Robert Arnauld d’Andilly, baptisé le à Paris et mort à l'abbaye de Port-Royal des Champs le Jean Lesaulnier et Anthony McKenna dir., Dictionnaire de Port-Royal, Paris, Honoré Champion, 2004, notice « Robert Arnauld d’Andilly », ., était un conseiller d’État, spécialiste des questions financières, proche de Marie de Médicis. Par l'élégance de sa langue, il figure parmi les grands poètes, écrivains et traducteurs du français classique au . Fervent catholique, il a joué un rôle important dans l'histoire du jansénisme, et fut l'un des Solitaires de Port-Royal des Champs. Passionné d'arboriculture, il s'est illustré également dans le développement de l'art de tailler les arbres fruitiers.

Jeunesse (1589-1613)

Robert Arnauld est l'aîné des vingt enfants de l’avocat Antoine Arnauld, procureur général de Catherine de MédicisAchille-Edmond Halphen, Journal inédit d’Arnauld d’Andilly (1614-1620), Techener, Paris, 1857, p. xvii (lire en ligne)., et de Catherine Marion. Il est à la tête d’une prestigieuse et nombreuse fratrie, qui compte parmi ses membres Jacqueline (future mère Angélique), Henri, qui sera évêque d’Angers, ou encore le docteur de Sorbonne, Antoine, dit « le grand Arnauld ». Les Arnauld sont une importante famille de robe originaire de Basse-Auvergne arrivée à Paris au milieu du et anoblie en 1567Alexander Sedgwick, The Travail of conscience. The Arnauld Family and the Ancien Régime, Harvard Historical Studies, 1998.. Un moment protestante, opposée à la Ligue, la famille est concernée par le questionnement religieux qui marque le début du siècle. Au , l'Encyclopédie méthodique écrivait Encyclopédie méthodique : Histoire, , Paris, Panckoucke & Liège, Plomteux, 1784, (lire en ligne)..

Pourvu d’une solide éducation humaniste, il a pour précepteur le fils de Denis Lambin, grand érudit de la Renaissance, avant d’être formé par son oncle Claude Arnauld, trésorier général de France. Promis à une brillante carrière politique, Robert entre à seize ans au service d’un autre oncle paternel, l’intendant des finances Isaac Arnauld.

La « Journée du Guichet »

Port-Royal des Champs faisait depuis fort longtemps partie des préoccupations de la famille Arnauld, qui avait à grands frais relevé l’abbaye des ruines dans lesquelles les avaient mises les guerres de religion. Grâce à des dispenses fournies par le pape Alexandre VII, Antoine, père de Robert, avait réussi en 1599 à faire nommer coadjutrice de l’abbesse l’une de ses filles, Jacqueline, alors âgée de sept ans – pratique courante dans l’Église du . Neuf ans plus tard, contre l’avis de ses parents, celle-ci - devenue en religion mère Angélique - entreprit de réformer son monastère et de restaurer la règle de saint Benoît dans toute sa rigueur ; en quelques années, elle imposa à sa maison la séparation du monde, la communauté des biens, le silence, l’abstinence de viande, l’habit pauvre, le travail manuel ou encore la veille de nuit. Le monastère, longtemps tolérant aux mœurs dissolues, devint un fer de lance de la Réforme catholique en France, et fit l’admiration de Bérulle comme de saint François de Sales.

L’une des mesures les plus emblématiques, prise d’emblée par la mère Angélique, est le rétablissement de la clôture, qui occasionne une scène spectaculaire connue sous le nom de « Journée du Guichet », le Jean Lesaulnier et Anthony McKenna dir., Dictionnaire de Port-Royal, .. Ce jour-là, Jacqueline refuse l’ouverture des portes à sa famille, venue comme à l’accoutumée lui rendre visite. Antoine Arnauld (1560-1619) se fâche, mais, à en croire Tallemant, c’est Robert qui montre le plus d’irritation :

Il [d’Andilly] commença à le prendre d’un ton encore plus haut, et à dire ce que les autres ne disaient pas et ce que la passion peut suggérer dans ces rencontres à un fils qui croit agir avec d’autant plus de justice qu’il ne venge pas sa propre injure, mais celle d’un père offensé, en apparence, par sa propre fille. Après l’avoir appelé un monstre d’ingratitude, et une parricide qui répondrait devant Dieu de la mort de son père, qu’elle ferait mourir de regret d’avoir élevé avec tant d’amour une fille qui le traitait de la sorte, il commença à s’en prendre aux religieuses, à les appeler, à les conjurer de ne pas souffrir de permettre qu’une personne à qui elles avaient tant d’obligation souffrît cet affront chez elles. Il chercha ensuite l’appui de sa sœur Agnès [elle aussi sœur cadette de Robert et religieuse à Port-Royal] qu’Angélique avait laissé sortir. Mais elle aussi rappela à son frère les recommandations du Concile de Trente. Sur quoi il s’écria: ‘Oh, vraiment, nous en tenons ! En voilà encore une qui se mêle de nous alléguer les canons et les conciles ! (Tallemant des Réaux, Historiettes).

Les nerfs de Mère Angélique ne résistent pas à cet échange trop vif, et elle s’évanouit. Bouleversé, d’Andilly se précipite pour chercher du secours et oublie aussitôt sa fureur. Revenu de ses fougueux emportements, il ne tarde pas à se réconcilier avec sa sœur, et ne peut résister à son charisme : elle l’amène, avec toute sa famille, à la suivre avec ferveur dans la voie de la « conversion », et il devient bientôt l’un des soutiens inébranlables du monastère.

L'entrée au conseil d'État

À partir de 1611, grâce à la protection de la reine-mère Marie de Médicis, Robert Arnauld d'Andilly assiste au Conseil d'État, aux côtés de Nicolas de Neuville de Villeroy, Nicolas Brûlart de Sillery, Pierre Jeannin, Concino Concini et son épouse Léonora Dori, le Père Coton, Louis Dolé et l'ambassadeur d'Espagne et le nonce Guido Bentivoglio. C'est ce dernier qui, en 1621, emmènera Henry, le frère de Robert, lors de son retour à Rome, lui ouvrant la voie à la carrière épiscopale. Pendant ce voyage, Robert Arnauld défend les intérêts du Nonce en FranceClaude Cochin, Henry Arnauld, évêque d'Angers (1597-1692), Paris, Auguste Picard1921, ..

Âgé de vingt-quatre ans, en 1613, Robert Arnauld fait un mariage avantageux avec Catherine Le Fèvre de la Boderie (1598-1637), âgée de quatorze ans et issue d’une famille normande de petite noblesse (illustrée par le poète et orientaliste Guy Le Fèvre de La Boderie). Son père, Antoine de la Boderie, a été secrétaire d'ambassade à Rome, ambassadeur en Flandre, chargé de mission en Angleterre, enfin membre du Conseil des finances. Robert Arnauld lui sera très attaché. C’est par sa femme qu’il entre en possession du domaine d'Andilly, qu'il revend rapidement. Il réside aussi fréquemment dans une propriété de Pomponne, qui appartient alors au demi-frère de sa femme et qui laissera son nom à leur second fils Simon Arnauld de Pomponne, né cinq ans après leur mariage, et deux ans après son aîné, Antoine Arnauld. La mariée apporte également ses terres de Chelles et des Briottes, ainsi que diverses rentes.

Le courtisan et l'administrateur (1613-1626)

La mort de Henri accélère son ascension, dans l’ombre de son protecteur et grâce à la faveur de Marie de Médicis. D'août 1615 à mai 1616, alors que cette dernière traverse le royaume avec le jeune roi Louis XIII et sa sœur Élisabeth pour leur double mariage avec les héritiers du trône d'Espagne, la régente confie la gestion des affaires de Paris à Isaac Arnauld. En tant que son premier commis, c'est Robert Arnauld d'Andilly qui rédige les actes officiels. Cela lui vaudra, au retour, de recevoir une pension royale. S’il ne prend pas la succession de son oncle à la mort de ce dernier, en 1617 — peut-être en raison de l'hostilité du duc de Luynes, favori de Louis XIIIJean Lesaulnier et Anthony McKenna dir., Dictionnaire de Port-Royal, ., il devient néanmoins conseiller d’État le , avec livres de gages.

Chargé d'apurer les comptes des gardes suisses du maréchal de Bassompierre, il parvient à faire réaliser une économie de livres au Trésor, mais s'attire l'inimitié de l'ambassadeur de France en Suisse Pierre de Castille, gendre du surintendant des finances, le président Jeannin. Il est ensuite l'un des commissaires chargés du procès de Claude Barbin, bien qu'il eût de la sympathie pour lui. Expert en matières financières, Robert Arnauld devient ensuite premier commis du nouveau surintendant des finances, M. de Schomberg, qui succède au président Jeannin.

Accompagnant le roi dans son expédition guerrière contre le soulèvement des Huguenots du Midi, en 1620, il est présent lors des négociations entre le roi et la reine mère qui suivirent la bataille des Ponts-de-Cé. À cette occasion, il rencontre l'abbé de La Cochère, Sébastien Le Bouthillier — dont Robert connaît bien le frère, Claude. Il lui présente l'un de ses amis, l’abbé de Saint-Cyran, un proche de JanseniusPaule Jansen, Arnauld d'Andilly, défenseur de Port-Royal (1654-1659). Sa correspondance inédite avec la Cour conservée dans les Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris, J. Vrin, 1973, .. Cette rencontre aura un caractère décisif pour Robert Arnauld. Elle scelle également, sans le vouloir, le destin de l'abbaye de Port-Royal des Champs : en 1623, il provoque la rencontre décisive entre sa sœur et l’abbé de Saint-Cyran, qui ne tarde pas à prendre un irrésistible ascendant sur la Mère Angélique et sur les religieuses, et sera choisi, en 1633, pour être confesseur de l’abbaye.

En janvier 1622, Robert Arnauld profite d'un voyage à Lyon pour faire une autre rencontre, celle de François de Sales, quelques jours avant sa mort. À son retour, le roi lui propose la survivance de la charge de secrétaire d'État de Monsieur de Sceaux, en échange de livres de rente à verser aux héritiers. Dans ses Mémoires, il écrira plus tard qu'il n'en avait aucun regret, étant opposé au principe même de la vénalité des charges - thème qu'il développe effectivement dans ses écrits politiques.

En 1623, il obtient la charge enviée d’intendant général de la maison de Gaston d’Orléans, frère du roi et grand conspirateur. Robert Arnauld intrigue pour remplacer Jean-Baptiste d'Ornano, le favori de Monsieur et il est lui-même inquiété lorsque celui-ci, compromis dans la conspiration de Chalais - est embastillé en 1626, Robert Arnauld semble avoir été impliqué dans ce complot visant à empêcher le mariage de Gaston d'Orléans avec Mademoiselle de Montpensier : la reine mère prenait au sérieux le risque que le couple ait un enfant avant celui de Louis XIII, au moment même où la santé de ce dernier se révélait fragile. Le rôle exact de Robert est discuté, et ce dès son vivant : il semble bien que Saint-Cyran et lui aient contribué à la chute de d'Ornano, en dénonçant à la reine mère les contacts discrets pris par d'Ornano avec l'Angleterre et la Savoie. Dès lors, Gaston, le tenant pour un traître, veut l’éloigner, et Richelieu, qui avait pourtant songé à le faire secrétaire d'État aux Affaires étrangèresHubert Carrier, « Port-Royal et la Fronde : deux mazarinades inconnues d’Arnaud d’Andilly », Revue d’histoire littéraire de la France, , 1975, ., accède à sa demandeJean Lesaulnier et Anthony McKenna dir., Dictionnaire de Port-Royal, .. Pendant sa défaveur, l’aîné des Arnauld se retire dans ses terres d’Andilly et de Pomponne, où il s’adonne à l’écriture de Recueils d’État et surtout à l’arboriculture et au jardinage, une passion qu'il conserve jusqu'à la fin de ses jours.

Première retraite et retour aux affaires (1626-1644)