Theodor W. Adorno Prononciation en haut allemand standardisé retranscrite selon la norme API., , né Theodor Ludwig Wiesengrund le à Francfort-sur-le-Main et mort le à Viège, est un philosophe, sociologue, compositeur et musicologue allemand.

En tant que philosophe, il est avec Herbert Marcuse et Max Horkheimer l'un des principaux représentants de l'École de Francfort, au sein de laquelle a été élaborée la théorie critique. En tant que musicien et musicologue, il est représentant de la seconde école de Vienne et théoricien de la nouvelle musique. Il introduit avec Max Horkheimer la notion interdisciplinaire d'industrie culturelle, dont ils traitent en particulier dans l'essai Kulturindustrie de Dialectique de la Raison.

Biographie Nom et origine Theodor Wiesengrund-Adorno est né à Francfort, le , d'un père juif allemand, Oscar Alexander Wiesengrund, commerçant, et d'une mère corse catholique, Maria Calvelli Adorno della Piana, cantatrice.

L'enfant est baptisé suivant le rite catholique et sa mère joint au patronyme Wiesengrund son propre nom Adorno. Il portera ainsi le nom Wiesengrund-Adorno pour signer ses articles les plus marxistes avant d'abandonner le trait d'union en 1938 et de réduire au seul W. le nom de son père lors de son exil aux États-Unis : il devient alors connu sous le nom de Theodor W. Adorno. En 1943, il est naturalisé américain sous le nom de Theodor Adorno et présente ses excuses à ses parents pour avoir supprimé son prénom Ludwig et jusqu'au W. du nom de famille.

Le nom Adorno vient du grand-père maternel, Jean-François Calvelli (1820-1879), né en Corse près de Bocognano, dans une famille proche des Bonaparte. Il a été officier de carrière dans l'armée française avant de s'établir à Francfort comme maître d'armes. Il s'est attribué le nom italianisant de Calvelli Adorno della Piana qui impressionnait également son petit-fils et suggère un lien avec la famille Adorno des doges de GênesStefan Müller-Doohm, Adorno, une biographie, Paris, Gallimard, 2003. Le lieudit Della Piana se trouve au-dessus de Bocognano (Corse). Jean-François a traversé la frontière pour reprendre du service dans l'armée française lors de la guerre franco-prussienne de 1870.

Cette action et cette ascendance française n'ont cependant pas permis à Adorno, comme il l'espérait en 1936, d'obtenir la nationalité française lorsqu'il a été proscrit par les nazis en Allemagne comme juifLettre de Theodor Wiesengrund-Adorno à Walter Benjamin, Oxford, , dans Correspondance Adorno/Benjamin, Gallimard, 2006, 173. Et Voir également la mention de Theodor W. Adorno parmi les personnages corses sur le site Cronica di a Corsica . La famille Wiesengrund n'entretient aucun lien avec la tradition juive et Adorno s'est tenu à l'écart des religions et de leurs représentants (il voit Martin Buber comme un « tyrolien de la religion »). Néanmoins, il s'est lié surtout à des intellectuels juifs et il a toujours été perçu comme tel : ainsi la femme d'Alban Berg le désigne comme un « jeune Juif ».

Theodor est surnommé « Teddie » par ses camarades et ses intimes depuis son enfance (ce diminutif est lié à l'anglophilie de la famille : Adorno, ses parents et ses grands-parents se sont mariés à Londres.)

L'article Sur le Jazz est publié en 1936 sous le pseudonyme de Hektor Rottweiler. Un autre pseudonyme dans le cercle familial est Archibald Bauchschleifer.

Formation Le jeune Wiesengrund est initié à la philosophie en lisant la Critique de la raison pure de Kant avec Siegfried Kracauer, son aîné de quatorze ans, alors qu'il est encore élève au lycée de Francfort. Puis, il étudie à l'université de Francfort la philosophie, la psychologie, la sociologie, l'histoire de l'art et la musicologie. Il fait alors la connaissance de Max Horkheimer, de Walter Benjamin ainsi que de sa future épouse Margarete Karplus (Gretel Adorno). Il soutient sa thèse de doctorat en philosophie en 1924 sur La transcendance du chosal et du noématique dans la phénoménologie de Husserl avec le philosophe néo-kantien .

En même temps, Adorno pratique le piano, songe à une carrière de musicien, découvre la musique d'avant-garde avec Hermann Scherchen et rédige ses premiers articles de musicologie. Il est déjà l'auteur de lieder, de pièces pour piano, de quatuors qui ont été joués à Francfort lorsqu'il rencontre le compositeur Alban Berg en 1924 dans cette ville. Il décide d'aller étudier avec lui la composition musicale à Vienne. Il se rend dans la capitale autrichienne en et se lie d'amitié avec son maître : les deux hommes échangeront 136 lettres entre 1925 et 1935. Le « docteur Wiesengrund » fait également la rencontre à Vienne d'Arnold Schönberg, le principal représentant de la seconde école de Vienne, mais celui-ci désapprouve les articles qui lui sont consacrés. Dans une lettre à un tiers, Schönberg s'exprime durement sur Adorno : « Je n'ai jamais pu supporter le personnage […]. Et d'ailleurs, la façon dont il traite Stravinsky est dégoûtanteLettre du , citée dans Stuckenschmidt, Arnold Schoenberg : His Life, World and Work, trad. H. Searle, Londres, 1977.. »

Adorno devient rédacteur en chef de la revue musicale Anbruch. Ses Deux pièces pour quatuor à cordes opus 2 sont interprétées en 1926 par le quatuor Kolisch. Il suit à Vienne également les cours de Karl Kraus et rencontre Georg Lukacs dont il avait admiré les ouvrages, notamment Théorie du roman, et dont Histoire et conscience de classe détermine son orientation marxiste.

De retour à Francfort, Adorno décide de soutenir son habilitation en philosophie. Il présente d'abord un texte sur Freud et soutient finalement avec un essai sur Kierkegaard : Construction de l'esthétique sous la direction de Paul Tillich en 1931. Adorno présente une conférence inaugurale à l'université de Francfort en sur L'actualité de la philosophie. En tant qu'assistant de Tillich, il consacre un séminaire à la thèse de Walter Benjamin sur L'origine du drame baroque allemand. En 1932, il collabore à la revue de Max Horkheimer Zeitschrift für Sozialforschung par un article Sur la situation sociale de la musique bien qu'il ne fasse pas officiellement partie encore de l'Institut de recherche sociale. Le livre sur Kierkegaard paraît en 1933, le jour de l'accession de Hitler au pouvoir.

Exil

Dans le contexte politique du nazisme et de l'antisémitisme, Adorno est privé d'enseignement, sa musique ne peut être exécutée publiquement, puis il est de plus en plus menacé dans sa vie. Il poursuit néanmoins l'écriture de son opéra Le Trésor de Joe l'Indien d'après Mark Twain, dont il met en musique seulement deux morceaux. En 1934, il commet l'erreur de citer Joseph Goebbels dans un article de la revue Die Musik, un geste dont il devra répondre auprès de ses étudiants en 1963.

Pour l'heure, il émigre d'abord en Grande-Bretagne afin d'obtenir une chaire d'enseignement à Oxford. Il entreprend pour cela un nouveau travail de doctorat sur Husserl à Merton College (Pour une métacritique de la théorie de la connaissance). En 1935, il publie un ensemble de textes en mémoire d'Alban Berg qui vient de mourir. En 1936, il écrit son article controversé Sur le jazz où il présente le concept d'industrie culturelle. Il continue de revenir périodiquement en Allemagne et revoit sa fiancée qu'il épouse à Londres en 1937. Il séjourne également à Paris, en 1936, où il retrouve Siegfried Kracauer, Walter Benjamin et Max Horkheimer ; il accepte finalement la proposition que lui fait celui-ci de venir travailler à New York.

Adorno part pour New York le pour un projet de recherche sociologique sur l'action de la radio aux États-Unis sous la direction de Paul Lazarsfeld (Princeton Radio Research Project). Il étudie les rapports entre la musique et l'auditeur et développe une théorie du « caractère fétiche » et de la « régression de l'écoute » en même temps qu'il s'implique dans des émissions pédagogiques sur la musique à la radio comme il le fera durant toute sa carrière.

À la suite de divergences de principe, il ne poursuit pas ces recherches mais se rapproche de l'Institut de recherche sociale, dont il dirige la revue, et commence de rédiger avec Horkheimer Dialectique de la Raison qui est l'ouvrage fondamental de la théorie critique. Ses écrits philosophiques, dès les années d'exil aux États-Unis durant la période nazie, se fondent sur une critique de l'Aufklärung. Comment la barbarie a-t-elle été rendue possible au au sein d'une civilisation édifiée sur le principe de la raison toute-puissante ? Adorno développe le concept d'industrie culturelle.

En , l'Institut se déplace en Californie et Adorno s'installe à Los Angeles où il retrouve de nombreux émigrés allemands comme Bertolt Brecht, Max Reinhardt, Arnold Schönberg ou Thomas Mann (qu'il conseille pour la rédaction du roman Docteur Faust). Il fait également la connaissance de Charlie Chaplin, de Fritz Lang, de Greta Garbo et écrit un livre sur la musique de film avec Hanns Eisler après avoir ébauché sa Philosophie de la nouvelle musique.

En 1943, en pleine guerre, Adorno obtient la nationalité américaine. Il rédige des textes plus intimes, comme les protocoles de ses rêves et les fragments qui seront publiés ensuite sous le titre Minima Moralia, dans lesquels il fait état de sa situation d'émigré dans des conditions historiques catastrophiques. La recherche sur les origines de l'antisémitisme se poursuit avec une étude sociologique sur le rapport des masses à la personnalité autoritaire.

En 1946, il donne une conférence à la société psychanalytique de San Francisco : La psychanalyse révisée. Au cours de cette conférence, il critique les dont Karen Horney et Erich Fromm font partie.

Consécration vignette|gauche|Adorno et ses collègues. (Photo prise à Heidelberg en par Jeremy J. Shapiro à l'Institut de Sociologie Max Weber). Devant : Max Horkheimer à gauche et Theodor W. Adorno à droite. À l'arrière gauche : Siegfried Landshut. Arrière droite (la main dans les cheveux) : Jürgen Habermas. Adorno se résout à retourner en Allemagne après la guerre car il se sent investi d'une mission au sein de la vie politique et intellectuelle de la jeune République fédérale d'Allemagne.

Il regagne l'Europe par Paris où il débarque le , avant de rejoindre l'université de Francfort où il enseigne à partir de 1949-1950. Son enseignement porte essentiellement sur la philosophie de Kant, de Hegel, sur la dialectique et l'esthétique, mais il poursuit également un travail interdisciplinaire et intervient dans l'espace public.

Il retourne encore aux États-Unis en 1951, puis pour dix mois en 1952-1953, au cours desquels il entreprend une enquête sociologique sur la rubrique astrologique du Los Angeles Times. Il ne renonce à la nationalité américaine qu'en 1955.

Adorno obtient en 1957 une chaire de philosophie et de sociologie. En 1958, il prend la succession de Max Horkheimer à la tête de l'Institut de recherche sociale. L'École de Francfort se reconstitue et définit sa méthode et son contenu comme théorie critique.

Il s'attache à penser les liens entre la psychologie et la sociologie, en particulier, dans leur rapport à la psychanalyse de Freud. Il applique les recherches sur la personnalité autoritaire à la situation allemande avec des expérimentations de groupe sur la question de la culpabilité et du rapport au passé (voir : antisémitisme secondaire). En 1961, une polémique méthodologique l'oppose à Karl Popper et aux représentants du positivisme.