La pharmacognosie (du grec pharmakon drogue, venin, poison et gnosis connaissance) ou matière médicale, est la science appliquée traitant des matières premières et des substances à potentialité médicamenteuse d’origine biologique ou minérale. Ces substances d’origine biologique sont issues de végétaux, d'animaux, de champignons ou de microbes (ex : issu de fermentation à partir de micro-organismes). Le médicament est la partie de l'organe, l’organe entier ou encore la totalité d’une plante, d’un champignon (drogue végétale) ou d’un animal (drogue animale)Bruneton J & Barton D (1987) Éléments de Phytochimie et de Pharmacognosie. Technique et documentation..
Histoire
De l'Antiquité à la Renaissance
Le traité de matière médicale du grec Dioscoride du décrit l'utilisation médicale de plus de 800 substances, dont une grosse majorité sont des végétaux, le reste étant des animaux et des minéraux. L'ouvrage traduit en latin a été transmis depuis le : un des exemplaires les plus fameux, datant du , en est le Dioscoride de Vienne.
Un renouveau de la matière médicale s'effectue à partir de la Renaissance Italienne, en liaison avec l'humanisme (retour aux sources antiques), la découverte de l'Amérique et de ses nouveaux produits, l'apparition de médicaments chimiques (chimie de Paracelse). Des cités-États, comme la république de Venise, cherchent à contrôler la production de médicaments. Au début du , Venise est l'une des rares puissances à pouvoir se procurer directement tous les produits de toutes les parties du monde.
Ainsi, les premières chaires de matière médicale Materia Medica sont fondées à l'Université de Padoue en 1533, puis à celle de Bologne en 1534, et à celle de Pise en 1544.
Des plantes médicinales aux médicaments chimiques À partir du , les efforts des scientifiques pour comprendre la physiologie humaine, les processus de la maladie et le modes d'action des remèdes allaient peu à peu faire disparaître l'usage traditionnel des plantes médicinales. Bien que l'apport de Dioscoride fut important à la construction des savoirs pharmacologiques, il fallut pour des raisons épistémologiques rejeter les auteurs de l'Antiquité pour établir de nouvelles approches plus rigoureuses et plus objectives.
: Paracelse recommande les remèdes chimiques Le renouvellement de la médecine et de la pharmacologie dut d'abord passer par les provocations de Paracelse (1493-1541), un truculent médecin adepte de l'alchimie, qui proclame que les médecins « se sont attachés, avec un pédantisme extrême, aux sentences d’Hippocrate, de Galien et d’Avicenne (…). L’expérience [savante] est notre maître d’école suprême - et de mon propre travail. Ce sont donc l’expérience et la raison, et non les autorités [Hippocrate, Galien, Avicenne] qui me guideront lorsque je prouverai quelque chose. » (Liber paragraphorum38).
Bien que la théorie alchimique de la vie de Paracelse soit complètement fausse39, Paracelse est pourtant à l'origine du renouvellement de la médecine, en promouvant l'esprit critique et l'expérience plutôt que le respect aveugle des anciens. Il fallait rejeter Aristote et Galien, pour que la médecine moderne advienne, tout comme Galilée dut réfuter Aristote pour fonder la mécanique modernele principe d'inertie, une des plus grandes découvertes de Galilée, est en contradiction flagrante avec la physique d'Aristote qui conformément au bon sens (trompeur), veut que pour garder un objet en mouvement, il faut lui appliquer une force en basant son argumentation sur des expériences de billes roulant sur un plan incliné plutôt que sur l'autorité des maîtres de l'Antiquité.
La clef de la nouvelle philosophie naturelle des paracelsiens était la chimie40 - à cette époque chimie et alchimie sont synonymes41 et se pratiquent au grand jour. Chaque organe du corps possède sa propre force directrice agissant comme un alchimiste, séparant le pur de l'impur. Par la digestion, l'alchimiste interne retient les parties utiles des aliments et rejette les parties inutiles. L'origine des maladies peut s'expliquer par un dysfonctionnement de l'arché d'un organe (son principe directeur). Les maladies sont donc aussi d'origine chimique et peuvent être traitées avec des produits chimiques. Les paracelsiens remettent en cause l'usage traditionnel des simples (la materia medica) auxquels ils préfèrent les composés minéraux.
Paracelse unifia l'alchimie métallurgique et les traitements médicaux utilisant des médicaments chimiques. La biochimie moderne repose sur une idée semblable, à savoir que les principes chimiques qui gouvernent le fonctionnement du corps sont identiques à ceux qui opèrent dans le reste de la nature. Paracelse affirmait aussi que le médecin devait comprendre la chimie du corps pour pouvoir ensuite utiliser ce savoir pour trouver les remèdes chimiques capables de résoudre le problème de santé.
La médecine paracelsienne opère la rupture épistémologique avec la théorie traditionnelle galénique des maladies qui domina la littérature médicale durant tout le Moyen Âge. Rappelons que suivant le paradigme galénique, la santé est due au maintien de la juste proportion des quatre humeurs : du sang, du phlegme, de la bile jaune et de la bile noire. En conséquence de quoi, la maladie résulte des l'excès ou du déplacement de l'une ou l'autre de ces humeurs40.
Les controverses entre galénistes, chimistes et partisans d'un compromis se perpétueront tout au long des .
: La querelle de l'antimoine La vision profondément renouvelée de la médecine apportée par Paracelse suscita une avalanche de publications sur la valeur des préparations chimiques40. On illustrera cette phase de lutte des Anciens et des Modernes par l'exemple de la querelle ardente et picaresque qui opposa les partisans et adversaires de l'antimoine. La traduction française des commentaires de l’œuvre de Dioscoride par Mattioli indique que l'antimoine est utile dans le traitement de certaines maladies. Si quelques auteurs anciens le mentionnent bien, Paracelse fut néanmoins le premier à prescrire son usage interne comme purgatif. L'activité du « vin émétique » à base d'antimoine était double puisqu'il « excitait les vomissements et purgeait par le bas». Son action pouvait être interprétée, sans difficulté, dans le cadre de la théorie des humeurs42 (comme remède purgeant par les deux voies) mais il était avant tout considéré comme un médicament chimique (ou iatrochimique) et suspect à ce titre aux yeux des galénistes. La lutte fit rage pendant un siècle, avec souvent beaucoup de mauvaise foi de part et d'autre car elle opposait la Faculté de Paris, adversaire des nouveaux traitements et les docteurs de Montpellier qui monopolisaient les places d'honneur à la Cour. Après de nombreux épisodes hauts en couleur, l'antimoine sortit finalement vainqueur grâce au roi qui avait été guéri en absorbant un vin antimonial.
Ces controverses, somme toute assez stériles, auraient pu se poursuivre fort longtemps si les progrès de la science n'avaient permis au fil du temps, de poser des questions de plus en plus pertinentes qui pouvaient être évaluées de mieux en mieux par l'expérimentation.
Le décret royal instituant le Jardin des plantes ordonna la nomination d'un professeur de chimie capable d'enseigner la préparation de médicaments chimiques40. Le Jardin ouvrit en 1640 mais ce fut huit ans plus tard que le médecin formé à Montpellier, William Davisson, y assuma la charge de professeur de chimie. En 1675, Nicolas Lémery, un apothicaire du grand prévôt, publia son Cours de chimie qui devait se révéler l'un des plus grands succès de librairie de la littérature scientifique du . « Il se vendit comme un ouvrage de galanterie ou de satire » dit Fontenelle43 dans son Éloge. L'ouvrage connut douze éditions en français, du vivant de l'auteur, puis six éditions posthumes jusqu'en 1757. Il servit de référence pour l'enseignement de la chimie dans tous les pays d'Europe pendant trois quarts de siècle42.
-- : De l'écorce de quinquina à la quinine Aux , les deux fléaux majeurs qui ravagent l'Europe sont les fièvres palustres (le paludisme) et la variole44. Face à ces calamités, la médecine reste impuissante. L'Italie est la plus touchée par le paludisme ; il y aurait eu 40 000 morts dans la seule région de Naples en 1602. Rome est atteinte en 1623. Chaque été des centaines de personnes meurent de mal'aria, le « mauvais air ». Plusieurs papes en sont victimes.
Ce furent les jésuites qui grâce à leur implantation mondiale trouvèrent dans le Nouveau Monde la plante guérisseuse45. Un des membres de la Compagnie de Jésus de Lima, Bernabé Cobo, rapporte en 1639 « Dans le district de la ville de Loja [aujourd'hui situé en Équateur], du diocèse de Quito, pousse une certaine espèce de grands arbres qui ont une écorce semblable à la cannelle, un peu rugueuse et très amère ; laquelle réduite en poudre, est administrée à ceux qui ont la fièvre, et avec ce remède seul le mal disparait ». Il s'agissait du quinquina. On sait qu'à partir des années 1631, lorsque les pères jésuites se rendaient à Rome, ils emportaient de « l'écorce du Pérou » avec eux. Les médecins du Vatican eurent alors la possibilité de vérifier que l'« écorce des Jésuites » ou « herbe des jésuites » était efficace contre les fièvres intermittentes qui décimaient chaque été les Romains, papes et cardinaux y compris.
Les mérites de l'écorce du Pérou ne s'imposèrent pas immédiatement en Europe, encore fallait-il trouver le bon emploi, l'emporter sur les tenants de l'orthodoxie galénique de la faculté et surtout vaincre les résistances des protestants face à une drogue papiste. Un ancien apprenti apothicaire anglais, Robert Talbor (1642-1681), sut trouver la ruse pour faire accepter la poudre des jésuites à ses concitoyens très remontés contre le Pape45. Par tâtonnements, il réussit à doser l'écorce du Pérou pour soigner la fièvre sans provoquer d'effets secondaires calamiteux. Puis il l'assembla avec d'autres ingrédients et proposa un mystérieux remède dont la composition était tenue secrète. Il prit soin de dénigrer la poudre des papistes et réussit à guérir le roi Charles II. Devenu très célèbre, il fut même anobli. Talbor fut par la suite invité en France pour soigner le Grand Dauphin, souffrant de fièvres et réussit grâce à sa poudre angloise à guérir le fils de Louis XIV. À sa mort, on apprit que l'ingrédient principal de sa potion miraculeuse n'était autre que l'écorce de quinquina.
La faculté de médecine de Paris, avec à sa tête le pugnace Guy Patin, mena le combat contre la poudre, au nom de l'orthodoxie hippocratico-galénique. Suivant le principe de Galien, contraria contrariis curantur, un remède est efficace dans la mesure où il contrarie l'humeur responsable de la maladie. Aussi, l'écorce du Pérou, tenue pour une drogue chaude et sèche ne pouvait lutter contre les fièvres causées par un excès de bile, humeur chaude et sèche. Cet argument simple et logique fit se dresser la faculté contre ce qui allait pourtant être la « plus grande découverte thérapeutique du siècle » (Lafont46, 2011).
Les histoires hautes en couleur de la guerre de l'antimoine et de la poudre des Jésuites, montrent à quel point l'évaluation de l'efficacité d'un remède était en ces encore très loin d'une procédure scientifique objective.
Pourtant au début du s'esquisse un moyen de sortir de l'impasse. En 1820, les pharmaciens-chimistes français Joseph Pelletier et Joseph Caventou purent extraire les principes actifs de l'écorce de quinquina (quinquina rouge47, ou jaune48). Ils découvrirent que la base fébrifuge était constituée de deux alcaloïdes qu'ils appelèrent quinine et cinchonine. Les études qui suivirent permirent de trouver à quelles doses les principes actifs étaient efficaces.
La production de quinine marque ainsi le début du remplacement des plantes médicinales au contenu variable, incertain et parfois frelaté, par des médicaments faciles à prendre et ne contenant que la molécule active, à une dose précise.