L’ekphrasisLa forme francisée ecphrasis est attestée. Au pluriel ekphraseis ; le pluriel « ekphrasis » est néanmoins recommandé par les rectifications orthographiques de 1990, dès lors que l’on considère le mot comme lexicalisé. ou ecphrase est une description précise et détaillée . Le concept est à ses débuts synonyme d’hypotypose avant de voir son sens se restreindre à la description des œuvres d'art. Cette contraction sémantique s'explique par son emploi fréquent dans la littérature gréco-latine, constituant presque un genre en soi. L'essor de la critique d'art à l'époque moderne, comme l'illustrent les Salons de Diderot, remet cette figure sur le devant de la scène. Durant l'Antiquité comme à l'époque contemporaine, l’ekphrasis sert de métaphore et de mise en abyme de l'acte créateur.

Évolution du sens Aux premiers siècles de notre ère, l’ekphrasis est un discours descriptif qui met sous les yeux de manière vivante le sujet qu'il évoque, qui peut être une personne, un lieu, un événement, Aélius Théon, Progumnasmata, chapitre 118, lignes 7 et sq..

thumb|240px|Le bouclier d'Achille sur une fresque de Pompéi, , fresque sur plâtre, troisième quart du . Provenance : triclinium de la maison IX, I, 7 à Pompéi. Conservé au Musée national archéologique de Naples.

En ce sens, l’ekphrasis est une hypotypose dont un exemple célèbre est la description par Homère, dans l’Iliade, de la forge du bouclier d'Achille par le dieu Héphaïstos, bouclier d'ailleurs conçu non pas pour protéger Achille, mais quand le destin l'atteindra à Troie, où il mourraAprès Homère, les boucliers de héros grecs de la mythologie restent un sujet d’ekphrasis privilégié chez les auteurs de l'Antiquité. Voir Le Bouclier d’Héraclès d'Hésiode ou la description du bouclier d'Énée dans , VIII, 626-fin..

À la fin du , les théoriciens de la littérature réduisent le sens d'ekphrasis à une simple description ou d'une représentation verbale d’un objet artistique, souvent enchâssée dans un récit. Cette évolution serait liée à une interprétation erronée des textes antiques.

C'est un objet littéraire considéré en tant qu'il interroge les rapports entre un sujet et sa représentation. Apparaissant ainsi comme un équivalent littéraire du tableau, racontant la même histoire et traitant des mêmes thèmes, lekphrasis s'inscrit dans la théorie de l'équivalence entre poésie et peinture qui a traversé l'Antiquité d'Aristote à Plutarque et Horace.

Les ekphrasis d'œuvres d'art dans la littérature antique right|Aert De Gelder, Selbstbildnis als Zeuxis, 1685 (Städelsches Kunstinstitut, Francfort). .|thumb

Pour Georges Molinié et Michèle Aquien, il s'agit d'un Georges Molinié et Michèle Acquien, Dictionnaire de rhétorique et de poétique, 140-142.. Cette conception rejoint l'idée première de l’ekphrasis et de toute description animée, comme d'une mise en abyme de la réalité où le peintre-narrateur se fait créateur, successeur de Dieu.

L’ekphrasis d'œuvres d'art ou d'architecture forme dès l'Antiquité, une catégorie d’ekphrasis à part entière. Dans Leucippé et Clitophon, roman grec d'Achilles Tatius, le narrateur décrit un tableau qu'il a sous les yeux, représentant le mythe du rapt de Philomèle et son viol par TéréeLeucippé et Clitophon, Livre V, chapitre 3.. De même Lucien de Samosate, dans son traité sur la délation, décrit avec précision un tableau d'Apelle consacré à ce thèmeLucien de Samosate, Qu'il ne faut pas croire légèrement à la délation (lire sur Wikisource). ; le texte de Lucien inspirera plus tard Botticelli. Ce type de description se poursuit durant plusieurs pages comme chez Virgile dans l’Énéide au livre VIII, ainsi que dans l'un des premiers romans latins, le Satyricon de Pétrone, à travers la fresque représentant Troie chez Trimalcion.

Les sujets d’ekphrasis varient : à côté des sculptures de boucliers on peut trouver des descriptions de scènes de la guerre de Troie. La pinacothèque des Propylées à Athènes illustre les descriptions de PausaniasPausanias, Periegesis, livre I. ; les fresques du temple de Carthage renvoient aux descriptions de VirgileVirgile, Énéide, livre I.. Les tapisseries de scènes mythologiques grecques ou latines forment également des sujets privilégiés : c'est le cas de la tapisserie représentant les noces de Thétis et Pélée dans le poème 64 de Catulle, ou du passage des Métamorphoses d'Ovide qui décrit les toiles tissées par Minerve et Arachné lors de leur lutteOvide, Métamorphoses, VI, 70-128..

La modification du sens du terme pour désigner spécifiquement des œuvres d'art vient peut-être de l'auteur grec Philostrate de Lemnos, qui, dans ses Eikones en fait un genre d’écriture à part. Il décrit 64 tableaux réunis dans une même galerie, sous la forme d'un discours adressé à des enfants : s'arrêtant devant chaque œuvre, il explique l'histoire représentée et loue les qualités du tableau. Il s'agit d'abord d'un exercice littéraire et les tableaux décrits sont peut-être inventés par Philostrate. Ces descriptions de tableaux aux thèmes tirés d'ouvrages anciens, notamment d'Homère, ont à leur tour inspiré des peintres modernes tels que Titien, Raphaël et Poussin, ainsi que Goethe qui a commenté l'ouvrage en le complétant par ses propres ekphraseis.

Elle constitue aussi, les œuvres peintes elles-mêmes ayant presque toutes disparu, une source pour l'histoire de l'art et pour la compréhension de l'esthétique antique : que les tableaux décrits par les ekphrasis soient réels ou fictifs, leur description peut nous donner une idée de ce qui, aux yeux des contemporains, constituait une œuvre d'art, à condition toutefois de se rappeler qu'il s'agit de l'imitation par un écrivain des moyens du peintre et pas d'une description technique du tableau.

Les ekphrasis d'œuvres d'art à la Renaissance Lekphrasis, d'origine byzantine, constitue, au départ, un exercice d'apprentissage oratoire dans les écoles de rhétoriqueMichael Baxandall. Ce genre littéraire se développe dans le milieu humaniste rassemblé autour du Véronais Guarino, qui s'enthousiasme pour l'image. Il s'agit des descriptions littéraires d'œuvres picturales, dont on admire les qualités narratives. L'artiste contemporain honoré par l'''ekphrasis humaniste du début est Pisanello, auquel sont dédiés des poèmes descriptifs et panégyriques. L'écrivain tente alors de substituer à l'ordre visuel du pictural, l'ordre linguistique du discours : le grand mérite d'une image tient à ce que l'on croit y entendre les oiseaux, les chiens, les chevaux, le vent, la mer, les rivières, etc. Dans une large mesure, une peinture est appréciée dans ce cadre si elle autorise, par sa composition et son abondance anecdotique, un tel discours descriptif..

Ainsi, Masaccio, avec sa rigueur et son austérité presque « laconiques » parait pauvre et sec à de tels spectateurs. Les sujets qui sont appréciés sont ceux proches des mythes et des récits antiques. Apollonio di Giovanni, peintre de cassoni, est surnommé le nouvel Apelle du Quattrocento. Pour l'œil cultivé et « littéraire » d'un humaniste du début du siècle, ses panneaux narratifs, abondants en détails inventifs, paraissent bien plus modernes et cultivés que les retables ou les fresques d'un jeune Masaccio, giottesque, archaïsant, et trop sévère.

Les ekphrasis d'œuvres d'art à l'époque moderne et contemporaine Les descriptions d'œuvres d'art sont courantes à l'époque moderne. Les Salons organisés au en France font l'objet de comptes rendus qui, faute d'illustration, cherchent à décrire le plus précisément possible les tableaux à l'intention de lecteurs qui ne pourront pas les voir.

C'est ce que fait Diderot dans ses Salons, bien que ses commentaires se distinguent de l’ekphrasis pratiquée depuis l'Antiquité : d'une part, ils ne se résument pas à un éloge, d'autre part, ils rendent également compte de la composition (voir en ligne une autre version de cette analyse)..

À l'époque moderne, la notion d’ekphrasis réapparaît, selon Janice KoelbJanice H. Koelb, Poetics of Description. Imagined Places in European Literature, New York & Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2006., par l'intermédiaire de deux critiques français, qui, la fin du , auraient employé le terme pour désigner des descriptions d’art : Édouard Bertrand et Auguste Bougot, dans deux études sur Philostrate, justement. Mais c'est seulement en 1949, avec Leo Spitzer, dans son article sur l’Ode to a Grecian Urn de John Keats, que cette figure est consacrée. Depuis lors, des théoriciens de la littérature comme Michael Riffaterre aux États-Unis, Donald Fowler en Angleterre, Fritz Graf en Allemagne, Anne-Elisabeth Spica en France fondent sur l'ekphrasis une conception générale de la littérature et du verbal comme image de la médiation et non plus simple illusion discursive (ou mimésis), conception héritée du mouvement américain du New Critic.

Le courant littéraire très attaché à l'esthétique plastique dit de « l’écriture artiste » (représenté en France par Joris-Karl Huysmans, les frères Goncourt, ou le critique Sainte-Beuve) favorise les ekphrasis pour constituer un lien intimiste et d'identification entre les pensées des personnages et leurs environnements domestiques. L'ouvrage faisant référence en cette matière demeure À Rebours de Joris-Karl Huysmans. Ce n'est donc pas un hasard si la mise en abyme de l'acte créatif prend souvent la forme de lekphrasis en particulier chez Proust. Les auteurs modernes comme Francis Ponge, mais aussi Georges PerecArticle l'ekphrasis dans l'œuvre de Pérec. ou Claude Simon ont su redonner vie à cette figure antique, signe d'admiration plastique. Janice Koelb constate une remarquable continuité de la notion depuis l’Antiquité, au Moyen Âge et à la Renaissance jusqu’au , notamment grâce aux manuels de rhétorique qui traversent quasi intacts ces périodes. Umberto Eco théorise et, dans ses romans, pratique l'ekphrasis « ouverte », qui décrit explicitement une œuvre d'art, et l'ekphrasis « occulte », dans laquelle une scène s'inspire d'un tableau que seul le lecteur cultivé peut reconnaître..

La critique moderne emploie aussi le terme d’ekphrasis en un sens plus large, comme un synonyme de critique d'art, pour désigner un commentaire discursif portant sur une œuvre d'art.

Notes et références

Notes

Références

Voir aussi

Bibliographie

Textes antiques , révisé et annoté par François Lissarrague, préface par Pierre Hadot. Aélius Théon, Progymnasmata, traduction de Michel Patillon, Paris, Les Belles Lettres, 1997, 353p.,

Études . Jean-Pierre Aygon, « L’ekphrasis et la notion de description dans la rhétorique antique », Pallas, n°27 (1979), 3-37

Edouard Bertrand, Un Critique d’art dans l’antiquité : Philostrate et son école, Paris: Thorin, 1881, Barbara Cassin, L'« ekphrasis » : du mot au mot, dans Vocabulaire européen des philosophies. Dictionnaire des intraduisibles, Paris, Seuil, Dictionnaires le Robert, 2004 . Collectif, « Toucher des yeux. Nouvelles poétiques de l’ekphrasis », Études françaises, numéro préparé par Ginette Michaud, vol. 51, n° 2, 2015, 232 p. (http://revue-etudesfrancaises.umontreal.ca/volume-51-numero-2/). Jean-Michel Croisille, Poésie et art figuré de Néron aux Flaviens. Recherches sur l'iconographie et la correspondance des arts à l'époque impériale (, Bruxelles, Latomus, « Collection Latomus » n° 179, 2 vol., 1982, 726 p. et 167 pl.

V. Eckl, L'Ekphrasis au travers des textes de Cébès de Thèbes, Lucien de Samosate et Philostrate de Lemnos : traductions et interprétations aux , Rapport de recherche bibliographique, ENSSIB, 2003

A.-E. Spica, Savoir peindre en littérature. La description dans le roman au . Georges et Madeleine de Scudéry, Paris, H. Champion, 2002

Bertrand Vouilloux, La peinture dans le texte : , Paris, CNRS éditions, 1995, Bernard Vouilloux, Le Tournant « artiste » de la littérature française. Écrire avec la peinture au , Paris, Hermann, 2011, chap. « Descriptions », p. 31-74.