée secrète (OAS) ; des individus la suivent à plusieurs reprises.

Après l’indépendance de l’Algérie en 1962, elle se rend compte de la possibilité de travailler sur le terrain. Toujours en 1962, pendant l’été, l’ethnologue rencontre à Paris Margaret Mead avec laquelle elle discute des enjeux politiques pour les juifs en Tunisie. Elle poursuit son enseignement à Alger et forme une équipe d’ethnologues enquêteurs composée d’Algériens et de « pieds-rouges ».

Elle arrive à circuler dans les campagnes algériennes notamment grâce à d'anciens officiers de l’ALN qui l’accompagnent. Elle a pour objectif de découvrir les lieux qui sont touchés par la révolution à cette époque. Elle apprend sur les enjeux politiques, tout en faisant un travail anthropologique d’observation de ces insurrections et révolutions dans les campagnes algériennes. En 1964, une enquête sur la réorganisation démocratique des comités d’autogestion ruraux reste inachevée à cause des tensions politiques de l’époque et lorsque ses enquêteurs se rendent compte deson origine juive ; elle décide de rentrer en France.

Retour en France Rentrée en France avec sa famille, elle assiste aux séminaires de Claude Lévi-Strauss sur la mythologie, tout en rédigeant ses propres articles. Elle obtient en 1965 la bourse de la Wenner Gren Foundation for Anthropological Research. En 1966, elle devient membre du Laboratoire d'ethnologie et de sociologie comparative de Nanterre (LESC).

En 1968, son article d'anthropologie intitulé « La segmentarité au Maghreb », achevé en 1966, est publié par la revue L’Homme. Ce texte analyse les politiques de Kabylie du , qui seront aussi analysées plus tard par Pierre Clastres.. Ne pouvant poursuivre son terrain en Kabylie, elle décide de changer de spécialité, mais tout en continuant à avoir la volonté de devenir ethnologue de terrain en Algérie.

Travaux d'anthropologie religieuse En 1969, elle s’installe à VaucéRenommé Saint-Auvieux par souci d'anonymisation. avec ses enfants., dans le bocage mayennais, afin de commencer un travail de terrain.. Ses recherches sur la sorcellerie paysanne l'absorbent plus qu'elle ne s'y attendait, et elle y consacre trois ans. Elle rédige un ouvrage à partir de cette expérience, Les Mots, la Mort, les Sorts (1977), qui dévoile la complexité des pratiques d'ensorcellement et de désorcellement.

Dans les années 1970 et 1980, elle contribue à de nombreux apports à l’anthropologie de la religion, analysant le phénomène de la sorcellerie. Elle décrit notamment des pratiques de « désorcellement » permettant d'éviter la transformation d'accusations et contre-accusations en violence physique, du moins tant qu'aucune autorité n’intervient pour établir à son tour la vérité sur ce qui s’est passé. Une forme de suspension épistémologique peut être recherchée. Elle étudie et explique également les différentes formes de justification de la violence. Elle rapporte l'anecdote d'une personne accusée de pratiquer la sorcellerie, qui, plutôt que de simplement réfuter l'accusation, cherche à prouver son innocence en faisant appel à des pratiques magiques pour contrer les sorts supposés..

Ces recherches la conduisent vers la pratique psychanalytique avec Josée Contreras dans le but de comprendre le fonctionnement du système de la sorcellerie et leur impact sur les personnes qui y sont impliquées (Corps pour corps, 1981). Ce faisant, elle s'intéresse à une ethnologie des thérapies.

En 1986, elle devient directrice de recherche à l’École pratique des hautes études et occupe la chaire d’ethnologie religieuse européenne.

Dans les années 1990, ses travaux portent sur les accusations contemporaines de blasphème (notamment la fatwa contre Salman Rushdie.).

En 2004, elle écrit, en collaboration avec Josée Contreras, Le Christianisme et ses Juifs, 1800-2000, qui, à partir de l'analyse de représentations traditionnelles de la Passion à Oberammergau en Bavière au , étudie l'image des Juifs dans le catholicisme et dans l'histoire. En 2006, elle publie dans la revue Vacarme un article intitulé « Un pape à Auschwitz »« Un pape à Auschwitz » sur vacarme.org..

En 2007 paraît Comment produire une crise mondiale avec douze petits dessins. Ce livre est le fruit d'une enquête sur l'affaire dite des « caricatures de Mahomet du journal Jyllands-Posten », que l'ethnologue a menée, entre autres, dans son lieu d'origine, le Danemark, où elle a rencontré plusieurs protagonistes du conflit.

En 2009, Saada, qui avait annoncé en 1977 une suite à son ouvrage Les Mots, la Mort, les Sorts, publie Désorceler. Reprenant les matériaux sur la sorcellerie dans le Bocage qu'elle avait collectés, elle montre notamment comment l'action d'un désorceleur peut être qualifiée de thérapie du collectif familial des exploitants d'une ferme. Elle analyse aussi comment une désorceleuse, Madame Flora, a inventé un dispositif thérapeutique à partir du jeu de tarot de mademoiselle Lenormand. Elle propose enfin de reconsidérer la notion d'affect pour repenser l'anthropologie des thérapies, et plus largement les rapports à l'expérience ordinaire impliqués par l'enquête anthropologique.

En 2026, toujours active, elle accorde une interview de 40 minutes à Guillarme Erner de France-Culture ("Jeanne Favret-Saada, une vie à contre-courant de l'anthropologie", le jeudi 18 juin 2026 ).

Autre activité Elle a fait partie du comité de lecture de la revue ProChoix.

Publications Ouvrages Les Mots, la Mort, les Sorts : la sorcellerie dans le bocage, Gallimard, 1977 Algérie, 1962-1964 : essais d'anthropologie politique, Saint-Denis, Bouchène, , 2005. Comment produire une crise mondiale avec douze petits dessins, Paris, Les Prairies ordinaires, 2007 ; nouvelle éd., Fayard, 2015. Désorceler, Paris, L'Olivier, 2009. Jeux d’ombres sur la scène de l’ONU : droits humains et laïcité, Paris, L'Olivier, 2010. Les Sensibilités religieuses blessées, christianismes, blasphèmes et cinéma, 1965-1988, Paris, Fayard, 2017 Le retour de l’accusation de blasphème est une révolution dans notre vie publique, entretien avec Arnaud Esquerre, Analyse, Opinion, Critiquue (AOC), , n° 3, 2020. Leçon d'anthropologie riante, Paris, Éditions de la Sorbonne, , 2020. L'Impossible famille Rivière. Retour sur un triple meurtre en 1835, Paris, Gallimard, 2026, 357 p. .

Articles « La segmentarité au Maghreb », dans L'Homme, vol. 6, , 1966, « Relations de dépendance et manipulation de la violence en Kabylie », dans L'Homme, vol. 8, , 1968, « L'Invention d'une thérapie : la sorcellerie bocaine, 1887-1970 », dans Le Débat, , 1986 « Être affecté », dans Gradhiva, 1990, , . « Rushdie et compagnie : préalables à une anthropologie du blasphème », dans Ethnologie française, vol. 22, (1 p.), 1992, . « La-Pensée-Lévi-Strauss », dans Journal des anthropologues, -83, 2000 « Au nouveau chic radical : "Laïcité, dégage !" »Voir sur mezetulle.fr., sur le livre La critique est-elle laïque ?, Mezetulle, le « Sorcellerie et désorcelement dans le Bocage », L'Histoire, n° 528, , p.12-20 « Weber, les émotions et la religion »Voir sur terrain.revues.org., dans Terrain « Enfin au-delà du Pacs »Voir sur prochoix.org., article dans Prochoix

Avec Josée Contreras

Corps pour corps : enquête sur la sorcellerie dans le bocage, Gallimard, 1981 « La thérapie sans le savoir »Voir sur le site de la Bibliothèque Sigmund Freud., dans Nouvelle Revue de psychanalyse, , 1985 « L'embrayeur de violence : quelques mécanismes thérapeutiques du désorcèlement », dans Le Moi et l'autre, Denoël, 1985 « Ah ! la féline, la sale voisine… »Voir sur terrain.revues.org., dans Terrain, , 1990 Le Christianisme et ses juifs : 1800-2000, Paris, Le Seuil, 2004

Notes et références

Voir aussi Bibliographie « La machine à coudre le monde de Jeanne Favret-Saada. À propos de Comment produire une crise mondiale avec douze petits dessins », par Arnaud Esquerre, , sur EspacesTemps.net

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Radio Cinq entretiens diffusés dans À voix nue, sur France Culture ()

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