vignette|redresse=1.5|L'île d'Éléphantine. En bas à gauche : nilomètre du temple de Khnoum
Les papyrus d'Éléphantine sont une collection de manuscrits juifs anciens dont les plus vieux remontent au avant J.-C. Ils viennent d'une communauté juive à Éléphantine (qui portait autrefois le nom de Yeb), une île dans le Nil à la frontière de la Nubie. Éléphantine avait probablement été créée comme installation militaire aux environs de 650 av. J.-C. sous le règne de Manassé, roi de Juda, pour aider le pharaon dans sa campagne de Nubie. Le sol sec de la Haute-Égypte a préservé des documents des forteresses frontalières égyptiennes d'Éléphantine et de Syène (Assouan). Des centaines de ces papyrus d'Éléphantine, écrits en égyptien hiératique et démotique, en araméen, en grec, en latin et en copte, couvrent une période de mille ans. Des documents juridiques et un cache de lettres ont subsisté et sont arrivés sur le « marché gris » d'antiquités local à partir de la fin du avant d'être dispersés dans plusieurs collections occidentales.
Bien que certains fragments sur papyrus soient beaucoup plus anciens, le plus grand nombre des papyrus sont écrits en araméen, la lingua franca de l'empire perse, et nous renseignent sur la communauté juive parmi les soldats stationnés à Éléphantine sous la domination perse. Les documents d'Éléphantine comprennent des lettres et des contrats juridiques concernant les familles, ainsi que d'autres archives : documents de divorce, l'affranchissement des esclaves, et d'autres affaires, et ils constituent une source précieuse de connaissances sur les lois, la société, la religion, la langue et l'onomastique, l'étude des noms nous révélant parfois des surprises.
Découverte en 1907, la « lettre de Pâque » datant de 419 avant J.-C, donne des instructions détaillées pour célébrer correctement la Pâque ; elle est au Musée égyptien de Berlin.
D'autres papyrus d'Éléphantine sont au musée de Brooklyn. Leur découverte est une histoire remarquable en elle-même. Ces documents ont d'abord été acquis en 1893 par un journaliste de New York, Charles Edwin Wilbour. Après être restés dans un entrepôt pendant plus de cinquante ans, les papyrus ont été expédiés au département égyptien du musée de Brooklyn. C'est à ce moment que les chercheurs ont fini par se rendre compte que « ce qu'avait acquis Wilbour, c'étaient les premiers papyrus d'Éléphantine ».
Parmi ces manuscrits, le papyrus Pascal, (appelé également « lettre pascale de »), présente un intérêt particulier pour l'étude de la Bible hébraïque.
Renseignements issus des papyrus d'Éléphantine Papyrus araméens
Une riche documentation, constituée de papyrus en araméen, trouvée dans l’île Éléphantine, nous renseigne de façon détaillée sur la vie d’une communauté juive installée à Éléphantine et Syène (Assouan aujourd’hui). Il s’agit de militaires qui vivent, avec leur famille, dans la garnison chargée de surveiller la frontière sud de l’Égypte. Édités par Cowley en 1932 puis par Grelot en 1972A. Cowley, Aramaic Papyri of the Fith Century, Oxford, 1932.P. Grelot, Documents araméens d'Égypte, Paris, 1972., ces papyrus ont fait l'objet de diverses études dont, récemment, un livre détaillé de Joseph Mélèze-Modrzejewski et une page web de K.C. Hanson.
Une traduction en araméen de l'inscription de Behistun, relatant le règne de l'empereur perse , fait partie des documents. La grande inscription trilingue de BehistunBÈSOTUÚN, Encyclopaedia Iranica site consulté le 14 février 2007 (vieux perse, élamite, akkadien) est gravée sur une falaise près de Babylone. Elle n'est pas lisible d'en bas, mais a, selon la fin de l'inscription, (c'est-à-dire en graphie cunéiforme sur l'argile et en araméen sur peauClarisse Herrenschmidt, Les trois écritures. Langue, nombre, code., éditions nrf Gallimard, 2007, , .), Le récit date de -522 à -520. Le papyrus d'Éléphantine est une copie plus tardive, peut-être sous de cette version en araméen.
Si ces papyrus ne permettent pas précisément de savoir à quelle date ces soldats judéens viennent en Égypte, il semble établi que c'est le pharaon Apriès, petit-fils de , qui organise leur venue en 587 av. J.-C. au moment du siège de Jérusalem (chute le 29 juillet 586)Histoire de l'humanité, T. 3, éditions UNESCO, 2005 (édition originale 1996, en anglais), , .. La communauté a construit, autrefois, « avant Cambyse » selon les papyrus, un temple véritable avec « holocauste, encensement et oblation » ( envahit l’Égypte en 525 av. J.-C., la place sous domination Perse et se fait couronner pharaon).
Vie quotidienne de la communauté juive d'Éléphantine vignette|Document de cession de propriété : Ananiah donne à Yehoishema une autre partie de la maison, le 25 ou le 26 novembre 404 av. J.-C. Par une série de papyrus publiés par Cowley puis par GrelotCowley n° 8, 9, 13, 14, 15, Grelot n° 34, 35, 36, 37, 38, nous savons tout de la vie de Mibtahyah, née vers 475 av. J.-C., mariée à quinze ans avec un Juif d’Éléphantine (son père la dote d’une maison et d’un terrain), veuve sans enfant treize ans plus tard, propriétaire d’une seconde maison que lui donne son père, mariée à un Égyptien cette fois, divorcée en 440 av. J.-C.. Elle garde les maisons, selon le contrat de mariage, et intente un procès qu’elle gagne pour récupérer les autres biens du ménage. Elle épouse un autre Égyptien (entre 447 et 441 av. J.-C.), qui la laisse veuve avec deux fils vers 420 av. J.-C.. Elle meurt dix ans plus tard. Le texte complet est donné par Joseph Mélèze-ModrzejewskiJoseph Mélèze-Modrzejewski, Les Juifs d’Égypte de à Hadrien, Armand Colin, 1991. Traduction en anglais : Jews of Egypt from Ramsès to Emperor Hadrien, Princeton University Press, 1995, ..
On notera le caractère très moderne de la législation sur la femme dans l'Égypte antique, ainsi que l’absence de xénophobie dans la population égyptienne (ces mariages mixtes sont courants à Éléphantine) comme dans les tribunaux égyptiens. On notera aussi que cette communauté juive ne respecte pas du tout la prescription deutéronomique qui, depuis Josias et Esdras, interdit absolument tout mariage mixte.
« Papyrus pascal »
Esdras et Néhémie souhaitent resserrer les liens du judaïsme à Jérusalem avec la communauté juive d'Éléphantine. Un document, appelé le « papyrus pascal », daté de 419 ou 418 av. J.-C., en témoigne. Il s'agit d'une lettre adressée à Yédonyah, le neveu de Mibtahyah, par Hananyah (peut-être le frère de Néhémie ou l'un de ses collaborateurs). Cette lettre demande qu'à Éléphantine soit désormais respectée, pour la célébration de la Pâque et de la fête des Azymes, la date fixe du 15 au 21 du mois de Nissan comme à Jérusalem, et non plus une date locale liée au début des moissonsIdem .. Ce papyrus est le signe qu'à cette époque, la juridiction du grand prêtre s'élargit aux temples et, plus généralement, à la société judéenneArnaud Sérandour, Introduction à l'Ancien Testamanet, Ed Labor et Fidel, 2009, ..
Temple juif d’Éléphantine Destruction du temple vignette|redresse=1.5|Ruines du temple de Khnoum, pointe sud d'Éléphantine Les Juifs avaient leur propre temple à YehovahLa forme écrite du tétragramme à Éléphantine est YHW où ils affichaient des croyances polythéistes, et qui fonctionnait à côté de celui de KhnoumA. van Hoonacker, Une Communauté judéo-araméenne à Éléphantine, en Égypte, aux av. J.-C, Londres 1915, cité par Arnold Toynbee, A Study of History, vol. 5, (1939), 1964, ..
Le fonctionnement du temple d’Éléphantine pose un double problème religieux, vis-à-vis du culte juif d’une part (le principe deutéronomique de la centralité du culte à Jérusalem se trouve violé, l'utilisation du trigramme YHW au lieu du tétragramme YHWH a pour but, avec le retrait d'une lettre, de contourner l'interdiction deutéronomique : voir l'article YHWH, et aussi du fait qu'ils adoraient deux autres dieux, un masculin et un fémininRichard Friedman, Qui a écrit la Bible, .)), vis-à-vis du culte égyptien d’autre part (le culte de Khnoum, dieu-bélier d’Éléphantine, dieu-potier des enfants à naître, s’accommode mal du sacrifice des béliers lors de la pratique régulière de l’holocauste).
En 410 av. J.-C., une révolte éclate, fomentée par les prêtres égyptiens de Khnoum, contre le temple juif. Ce sont des officiers perses qui dirigent cette action et détruisent le temple entièrement. Ils s’en prennent au bâtiment et aux biens, mais pas physiquement aux personnes. Les exécutants seront ensuite éliminés, les prêtres juifs se trouvant ainsi, dans ce qui semble un règlement de comptes, partiellement vengés : Les prêtres égyptiens de Khnoum, fomenteurs mais non acteurs de la révolte, ne sont pas inquiétés.
La « Requête à Bagoas » (collection Sayce - Cowley ) est une lettre écrite en 407 av. J.-C. à Bagoas, le gouverneur perse de Judée, et qui lançait un appel à l'aide pour la reconstruction du temple juif à Éléphantine, qui venait d'être endommagé gravement à l'instigation des prêtres du temple (égyptien) de Khnoum. Dans le cadre de cet appel, les habitants juifs d'Éléphantine parlaient de l'ancienneté du temple endommagé :
Nos ancêtres ont bâti ce temple dans la forteresse d'Éléphantine à l'époque du royaume d'Égypte, et lorsque Cambyse est venu en Égypte il l'a trouvé déjà construit. [Les Perses] ont renversé tous les temples des dieux de l’Égypte, mais personne n'a causé aucun dommage à ce temple.
La communauté lança également un appel à l'aide à Sanballat, un potentat samaritain, et à ses fils Delaiah et Shelemiah, ainsi qu'à . Sanballat et Johanan sont tous les deux mentionnés dans le Livre de Néhémie, 2:19, 12:23.
Il y eut une réponse des deux gouverneurs (Bagoas et Delaja), écrite sous la forme d'un mémorandum et qui donnait la permission de reconstruire le temple comme il était auparavantBezalel Porten, Ada Yardeni, Textbook of Aramaic Documents from Ancient Egypt 1, Jérusalem 1986, Letters, 76 (=TADAE A4.9). Les faits se trouvent très clairement relatés dans un papyrus araméen écrit par ceux qui les ont subis. Arshama est le satrape d’Égypte, c’est-à-dire le gouverneur, un fonctionnaire médo-perse. Vidranga est le gouverneur (perse) d’Éléphantine. Bagôhi est le satrape (perse) de Judée. Sin’uballit est le satrape (samaritain) de Samarie. Yahôhanan est le grand-prêtre (juif) du Temple de Jérusalem. Jédonyah est un prêtre du temple juif d’Éléphantine. La traduction intégrale de ce papyrus (document de , écrit sur les deux faces, trente lignes, conservé au Staatliche Museem à Berlin, édité par Cowley , puis par Grelot Cette lettre a été précédée d'une première démarche dont le brouillon a été retrouvé, publié par Cowley puis par Grelot ..) est donnée par Joseph Mélèze-ModrzejewskiJoseph Mélèze-Modrzejewski . (on trouve également une traduction complète en anglais sur le site web de K. C. Hanson) :
À notre seigneur Bagôhi, gouverneur de Judée, tes serviteurs Yédonyah et ses collègues les prêtres d’Éléphantine-la-forteresse. Le salut de notre Seigneur, que le Dieu du ciel (l’)accorde en tout temps ! Qu’il te mette en faveur devant le roi Darius et les membres de la maison royale ! Qu’il te donne une longue vie ! Sois heureux et prospère en tout temps. Maintenant, ton serviteur Yédonyah et ses collègues parlent ainsi :