La Symphonie en sol mineurMalgré la désignation habituelle de sa tonalité de sol mineur, la partition ne comporte pas d'armure et elle est écrite dans un style atonal. op. 135 est l'avant-dernière des quinze symphonies du compositeur russe Dmitri Chostakovitch. Écrite sept ans après la Treizième Symphonie, elle est contemporaine de sa Sonate pour violon et piano, de ses Douzième et Treizième Quatuors à cordes, mais aussi de sa Quinzième Symphonie. Ode passionnée à la vie et la mort inspirée par les Chants pour les enfants morts de Gustav Mahler et par les Chants et danses de la mort, cycle de mélodies de Modeste Moussorgski que Chostakovitch a orchestré en 1962, la Quatorzième Symphonie fut composée au printemps 1969 par un Chostakovitch obsédé par la mort. Écrite pour soprano, basse et ensemble de cordes avec percussion, elle consiste en onze poèmes de quatre auteurs différents - Garcia Lorca, Apollinaire, Küchelbecker et Rilke, chacun formant l'un des onze mouvements de l'œuvre. La plupart d'entre eux abordent le thème de la mort, particulièrement lorsqu'elle est injuste ou prématurée. Ces poèmes ont été traduits en russe, mais il existe également une version de la symphonie dans laquelle ils sont dans leur langue originale.
Dédiée à Benjamin Britten, la Quatorzième Symphonie a été créée à Léningrad le par l'Orchestre de chambre de Moscou sous la direction de Rudolf Barshaï, avec la soprano Galina Vishnevskaya et la basse Mark Réchétine. Son exécution demande un peu moins d'une heure.
Orchestration Orchestration de la Symphonie n° 14Cordes10 violons, 4 altos, 3 violoncelles et 2 contrebassesPercussions Wood-block, castagnettes, fouet, 3 toms (soprano, alto, ténor), xylophone, cloche, vibraphone et célestaSolistes Soprano, basse
Historique Composition vignette|redresse|gauche|Moussorgski peint par Ilia Répine quelques jours avant sa mort.
Chostakovitch passa janvier et à l'hôpital. Personne ne pouvait venir le voir — y compris sa femme — par mesure de quarantaine. Pour passer le temps, elle lui apporta à lire : des poèmes de Baudelaire, Apollinaire, Rilke, et Kioukhla de Tynianov, roman sur le poète décembriste Küchelbecker.
Sept années plus tôt, Chostakovitch avait orchestré les Chants et danses de la mort de Moussorgski. Comme Moussorgski, Chostakovitch parle dans sa Quatorzième Symphonie de la mort sous ses différentes facettes. Le cycle de Moussorgski ne contient que quatre chants - trop peu pour rendre justice à la notion de Moussorgski, selon Chostakovitch ; c'est pour cela qu'il utilisa non pas quatre mais onze poèmes, de Federico Garcia Lorca, Guillaume Apollinaire, Wilhelm Küchelbecker et Rainer Maria Rilke.
Chostakovitch ne sut pas tout de suite si la Quatorzième serait une symphonie ou un cycle de chants. Il ne s'agirait pas d'un oratorio car il n'y a pas de chœur, ni d'une symphonie chorale pour la même raison. Finalement, Chostakovitch choisit le genre de la symphonie et ce, afin de montrer l'unité de l'œuvre (dix poèmes parlent de la mort)..
Chostakovitch attachait une grande importance à cette œuvre, comme en témoigne une lettre à Issak Glikman : . Il ajouta qu'avec la symphonie, il avait pour but de contredire les fréquentes représentations positives de la mort en musique :
Dans le cycle de Moussorgski, Chostakovitch trouva un modèle qui parlait franchement contre la mort. Seulement, il le trouvait trop bref ; dans sa symphonie, il voulut prolonger le travail qu'avait commencé MoussorgskiPravda, 25 avril 1969..
L'intention de Chostakovitch était de souligner que la fin de la vie est irrémédiablement négative. La musique de Chostakovitch est sobre par nature ; il étend ces réflexions sur la mort et la souffrance dans ses derniers quatuorsIl s'agit des quatre derniers quatuors de Chostakovitch : , 13, 14 et 15.. L'orchestration est très simple — comme celle des Chants et Danses de la mort — mais très originale. L'écriture pour les voix montre de petits intervalles, avec beaucoup d'éléments tonals et une attention particulière à une déclamation naturelle. Cette technique descend de Moussorgski.
L'œuvre achevée, Chostakovitch décida de la dédier au compositeur Benjamin Britten qu'il considérait comme le plus grand compositeur vivant, et qui lui-même avait dédié à Chostakovitch Le Fils prodigue l'année précédente. Si l'on se penche sur le nombre d’œuvres auxquelles Chostakovitch apporta une dédicace destinée à des évènements ou à des personnalités russes, par exemple la Deuxième Symphonie dédiée à Octobre ou encore la Douzième dédiée à la mémoire de Lénine, il est surprenant de voir un nom occidental pour la dédicace de la QuatorzièmeCritique de l'enregistrement de Kirill Kondrachine (1974) de la Quatorzième Symphonie sur le site Forces parallèles : critiques éclectiques..
Répétitions et création Le chef d'orchestre - Rudolf Barshaï - était très exigeant et demanda beaucoup de répétitions pour la Quatorzième Symphonie. L'une d'entre elles se tint le au Conservatoire de Moscou. Étudiants, mélomanes, musiciens, nombreux étaient les auditeurs à s'être pressés dans la petite salle du Conservatoire. Parmi eux, Pavel Apostolov, fidèle fonctionnaire du Parti qui avait persécuté Prokofiev et Chostakovitch sous l'ère Staline. La répétition allait commencer lorsque, contrairement à ses habitudes, Chostakovitch monta sur l'estrade s'adressa aux auditeurs : . Un homme était sorti pendant la répétition. Et lorsqu'elle fut terminée, après qu'eurent résonné les derniers vers de Rilke, , on retrouva dans le couloir le corps sans vie de Pavel Apostolov. Ce décès devient rapidement un symbole ainsi que le sujet des conversations du Tout-Moscou.
La Quatorzième Symphonie a été créée à Léningrad le par l'Orchestre de chambre de Moscou sous la direction de Rudolf Barshaï, avec la soprano Galina Vishnevskaya et la basse . Quatre chanteurs ont participé aux premières : les sopranos Galina Vichnevskaïa et Margarita Mirochnikova ainsi que les basses Mark Réchétine et Ievgeny Vladimirov.
La première britannique eut lieu sous la direction de son dédicataire Benjamin Britten en 1970, au festival d'Aldeburgh dans le Suffolk.
Réception et critiques vignette|redresse|Alexandre Soljénitsyne en . Chostakovitch l'admirait et plaçait très haut son roman Une journée d'Ivan Denissovitch et sa nouvelle La Maison de Matriona, récit sur lequel il avait l'intention d'écrire un opéra.
La Quatorzième Symphonie remporta un vif succès auprès du publicIssak Glikman nota que lors de la première à Leningrad, . et n'attira pas les foudres des autorités. Pourtant, aucun artiste soviétique n'avait jusqu'alors abordé le thème de la mort ; de plus, tout le pays s'apprêtait à fêter le centenaire de la naissance de Lénine. Peut-être est-ce dû à un article de la Pravda, daté du , dans lequel Chostakovitch prétend que sa nouvelle symphonie est dédiée et dans lequel il déclare qu'il faut . Mais si la Quatorzième Symphonie ne fit pas protester les milieux officiels, elle mit fin aux relations entre Chostakovitch et Alexandre Soljénitsyne, jusqu'alors cordiales.
Chostakovitch admirait Soljénitsyne et a suivi sa production littéraire dès la parution dans les années 1960 de Une journée d'Ivan Denissovitch, roman décrivant les conditions de vie dans un goulag. Mais, bien qu'appartenant à la même intelligentsia russe, leurs conceptions du monde étaient fondamentalement différentes : par exemple, Chostakovitch était athée alors que Soljénitsyne était croyant ; ce dernier reprochait au compositeur de voir la mort comme une force d'anéantissement, de destruction de toute existence. Aussi, le combat contre l'ennemi - le pouvoir en place - était-il plus important pour lui que toute considération sur la mort. En outre, il voyait de l'opportunisme pur et simple dans le refus de Chostakovitch de signer les déclarations des dissidents - dont Soljénitsyne faisait partie. Cette attitude peut sûrement s'expliquer par le fait que, si Soljénitsyne avait un moral d'acier, ce n'était plus le cas de ChostakovitchEn 1973, Chostakovitch signa la lettre officielle condamnant le physicien nucléaire Andreï Sakharov. Dans Témoignage, Chostakovitch parle de lui sans le mentionner : . Enfin, Chostakovitch tenta de se réconcilier avec l'écrivain en lui proposant de le revoir, mais il déclina l'invitation. Toutefois, le compositeur garda son estime pour Soljénitsyne et, lorsqu'il publia L'Archipel du Goulag en 1973, Chostakovitch affirma que ce livre était Maxime Chostakovitch sur son père. Interview publiée dans Vremia i my, 1982, , ..
L'absence de rédemption et de transcendance dans la symphonie a cependant soulevé des protestations non seulement en Union Soviétique, mais aussi à l'Ouest. Pendant que certains trouvaient que l'œuvre décrivait la mort avec une terrifiante clarté, d'autres la jugeaient trop pessimiste, surtout dans son ouverture De Profundis, presque nihiliste. Indépendamment de l'opinion, les exécutions de la Quatorzième Symphonie sont reconnues comme de profondes et puissantes expériences.
Analyse de l'œuvre vignette|redresse|gauche|Federico García Lorca en 1914. L'œuvre est écrite pour soprano, basse et ensemble de cordes avec percussion. Les deux voix chantent en alternance et n'engagent que très rarement des dialogues ; c'est seulement dans le court dernier mouvement qu'elles forment un duo.
Les deux premiers poèmes, De profundis et Malagueña, sont de Federico García Lorca. Les six suivants, Loreley, Le Suicidé, Les Attentives I, Les Attentives II, À la Santé et Réponse des cosaques zaporogues au sultan de Constantinople, qui représentent plus de la moitié des poèmes récités dans la symphonie, sont de Guillaume Apollinaire. O Delvig, Delvig! est l'unique poème de Wilhelm Küchelbecker utilisé ici et les deux derniers poèmes, La Mort du poète et la Conclusion sont eux de la plume de Rainer Maria Rilke.
Dans leur traduction russe, Les Attentives I, Les Attentives II et À la Santé ont été respectivement renommés Sur le Qui-Vive, Madame, regardez ! et À la prison de la Santé.
Il est naturel de se demander pourquoi Chostakovitch a désigné cette œuvre comme une symphonie et non comme un cycle de chants. Selon l'auteur, on peut diviser l'œuvre en quatre mouvements : I-IV, V-VI, VII-VIII, IX, XI. Il est également possible de diviser l'œuvre en fonction des sujets traités : les six premiers poèmes parlent des décès en rapport avec l'amour, les deux suivants (VII-VIII) des décès en rapport avec le pouvoir, les deux suivants (IX-X) de la mort de l'art et le dernier est une conclusion. Quoi qu'il en soit, les coupures entre certains mouvements permettent de diviser l'œuvre en cinq sections : I, II-IV, V-VII, VIII-IX, X-XI.
Dans sa Quatorzième Symphonie, Chostakovitch s'intéresse au dodécaphonisme à des fins essentiellement mélodiques, écrivait-il à Denissov dans une lettre datée du 15 juin 1950. Plus tard, il déclara dans les années 1970 : . Par exemple, le thème du huitième mouvement utilise toutes les notes de la gamme chromatique, hormis le la, sans les répéter une seule fois ; le thème du cinquième mouvement est dodécaphonique également. Aussi associe-t-on souvent la tonalité de sol mineur à l'œuvre, car le De Profundis commence sur le thème du Dies iræ dans cette tonalité. Cependant, la notion de tonalité y est très confuse - si tant est qu'il y en ait une - et elle s'achève sur des accords dissonants.
Adagio. De Profundis Les violons font entendre les premières notes du Dies iræ, qui sont incluses ensuite dans une écriture dodécaphonique. Le chant de la basse est sobre, en restant le plus souvent dans le registre grave. Ce mouvement sert pour ainsi dire d'exergue à toute la symphonie.
Allegretto. Malagueña Le deuxième mouvement est une danse de la mort au rythme nerveux et saccadé. La soprano répète de façon obstinée la phrase ; les cordes et les cliquetis de castagnettes jouent des accords de , évoquant alors un groupe de musique espagnole qui accompagne une danse, la Malagueña.